JEAN-LOUIS PIEROT (1) “LE STUDIO”

21 dĂ©cembre 2010. 11h10. Clamart. La neige craque sous mes pas. Devant moi, quadrillĂ© de sentiers au cordeau, se dresse enfin le lotissement paisible censĂ© abriter le studio de Jean-Louis PiĂ©rot. Il s’appelle La Bulle. Trois ans qu’il s’y est installĂ© avec console, guitares et claviers pour y peaufiner les disques des autres. Car Jean-Louis PiĂ©rot est producteur et pas des moindres. Il a collaborĂ© Ă  certains des plus grands disques de chanson française de ces 20 derniĂšres annĂ©es. Des disques qu’au pire, vous connaissez sans connaĂźtre. Paris ailleurs et Corps et armes d’Etienne Daho, Faux tĂ©moin et La part des anges de Jacno, Genre humain de Brigitte Fontaine, Fantaisie militaire d’Alain Bashung, 1964, L’Etreinte de Miossec… Sans lui tous ces albums n’auraient pas Ă©tĂ© ce qu’ils sont (des pans de notre patrimoine) et on ne l’appellerait pas encore pour en produire d’autres, moins cruciaux mais tout aussi finement ouvragĂ©s (entre pop et variĂ©tĂ©) pour Marianne Faithfull, TĂ©tĂ©, Françoise Hardy, Renan Luce, Kaolin ou Doriand.

Comme si je pouvais l’ignorer, il me rappellera qu’avant d’ĂȘtre pleinement producteur il fut aussi l’homme d’un groupe qu’il formait avec une certaine Edith Fambuena, Les Valentins, et que c’est avec elle qu’il a produit les meilleurs albums suscitĂ©s. C’est aussi pour ça que je suis lĂ  perdu la banlieue sud-ouest de Paris, le nez rivĂ© sur le plan de quartier que j’ai griffonnĂ© sur un bout de feuille avant de partir il y a maintenant plus d’une heure (instant Herta et RĂ©mi sans famille, faute d’iPhone et de sa prĂ©cieuse application GPS) : j’aimais beaucoup Les Valentins, notamment la pop triste, lunaire et boudeuse telle que la figure leur premier album. Elle y Ă©tait chanteuse-guitariste, lui claviĂ©riste. MalgrĂ© quatre beaux albums entre 1990 et 2003, acquĂ©rant petit Ă  petit le statut de groupe culte, ils n’ont jamais percĂ©. Reste la magie des chansons, les leurs et celles sur lesquelles ils Ɠuvrent et ont ƓuvrĂ©.

C’est pour que je tenais Ă  rencontrer Jean-Louis PiĂ©rot et que je rencontrerai sans doute Edith Fambuena ainsi que d’autres comparses alchimistes de studio (je pense aux wingman de la chanson que sont FrĂ©dĂ©ric Lo, Erik Arnaud, Christophe Van Huffel, Dimitri TikovoĂŻ, Renaud LĂ©tang, Bertrand Burgalat) : pour que ces hommes de l’ombre nous racontent en quoi consiste de “produire” un disque et qu’on entre alors, mine de rien, dans le secret de ce mystĂ©rieux processus crĂ©ateur de magie qu’on appelle musique. 11h15. La moquette du studio Bulle respire enfin sous mes pas. A l’intĂ©rieur les couleurs sont chaudes, orangĂ©es, tendance bouddha. Jean-Louis m’offre un cafĂ© SensĂ©o et me fait visiter (il y a plein de claviers vintages, sa spĂ©cialitĂ©). Il travaillait sur l’album de Bertrand Soulier. Il doit le rendre sous peu, mais se love volontiers dans son fauteuil oval. Il semble avoir du temps Ă  m’accorder.


« construire le fil sur lequel le disque va s’accrocher »


Bonjour Jean-Louis. En ce moment tu produis le deuxiĂšme album de Bertrand Soulier, un outsider de choix de la chanson française. Comment vous ĂȘtes-vous rencontrĂ©s ?

Ça fait 4-5 ans qu’on se connaĂźt. On s’est rencontrĂ©s via Philippe BalzĂ©, l’ingĂ©nieur du son avec qui je bosse et qui est mon associĂ© depuis 3 ans au studio Bulle. Bertrand a fait son premier album avec lui, et Ă  l’époque j’allais les voir en sĂ©ance.

C’est lĂ  que tu t’es dit que tu pourrais peut-ĂȘtre lui apporter quelque chose ?

Ah non, je ne suis pas comme ça ! En fait c’est lui qui m’a avouĂ© aprĂšs-coup qu’il aurait voulu faire son premier album avec moi. Je crois qu’il n’avait pas pu, faute de moyens. Par contre il m’a vite dit qu’il voudrait qu’on fasse son deuxiĂšme album ensemble. « Avec plaisir ! ». Je connaissais un peu ce qu’il faisait. Je trouvais qu’il Ă©tait super douĂ©. J’avais dĂ©jĂ  bien envie de bosser avec lui. Il y a un peu moins d’un an, il m’a alors envoyĂ© des titres, je les ai Ă©coutĂ©s et j’ai dit : « Attends, pour moi la question se pose pas : je trouve tes titres vraiment terribles, je veux faire cet album. » Et lĂ  on est en plein dedans.


Les projets dont tu t’occupes se font-ils beaucoup par ce genre d’affinitĂ©s Ă©lectives, ou s’agit-il le plus souvent de commandes oĂč ton intime conviction n’a pas voix au chapitre ?

La plupart du temps je ne connais pas les artistes, enfin je peux les connaĂźtre artistiquement mais pas humainement, et c’est l’artiste qui, par l’intermĂ©diaire de son D.A. (directeur artistique, nda), me faire savoir qu’il veut travailler avec moi. AprĂšs, moi, avant de rencontrer la personne, je demande toujours Ă  Ă©couter les chansons parce que ça m’est dĂ©jĂ  arrivĂ© de rencontrer des gens avec qui ça c’était bien passĂ© humainement et quand j’avais Ă©coutĂ© les chansons, patatras ! c’était pas mon truc. C’est donc dĂ©licat. C’est pour ça que je prĂ©fĂšre d’abord Ă©couter les chansons (rires) ! Et si ça me plaĂźt ou si j’ai l’impression que je peux servir Ă  quelque chose, Ă  ce moment-lĂ  je rencontre la personne.

Depuis combien de temps es-tu ou te sens-tu vraiment producteur ?

Ça s’est fait petit Ă  petit. J’avais un groupe Ă  l’origine. Enfin on n’était que deux, mais bon Ă  partir de deux personnes ça fait un groupe ! Un groupe formĂ© par Edith et moi qui s’appelait Les Valentins et qui n’a pas Ă©tĂ© trĂšs connu.

Oui, qui est en quelque sorte connu pour ne pas ĂȘtre trĂšs connu !

Certainement et c’est dĂ©jĂ  ça (rires) ! Ce groupe est un vieux groupe, Edith et moi on s’est rencontrĂ© au lycĂ©e


A Aix-en-Provence, c’est ça ?

Oui, et on a plus ou moins fait partie d’un groupe de lycĂ©e ensemble et ce groupe est devenu dans un premier temps Les Max Valentins


Avec, à cette époque, un troisiÚme membre nommé Gérald Gardrinier, qui se fera plus tard connaßtre sous le nom de Gérald de Palmas !

HĂ© oui ! Lui il n’était pas dans notre lycĂ©e, il Ă©tait un poil plus jeune que nous, genre deux ans de diffĂ©rence, mais Ă  cet Ăąge-lĂ  ça n’est pas rien. Il ne faisait donc pas partie de la premiĂšre mouture du groupe. C’est Edith qui l’a rencontrĂ©. De son cĂŽtĂ© je crois qu’il n’avait pas beaucoup de copains musiciens parce qu’il venait d’arriver Ă  Aix, tout ça. Edith me l’a prĂ©sentĂ©. On cherchait quelqu’un pour chanter avec nous parce qu’on n’avait plus de chanteur. En plus il jouait de la basse, et c’était un trĂšs bon bassiste. On s’est donc dit qu’on allait bosser un peu ensemble. Et super rapidement on a rencontrĂ© Etienne Daho qui nous a proposĂ© de signer un contrat, or Ă  ce moment-lĂ  ça faisait peut-ĂȘtre 2 mois qu’on connaissait GĂ©rald. Ca n’a pas durĂ© longtemps. On a fait deux 45 tours (Les Maux dits et Printemps parapluie, nda) et on s’est sĂ©parĂ© quand on s’est aperçu qu’artistiquement on n’avait pas du tout les mĂȘmes envies ni les mĂȘmes origines



N’est-ce pas aussi ton entente avec Edith qui pouvait ĂȘtre, comment dire, dĂ©jĂ  trop fermĂ©e sur elle-mĂȘme, exclusive ?

Non, parce qu’en fait le groupe a splittĂ© ! Je lis souvent que c’est GĂ©rald qu’est parti, mais GĂ©rald n’est pas parti, on s’est sĂ©parĂ© tous les trois. C’était Ă  la fin des annĂ©es 80 (en 88, nda), on passait notre temps Ă  faire des podiums FM plus qu’à faire de la musique. D’un coup on s’était dit : « Tiens, faudrait peut-ĂȘtre qu’on enregistre un album » et voilĂ , une fois tous les trois on n’avait juste pas les mĂȘmes envies. Donc on s’est sĂ©parĂ©. Ça a durĂ© six mois, un an, et puis Edith et moi on s’est retrouvĂ© en se disant que quand mĂȘme, on avait envie de rebosser ensemble


Il paraĂźt qu’Edith et toi aimiez tous deux le Velvet, ce genre de groupes qui laisse croire que vous Ă©tiez Ă  100% sur la mĂȘme longueur d’onde. Ce n’était pas si simple ?

Oui, oui, mais je pense que ponctuellement nos envies devaient diverger. Je crois aussi qu’Edith se destinait dĂ©jĂ  plus Ă  ĂȘtre guitariste de studio. Et moi aussi, d’ailleurs. Au moment de notre sĂ©paration on a commencĂ© Ă  faire des sĂ©ances en tant que musiciens de studio. Et pour rĂ©pondre Ă  ta question, je crois que l’origine de mon activitĂ© de producteur vient de lĂ . Moi, la seule chose qui m’a toujours intĂ©ressĂ© dans ce mĂ©tier c’était l’enregistrement en studio.

DÚs le départ ?

Ah ouais, ouais, ouais. Pour moi c’était magique. Ma premiĂšre fois dans un vrai studio d’enregistrement c’était avec Etienne Daho. A l’époque il mixait un live. Il venait de nous signer et il nous avait invitĂ© Ă  passer au studio. Je me rappelle, c’était les studios Marcadet, qui Ă©taient en fait pas terribles – j’y suis retournĂ© plein de fois aprĂšs et c’était pas un studio gĂ©nial – mais Ă  l’époque, wouah ! j’ai trouvĂ© ça magique. Je comprends que plein de musiciens prĂ©fĂšrent la scĂšne mais moi c’est le studio. Ça a toujours Ă©tĂ© l’endroit oĂč je me suis vraiment senti Ă  ma place. Car pour moi la scĂšne c’est du thĂ©Ăątre, pas de la crĂ©ation, et ce que j’aime c’est crĂ©er la musique en studio, y faire germer les idĂ©es qui formeront le fil auquel le disque va s’accrocher. Je n’ai donc jamais Ă©tĂ© portĂ© par la scĂšne. L’aspect promo encore moins. Et je pense qu’Edith aussi. Quand Etienne nous a signĂ©, on a donc fait 2 singles, on s’est sĂ©parĂ© et on a refait un album aprĂšs, Edith et moi. Edith Ă©tait devenue chanteuse. Mais parallĂšlement Etienne avait commencĂ© Ă  nous faire travailler sur ses propres chansons


C’était pour son nouvel album, Paris ailleurs ?

Oui, il nous demandait de faire des arrangements, de jouer avec lui, etc. On passait donc presque autant de temps, si ce n’est plus, Ă  faire du studio avec Etienne qu’à s’occuper de notre propre groupe en continuant Ă  Ă©crire et Ă  faire des concerts. Avec Les Valentins on a quand mĂȘme fait 4 albums, et chacun fut suivi d’une tournĂ©e, mĂȘme si c’était jamais des tournĂ©es Ă©normes donc ce serait malhonnĂȘte de te dire que pour nous notre groupe n’était pas important, mais c’est vrai qu’on l’avait mis un peu en second plan. On Ă©tait tellement occupĂ© Ă  apprendre des choses en studio avec Etienne
 Et c’est surtout comme ça qu’on gagnait notre vie, donc progressivement l’activitĂ© de rĂ©alisateur a pris le pas sur notre vie de groupe



Toi tu parles de « rĂ©alisateur ». J’ai l’impression qu’on parle plus communĂ©ment de « producteur ». Y a-t-il une diffĂ©rence ou ces deux termes recoupent-ils la mĂȘme chose ?

Le terme français c’est « rĂ©alisateur » et le terme anglais « producer », qu’on traduit donc chez nous par « producteur », ce qui est beaucoup plus joli que rĂ©alisateur qui sonne un peu trop ORTF. Je crois qu’un jour on m’a expliquĂ© qu’il y avait une nuance entre producteur et rĂ©alisateur. C’est-Ă -dire qu’à priori le rĂ©alisateur s’occupe uniquement de la partie enregistrement et/ou mixage. Il a cette responsabilitĂ© artistique. Alors que le producteur, le vrai producteur a en plus une fonction de D.A. dans le sens oĂč il fait la mĂȘme chose mais que souvent il peut aussi avoir signĂ© l’artiste


Ok.

En fait, Ă  l’origine il n’y avait pas de rĂ©alisateurs, il n’y avait que des D.A. Dans les maisons de disques les mecs signaient leurs artistes, ils Ă©taient responsable de l’artistique, ils venaient en studio, dirigeaient les sĂ©ances, faisaient le casting des musiciens, etc. Parce qu’à l’origine, dans les maisons de disques les D.A. Ă©taient tous musiciens, arrangeurs, mais le mĂ©tier s’est divisĂ© dans les annĂ©es 80 car sont arrivĂ©s des mecs qui venaient d’autres horizons et qui n’y connaissaient pas grand chose en musique, du moins techniquement. Ils ne pouvaient donc pas diriger les sĂ©ances de studio, tout ça. Donc on a fait appel Ă  des gens pour pallier ce manque : les rĂ©alisateurs. Mais Ă  l’origine c’est un seul et mĂȘme mĂ©tier.

Et du coup, de mĂȘme que le rĂŽle le D.A. s’est subdivisĂ© pour donner le rĂŽle de rĂ©alisateur, j’imagine que le rĂŽle de rĂ©alisateur s’est lui-mĂȘme subdivisĂ© pour donner des rĂ©alisateurs ayant chacun leurs spĂ©cialitĂ©s ?

Oui, c’est ça. DĂ©jĂ  tu as des rĂ©alisateurs qui sont musiciens et d’autres qui ne le sont pas. Beaucoup ne le sont pas. Je le connais peu, mais par exemple, je sais que Renaud LĂ©tang n’est pas musicien, il est ingĂ©nieur du son, c’est sa formation. Je pense qu’il a plein d’idĂ©es musicales et qu’il sait se dĂ©brouiller pour les faire aboutir, mais concrĂštement il n’est pas musicien. Si tu lui demandes de se foutre derriĂšre un piano et de jouer une partie de musique, je pense qu’il en est incapable. Donc lui, quand il a besoin d’arrangements, il fait appel Ă  des arrangeurs. Moi c’est l’inverse, je ne suis pas un ingĂ©nieur du son ni mĂȘme un super instrumentiste, mais je suis musicien de formation. Je sais faire du son parce que j’adore ça et que j’ai Ă©tĂ© un petit peu obligĂ© de le faire, mais du coup moi je ne mixe pas un album, je demande toujours Ă  quelqu’un d’autre dont c’est la spĂ©cialitĂ© de le faire sous ma direction, et en l’occurrence je demande souvent Ă  Philippe BalzĂ©. A l’arrivĂ©e, on fait le mĂȘme travail mais on n’a pas les mĂȘmes approches parce qu’on ne vient pas du mĂȘme point. Et puis t’as des rĂ©alisateurs qui sont ni comme LĂ©tang ni comme moi, des gens gĂ©niaux qui sont autant ingĂ©nieurs du son que musiciens. Y’en a pas beaucoup mais y’en a


En France ?

Oh oui, il doit y en avoir mĂȘme si c’est quand mĂȘme assez amĂ©ricain comme truc. Et pour finir t’as des rĂ©alisateurs qui ne sont ni techniciens ni musiciens. Des mecs qui ont juste des idĂ©es comme ça. Et qui ne sont pas forcĂ©ment mauvais hein, qui peuvent mĂȘme ĂȘtre brillants. Parce qu’en fin de compte, le gros du truc c’est de diriger les sĂ©ances de studio. As-tu connu Philippe Lerichomme ?

Non.

Il Ă©tait chef des Ă©ditions Universal. On a eu la chance de le rencontrer, il Ă©tait en fin de carriĂšre. C’est lui qui nous a signĂ©, qui fait que pendant 3 ans on a Ă©tĂ© aux Ă©ditions Universal. Et Lerichomme c’était le D.A. de Gainsbourg. Il l’accompagnait en studio. Il Ă©tait encore de cette gĂ©nĂ©ration-lĂ . Alors il nous racontait les sĂ©ances avec Gainsbourg
 En fait l’exemple-type du D.A. tel qu’il n’existe plus, c’est George Martin. George Martin Ă©tait D.A. des Beatles. Il a arrangĂ© plein de titres, tout ça, et il n’a mĂȘme pas un point sur les albums des Beatles parce qu’il Ă©tait salariĂ© d’EMI, c’est quand mĂȘme dingue !

C’est d’ĂȘtre George Martin qui t’excitait quand t’étais mĂŽme, que tu Ă©coutais les disques et que tu lisais la presse rock ? Tu voulais ĂȘtre le grand manitou dans l’antichambre des grands albums ?

Ah bah ouais ça c’est le mythe


Et le mythe fait foi


(Silence.) Quand j’étais petit j’ai fait le Conservatoire et pendant quelques annĂ©es j’ai eu la chance de faire celui de Grenoble qui Ă©tait, dans les annĂ©es 70, le plus moderne d’Europe. Aujourd’hui il ne l’est plu parce qu’il est restĂ© en l’état, mais avant c’était le top. Dans ce Conservatoire il y avait ce qu’ils appelaient une rĂ©gie – un studio d’enregistrement donc – qui Ă©tait reliĂ©e Ă  diffĂ©rentes salles. Et de temps en temps, comme on avait le droit de la visiter, j’y allais et je me rappelle que je voyais des mecs y faire des montages avec les bandes magnĂ©tiques
 J’ai trouvĂ© cet endroit vraiment magique.

Pour toi c’était la NASA !

Ouais, c’est ça ! Et puis comme c’était les annĂ©es 70 il y avait un cĂŽtĂ© un peu futuriste, space age
 Et moi Ă  l’époque je faisais donc du classique mais je commençais quand mĂȘme Ă  Ă©couter, surtout via mon frĂšre aĂźnĂ©, les Stones, les Beatles. Beaucoup les Beatles, un peu Bowie. Le Velvet, Lou Reed, tout ça c’est venu aprĂšs. Et j’étais curieux de savoir comment cette musique s’était faite. Par exemple sur les Beatles j’avais repĂ©rĂ© qu’il y avait des trucs rĂ©alisĂ©s avec des bandes Ă  l’envers, ce genre de bidouilles de studio, et ça m’intriguait.

Et aujourd’hui j’imagine que lorsqu’on te contacte c’est qu’on ne cherche pas un simple exĂ©cutant, mais un style prĂ©cis de production, une griffe, une sorte de bidouiller aussi.

J’ose espĂ©rer. (Silence.) Mais pfff, comment dire, j’ai toujours l’impression qu’il y a une forme d’imposture dans ce qu’on fait. On n’a pas de diplĂŽme. Moi j’ai pas de CAP rĂ©alisateur


 

T’as un CV


Oui mais c’est du vent, ça ne veut rien dire donc quand on fait appel à moi, je ne sais pas sur quoi ça repose.


Tu n’es pas conscient de ce pour quoi tu es rĂ©putĂ© et recherchĂ© ?

Quelque part, ce sont les artistes qui font leurs albums. Moi il m’arrive de composer un peu, le plus souvent d’arranger. Donc des gens me disent : « Ah ouais, j’adore cet album ! » mais en fin de compte ils ne savent pas vraiment ce que j’y ai fait, donc tout ça me dĂ©passe. C’est pour ça que je parle d’imposture. Alors il y a le cas Miossec par exemple. J’ai fait 2 albums avec Christophe Miossec. Et y a des mecs d’une trentaine d’annĂ©es qui veulent que je travaille avec eux parce qu’ils sont trĂšs fans, ils ont vraiment Ă©tĂ© Ă©levĂ©s Ă  l’école de l’écriture de Miossec, donc pour eux c’est


Une histoire de filiation ?

Oui, ils pensent que par transfert je vais les introduire dans la famille Miossec. C’est une sorte de truc psy comme ça. Je suis le lien entre le mec et son idole. Comme j’ai travaillĂ© avec lui, je serais une part de sa magie, de sa lĂ©gende


Ce qui n’est pas totalement faux


Christophe, je le connais trĂšs bien, on se voit un peu moins maintenant parce qu’il est parti habiter en Bretagne, mais on est devenu trĂšs amis. Et pour moi c’est quand mĂȘme assez mystique, enfin bizarre, que ce mec que je connais super bien et que j’adore soit une sorte d’idole pour des jeunes. Quand ils m’en parlent j’ai l’impression que pour eux c’est LE mec qui a inventĂ© la chanson française alors que, bien sĂ»r, ça n’est pas vrai. Donc voilĂ , on m’appelle pour ça. AprĂšs on peut aussi m’appeler parce que j’ai eu la chance que certains albums sur lesquels j’ai travaillĂ©s aient Ă©tĂ© des succĂšs et que des gens me voient donc comme une sorte de caution, de garantie


A quels succĂšs penses-tu ?

Un peu Ă  Miossec, mais surtout Renan Luce.

Ça a fait monter ta cote ?

Obligatoirement. Je le sais


Et tu le vis bien (rires) ?

Pfff ouais, ouais, ouais (rires) ! J’ai aussi fait deux albums avec Renan Luce. Donc j’ai connu Renan avant qu’il soit trĂšs connu. C’était un petit gars comme j’en rencontre parfois parce que je fais souvent des premiers albums. Sur les conseils de son manager je suis allĂ© le voir en concert et il Ă©tait seul sur scĂšne, on Ă©tait 15 dans la salle. Je l’ai donc accompagnĂ© dans son travail sur ses deux albums et on s’est vraiment super bien entendu. AprĂšs, le succĂšs c’est quelque chose que tu ne maĂźtrises pas du tout
 Mais quand je travaille sur un album je ne me dis jamais “Cet album ça va ĂȘtre la lose, on ne va rien vendre du tout”, j’imagine toujours que cet album peut et mĂ©rite un succĂšs. Donc je pensais que Renan pouvait avoir un succĂšs mais pas plus que les autres


Toi qui es plutĂŽt fan de musique anglo-saxonne Ă  la base, as-tu une sorte de dĂ©ontologie, de baromĂštre personnel au moment de choisir si tu vas bosser ou non sur tel ou tel album de chanson française, voire mĂȘme au moment tu bosses dessus, dans la couleur que tu pourrais vouloir donner au disque ?

Tu veux dire : est-ce que je fais des compromis par rapport à l’aspect commercial FM ?

Non, je veux surtout dire que chez nous en 2011 il y a quand mĂȘme toujours ce syndrome de la chanson trop franco-française, au sens de passĂ©iste dans l’imaginaire, pas du tout rock’n’roll dans la musique, et aux textes ancrĂ©s dans le quotidien. Renan Luce incarne pas mal ça, au mĂȘme titre que BĂ©nabar, DorĂ©mus et j’en passe. Est-ce que toi tu ne cherches pas, Ă  ta maniĂšre, Ă  pervertir un peu tout ça en y insufflant un soupçon d’esthĂ©tisme pop anglo-saxon ?

Je ne cherche pas Ă  le faire sciemment, mais comme je viens de lĂ , certainement que toutes ces influences ressortent malgrĂ© moi. Les idĂ©es qui me viennent, tout ça, ce sont des choses que j’ai digĂ©rĂ©es depuis longtemps. Quand j’étais adolescent je n’écoutais jamais de chanson française, j’aimais pas. Chez moi mes parents Ă©coutaient LĂ©o FerrĂ©, Jacques Brel et pfff moi ça me faisait chier quoi, vraiment. Maintenant, avec l’ñge, je reconnais qu’il y a quand mĂȘme des trucs super, mais Ă  l’époque comme les textes me passaient un peu au-dessus et musicalement je trouvais ça plutĂŽt ringard, bah voilĂ  quoi. Mais bon, on est comme on est : mĂȘme encore aujourd’hui, bien que les textes me passent moins au-dessus de la tĂȘte, j’écoute toujours assez peu de chanson française. Je vais me prĂ©cipiter sur le dernier Massive Attack, beaucoup moins sur le dernier Grand Corps Malade.

Et donc, ta position face Ă  « l’aspect commercial FM » ?

(Silence.) Je n’ai pas le sentiment de me compromettre, car pour moi passer Ă  la radio ce n’est pas insultant, au contraire, je trouve ça super. Moi j’écoutais la radio quand j’étais gamin et j’y ai dĂ©couvert plein de trucs. Maintenant je n’écoute la radio que dans ma voiture et c’est plutĂŽt France Inter, Le Mouv’, OuĂŻ FM, Nova, donc je cible plutĂŽt ce que j’écoute. Mais quand je suis pris dans les embouteillages alors que je traverse Paris il m’arrive parfois – et la concession est peut-ĂȘtre lĂ  ! – de me dire : « Tiens, je vais Ă©couter Virgin Radio », qui n’est pas la pire d’ailleurs ! Parfois je tombe sur des trucs encore plus pourris. Mais j’estime que je vais un peu loin quand j’écoute Virgin Radio. Et c’est histoire de me dire : « Tiens, si j’écoutais – non pas ce qui marche d’ailleurs, parce que c’est pas forcĂ©ment la mĂȘme chose – mais ce qui passe en radio
 »

En mĂȘme temps si ça passe en radio c’est que ça marche


HĂ© bah pas forcĂ©ment. Pas forcĂ©ment. Je vais te donner un exemple actuel et concret : cette annĂ©e j’ai fait un album pour un groupe qui s’appelle Kaolin et un de leur titre est rentrĂ© direct sur Virgin, RTL2, tous ces trucs-lĂ , ce qui est donc une super exposition, je suis super content pour eux, ça fait plaisir. HĂ© bah les ventes sont vraiment pas terribles.

Peut-ĂȘtre, mais si le morceau est si bien diffusĂ©, c’est parce que leur prĂ©cĂ©dent album s’est super bien vendu


Oui, c’est vrai que la plupart du temps ça va de paire, ça aide quand mĂȘme, mais tout ça pour te dire que c’est jamais gagnĂ©. Jamais. Surtout que maintenant plus personne ne vend trop. Et donc voilĂ , des fois pendant une demie heure j’écoute Virgin Radio pour savoir ce qu’est le son radio d’aujourd’hui. Souvent je suis déçu, je trouve que ça sonne pas terrible. Et les trucs qui sont vraiment super radiophoniques, je me dis : « Merde, je ne sais pas faire ça, moi ». C’est pas ma culture et si j’apprenais Ă  le faire, je ne le ferais pas bien. Donc en fait j’en suis revenu. Je me dis que j’ai eu la chance de produire des titres qui sont beaucoup passĂ©s en radio parce que c’était souvent un malentendu. C’est-Ă -dire que je n’avais pas fait le morceau comme ça pour qu’il puisse passer en radio, mais parce que je trouvais que ça le servait, tout simplement. Parfois, avec Edith, on nous demandait de faire un truc au format radio, et les rares fois oĂč on l’a fait ça n’est justement pas passĂ© en radio. Donc je pense qu’il y a des gens qui savent vraiment bien le faire, des gens qui ont, pas la mĂ©thode, mais le savoir-faire pour ça, moi je ne l’ai pas.

A qui penses-tu quand tu dis que certains ont ce savoir-faire ? Renaud LĂ©tang ?

Non, je ne pensais pas Ă  lui mais je pense qu’il doit savoir le faire, oui. Je t’en parlais tout Ă  l’heure mais je le connais Ă  peine hein. On s’est juste rencontrĂ© pour le mix d’un disque que j’avais rĂ©alisĂ©.

Lequel ?

L’album d’un mec gĂ©nial, qui s’appelle LudĂ©al, et qui n’est pas trĂšs connu.

Son premier ?

Oui. Un disque super. Vraiment.

 

LĂ©tang et toi, j’ai l’impression que vous ĂȘtes un peu sur le mĂȘme crĂ©neau, celui de faire une chanson française de qualitĂ©, comme on dit, une chanson française qui soit un peu pop, racĂ©e et accessible. C’est ça qui vous rĂ©unit, non ?

De faire une musique accessible ? (Silence.) Comment dire ?.. Je n’essaie pas de faire en sorte que ce soit accessible, j’essaie de faire en sorte que ce soit accessible pour moi (rires) ! J’adore des choses pointues, mais je ne dois pas ĂȘtre si pointu que ça car je refuse de faire des choses purement Ă©litistes. RĂ©cemment j’ai fait un album, tiens je vais te l’offrir d’ailleurs (il revient avec Est-ce l’est, le premier disque de Nicolas Comment). Tu connais ?

Oui.

HĂ© bien ça tu vois, pour moi c’est pas Ă©litiste parce qu’on n’a pas cherchĂ© Ă  faire quelque chose d’ardu Ă  Ă©couter mĂȘme si, d’un autre cĂŽtĂ©, on sait bien que ça ne passera jamais en radio


En mĂȘme temps, les chansons de Nicolas Comment sont dans un dĂ©lire culturophile parisien qui a tout pour plaire Ă  France Inter/TĂ©lĂ©rama !

Ah oui, complĂštement. Avec Philippe on a produit un autre premier album de ce genre (il revient avec le disque d’un dĂ©nommĂ© Raspail). Ça c’est un gars qu’est mĂȘme pas signĂ©. Je travaille toujours pour le plaisir, mais des fois y a le plaisir et y a pas l’argent parce que y a pas de budget, mais quand je peux je me dĂ©brouille pour le faire quand mĂȘme. Nicolas Comment, Raspail, j’aime beaucoup leurs albums. Mais surtout LudĂ©al. Je pense qu’il aura du succĂšs un jour, mais je suis déçu, je pensais vraiment que son premier album ferait mieux


J’ai vu que le single de son deuxiĂšme album, Allez l’amour, avait pas mal circulé 

Oui, mais pas suffisamment. Il a vendu moins du deuxiĂšme que du premier.

Ça c’est les disques que tu as produit seul. Ceux dont tu es le plus fier ?

Ceux-lĂ , avec les deux Miossec. Et le Soulier, vraiment.

A part ça, tu continues de produire en binÎme avec Edith ?

Alors non, ce n’est plus le cas. On a bossĂ© ensemble comme ça pendant une vingtaine d’annĂ©es mais on s’est sĂ©parĂ© artistiquement en 2003. On a sorti un dernier album des Valentins en 2001, et le dernier album qu’on a produit ensemble avant de se sĂ©parer c’était A la faveur de l’automne de TĂ©tĂ©. A la base, aprĂšs ce projet, on devait rĂ©aliser un album pour Jean Guidoni et faire encore un album des Valentins. Contractuellement, on le devait Ă  Barclay. On avait d’ailleurs commencĂ© Ă  faire des dĂ©mos. Mais dĂ©jĂ  pendant l’album de TĂ©tĂ© c’était tendu entre nous. Tellement que ce serait un euphĂ©misme de dire qu’on se chamaillait en studio. On se prenait la tĂȘte en pleine sĂ©ance devant le gars. Le truc qui craint, quoi. Le disque a Ă©tĂ© difficile Ă  finir mais on a quand mĂȘme rĂ©ussi, et voilĂ , aprĂšs on s’est sĂ©parĂ©. Mais on s’était engagĂ© Ă  faire le disque de Guidoni. On avait commencĂ© Ă  bosser dessus. Alors on s’est dit : « Bon, on arrĂȘte Les Valentins, mais on fait quand mĂȘme le Guidoni ». Sauf que peu de temps aprĂšs, Miossec m’a appelĂ© pour rĂ©aliser 1964. Or je rĂȘvais secrĂštement de bosser avec lui. C’était d’ailleurs un de nos points de discorde avec Edith. Avant de travailler sur un disque il fallait toujours qu’on valide tous les deux le projet Ă  100% et Miossec par exemple, on en avait dĂ©jĂ  parlĂ© et Edith, je ne la sentais pas motivĂ©e



Pourquoi ?

C’est juste des questions d’affinitĂ©s artistiques, je pense que Miossec c’était juste pas son truc. Mais c’était dans les deux sens, y avait aussi des trucs qu’elle voulait faire et qui ne me branchaient pas. Par exemple, je me rappelle qu’à l’époque elle Ă©tait pas mal dans les trucs latins. C’était pas du tout ma came. Donc Ă  force je pense qu’on avait accumulĂ© des frustrations de ce genre. AprĂšs que Miossec m’a contactĂ©, j’ai donc appelĂ© Edith pour lui dire : « Je ne vais pas faire l’album de Guidoni. Ce sera enfin pour nous l’occasion de vraiment travailler touts seuls. On en a besoin.» Edith a donc rĂ©alisĂ© l’album de Guidoni et moi celui de Miossec. Et comme avec Christophe on est trĂšs vite devenus copains et que ça marchait bien, je me suis plus investi auprĂšs de lui. Je l’ai accompagnĂ© en tournĂ©e et on a commencĂ© Ă  Ă©crire l’album d’aprĂšs. Tout ça a pris du temps. Pendant toute cette pĂ©riode on ne se voyait plus avec Edith. Et pour finalement rĂ©pondre Ă  ta question, on a rebossĂ© ensemble cette annĂ©e, de maniĂšre ponctuelle. On s’est dit que voilĂ , c’était ponctuel. C’était sur le prochain album de ThiĂ©faine, qui doit sortir en fĂ©vrier m’a-t-on dit.

Produire seul, ça a changé quoi pour toi ?

Pas mal de choses. Quand je bossais avec Edith on avait un peu chacun nos domaines réservés.

Elle les guitares, toi les claviers ?

Ça peut paraĂźtre paradoxal mais non, au contraire, c’était plus elle qui s’occupait des claviers et moi des guitares. C’est normal : comme elle Ă©tait guitariste, c’était moi qui la dirigeais aux guitares et comme j’étais claviĂ©riste c’est elle qui me dirigeait aux claviers. Mais au-delĂ  de nos instruments respectifs, comme un album c’est quand mĂȘme une grosse responsabilitĂ©, qu’il faut rester concentrĂ© sur des choses prĂ©cises et ne pas se marcher sur les pieds, on se partageait les tĂąches. Edith s’occupait donc de la direction des voix et moi des arrangements d’orchestres, cordes ou cuivres. Et c’est ça aussi au fil du temps qui gĂ©nĂšre des frustrations, parce que bien Ă©videmment t’as envie de toucher un peu Ă  tout, de mettre ton nez partout. Donc voilĂ , quand t’es tout seul tu te retrouves Ă  t’occuper de tout, c’est pas mal de responsabilitĂ©s. J’ai eu la chance d’ĂȘtre rapidement dans le bain parce quand tu bosses avec un type comme Miossec, qui attend beaucoup de toi, l’avantage c’est que t’as pas le temps de te poser des questions. En plus, au dĂ©part 1964 s’annonçait comme un album compliquĂ© parce qu’ils avaient dĂ©jĂ  enregistrĂ© des arrangements d’orchestre et il fallait que je les rĂ©cupĂšre et que je fasse jouer le groupe dessus, donc techniquement c’était super spé’. J’ai dĂ» direct en dĂ©coudre avec ce genre de choses. C’était un beau cadeau, mais c’était pas Ă©vident.

L’album que tu es le plus fier d’avoir produit avec Edith, c’est un Daho ou le Bashung ?

Disons qu’avec Etienne on a appris notre mĂ©tier. Il nous donnait des responsabilitĂ©s qu’on n’aurait pas dĂ» avoir, parce qu’on n’avait pas la bouteille pour les prendre et qu’on bossait sur des albums qui impliquaient de grosses responsabilitĂ©s budgĂ©taires. On a beaucoup appris avec lui et par lui, parce qu’il avait plus d’expĂ©rience que nous. Donc c’était une premiĂšre Ă©tape importante.

Une sorte d’adoubement ?

Non, mais adoubĂ©, j’ai eu le sentiment de l’ĂȘtre aprĂšs avoir travaillĂ© avec Alain Bashung sur Fantaisie militaire. Alors que le truc dingue, c’est qu’on ne peut pas dire que c’est nous qui ayons rĂ©alisĂ© ce disque.

(LIRE LA SUITE.)


Photo de Jean-Louis PiĂ©rot en une d’article : David Arnoux

Myspace Les Valentins

Myspace Jean-Louis Piérot

Site du studio La Bulle

Site d’un fan sur les Valentins

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