BASILE DI MANSKI (2)

Basile 053 Joris Rossi

8 juillet 2013. 18h « Quand j’Ă©coute MGMT, je me sens intelligent, sensible, courageux. Il y a quelque chose de mystique chez eux. », prĂ©cise Basile Di Manski Ă  propos du duo de Brooklyn alors que je procĂšde par mail Ă  sa toute premiĂšre interview. Intelligent, sensible, courageux, je me sens aussi quand j’Ă©coute sa musique. Elle a quelque chose de mystique qui me rend cool. Ce n’est pas Ă©crit sur FB mais depuis 2 ans je vis en couple avec elle.

Elle me fait planer. Je me rappelle de lui avoir dit un jour. Je marchais tout seul dans Paris vers la Seine, je l’avais dans la tĂȘte, sur mes lĂšvres et je le lui ai Ă©crit : « Tu voyages dans ma tĂȘte et sur mes lĂšvres / Comme un coin d’oreiller frais, un rĂȘve / Charrie mes joies et mes peines / Donne du rythme Ă  mon corps et de la grĂące Ă  mes gestes / Triomphe de la ville comme un joint que j’aurais toujours aux lĂšvres / Une sƓur, un frĂšre, invisible… ».

D’autres dĂ©clarations de ce genre suivront. « La vieille branche qui cĂšde fait plus de bruit que le bourgeon plein de sĂšve mais le bourgeon n’en est pas moins le soleil d’aujourd’hui et de demain » lui Ă©crirai-je, par exemple, aprĂšs la mise en ligne du premier volet de son entretien (Lou Reed venant de mourir, on le rĂ©Ă©coutait plutĂŽt qu’on ne la dĂ©couvrait elle). Moi, elle me parle. Elle m’accompagne, c’est ma compagne. I cherish the love we have.

C’est la dope parfaite pour le journaliste musical en quĂȘte de Rimbaud (warrior) pour ĂȘtre Verlaine (poĂšte), « la mer allĂ©e. Avec le soleil. » Pour ça que je me sens si cool avec elle. Car un truc Ă©trange se produit : « la gorge de l’un et le bras de l’autre forment ensemble un corps hybride » dans le prisme de l’« association Dieu-hĂ©ros-rhapsode » comme le dit Sloterdijk dans ColĂšre et Temps. Un « nouveau corps amoureux ». Alors je swim moi.

Dans Belle de jour, il est dit du personnage de Deneuve que c’est une perle, vous voyez ? Tout ça pour dire Ă  mots couverts… vous voyez ? Je ne dirai donc pas que ce type est une perle, mais sa pop oui, assurĂ©ment. On peut y slider partout, on se sent super bien dedans. Elle est plurielle, Ă  la fois triste et gaie, rythmique et fluide, old school et actuelle, sainte et seuf… Un peu comme lui, oui, Basile, warrior et princesse. Musicien poĂšte. Peau ĂȘtre.

Oui, peau ĂȘtre, celui qui n’a pour maison que le ciel au-dessus sa tĂȘte, cette princesse qui se cherche lui-mĂȘme (toujours plus sĂ©duisante dans tes rĂȘves, toujours). Et fine comme elle est cette muse guerriĂšre (comme une feuille de papier), la plus belle pop musique lui tombe dessus. Fine comme elle est, pas Ă©tonnant que parfois la feuille craque, se dĂ©colle, crie famine. La musique, la poĂ©sie, quelle plus belle aventure dans nos vies marteaux ?

En l’absence d’Amour (Femme in !), je vis sa pop comme une histoire d’amour, hĂ©roĂŻque. Comme le sont certaines amitiĂ©s. Pour moi, ce n’est pas un talent prometteur comme on l’entend trop souvent dire sur un ton paternaliste des jeunes gens de son Ăąge, pour mieux les destituer, les renvoyer Ă  de chĂšres Ă©tudes nĂ©fastes. Non, c’est un talent en pleine possession de ses moyens. Je suis donc heureux d’ĂȘtre le premier Ă  m’en faire l’Ă©cho. Passer par lĂ .

Nous Ă©tions en train de slalomer track by track dans le rĂ©pertoire des deux maquettes solo qu’il m’a envoyĂ©es depuis les deux ans qu’on se connait. Il nous reste plein de morceaux Ă  Ă©voquer, comme des cadeaux Ă  dĂ©baller, tremplins pour vol planer. Plein avant d’en venir Ă  la sortie, le 2 novembre, de son premier livre, Saint-John D’Orange, et des pop song(e)s « Forever After » de son premier vrai groupe Colony (de vacances ?). Back in tongues.

« Je me suis toujours senti super amoureux, mais amoureux de personne, tu vois ? »

 

2. Basile brige par Joris Rossi 3

 

Basile, tu parles de banlieue, de quelle banlieue viens-tu et en quoi Ă©tait-elle artistiquement stimulante ? La musique fut-elle d’ailleurs ta premiĂšre passion ?

Je suis nĂ© Ă  Levallois et j’ai grandi Ă  AsniĂšres. J’aurais beaucoup de choses Ă  dire sur la banlieue et sur l’influence que cet environnement a pu avoir sur mon parcours artistique. Tout petit, j’aimais surtout tout ce qui Ă©tait visuel. C’est par lĂ  que tout a commencĂ© pour moi. Je dessinais tout le temps, je faisais des bandes dessinĂ©es. J’inventais des personnages invraisemblables. Je faisais des mini-films avec des figurines animĂ©es en stop-motion. Je fabriquais des maisons de poupĂ©es… C’Ă©tait mes premiĂšres activitĂ©s artistiques. AprĂšs, il y a eu le skateboard, j’en ai fait pendant des annĂ©es, je ne pensais qu’Ă  ça et ça a Ă©tĂ© une expĂ©rience Ă©norme – aujourd’hui encore, j’ai du mal Ă  expliquer pourquoi. Un morceau comme « Skateboarding in Slow Motion » parle de ça… Il y avait quelques chose d’utopique dans le mode de vie qu’on avait, comme dans le monde de l’enfance en rĂšgle gĂ©nĂ©rale. On ne vivait que pour ça, on Ă©tait trĂšs libre et si tu n’avais pas peur et que tu Ă©tais un peu douĂ©, ton quotidien changeait de maniĂšre assez radicale. C’Ă©tait l’intrusion d’un truc fantastique dans la ville de tous les jours. Comme dans la musique, les valeurs suprĂȘmes Ă©taient le style et le talent. La beautĂ© aussi, c’Ă©tait quelque chose de primordial. Les groupes qui se formaient pendant les sessions Ă  la DĂ©fense ou au Palais de Tokyo Ă©taient trĂšs intĂ©ressants. On avait 9-10 ans et on traĂźnait parfois avec des mecs de 20-25 qui nous parlaient d’Ă©gal Ă  Ă©gal. C’Ă©tait une communautĂ© trĂšs forte. AprĂšs, on a toujours tendance Ă  Ă©riger en paradis ce qui est perdu donc j’en rajoute sans doute un peu mais voilĂ … Ce n’est qu’aprĂšs que j’ai commencĂ© Ă  jouer de la guitare, Ă  jouer dans un groupe, et peu Ă  peu la musique a remplacĂ© tout le reste. Ce qui est Ă©tonnant, quand je regarde en arriĂšre, c’est que d’un cĂŽtĂ© ces activitĂ©s me paraissent dĂ©cousues, mais d’un autre cĂŽtĂ© je sais que je cherchais la mĂȘme chose depuis le dĂ©but. Que ce soit le dessin, le skateboard, la musique ou l’Ă©criture : tout avait le mĂȘme but. J’ai toujours vĂ©cu avec un sentiment Ă©trange, hyper envahissant et un peu abstrait, comme si j’Ă©tais raide dingue amoureux, mais amoureux de personne, tu vois ? Un sentiment qui Ă©tait lĂ  et auquel il fallait absolument que je trouve un but, une direction.

Je vois. Plage 7 tu dĂ©dies un morceau « To Lord Byron », qu’on Ă©voquait tout Ă  l’heure. Pourquoi un morceau pour et sur ce poĂšte ? Est-ce justement une dĂ©claration d’amour Ă  personne, absolue ?

J’ai Ă©crit « To Lord Byron » parce que c’est l’un des seuls poĂštes dont je puisse dire que je le connais bien. Je sais qu’il est nĂ© en 1788, mort en 1824. C’est pour moi l’archĂ©type de la rock star poĂ©tique. J’aimais aussi l’idĂ©e de rĂ©actualiser l’un de ses poĂšmes (Le PĂšlerinage de Childe Harold, publiĂ© entre 1812 et 1818 – nda) sur un beat pour en faire quelque chose d’Ă©lectronique. AprĂšs, ce morceau a dĂ©jĂ  4 ou 5 ans… Il ne m’appartient plus. Et mon intĂ©rĂȘt pour Byron a beaucoup diminuĂ©.

Je ne sais pas de quoi parle ce morceau-poĂšme mais il s’achĂšve sur un trip « carnaval BrĂ©silien » voire « dance Ibiza » Ă©tonnement dĂ©complexĂ©…

Byron aurait adoré les after sur la plage.

Et c’Ă©tait quoi le rock que tu Ă©coutais beaucoup Ă  14-15 ans ?

Comme j’ai construis une partie de ma culture musicale en apprenant la guitare, c’est trĂšs classique de ce point de vue lĂ  : j’adorais Hendrix, Led Zeppelin, tout le rock des annĂ©es 70. Pendant 1 an ou 2, j’ai appris des solos interminables Ă  la note prĂšs. Des morceaux de Santana, de Van Halen. Puis mon amour pour la guitare a pris un coup fatal le jour oĂč un pote m’a fait Ă©couter The Upper Cuts, d’Alan Braxe et Fred Falke. Cet album est parfait, j’en garde un souvenir ultra futuriste. Un mouvement s’est amorcĂ© immĂ©diatement : je me suis dĂ©tachĂ© de l’instrument pour m’intĂ©resser aux chansons. Ça a Ă©tĂ© un vrai changement de perspective – je suis passĂ© du micro au macro en quelque sorte…

Basile tof clip planes

En parlant de chanson et de changement de perspectives, plage 8 on a « Planes » et celle-lĂ , j’ai le sentiment qu’elle est un peu Ă  part dans ton rĂ©pertoire. Elle a l’air toute simple, folk, guitare-voix, elle pourrait mĂȘme ĂȘtre chiante, comme toutes les chansons nues comme ça mais pas du tout, c’est tout le contraire, il y a un truc trĂšs entĂȘtant et renversant dans ce morceau et sa mĂ©lancolie, il y a quelque chose qui slape et accroche irrĂ©mĂ©diablement. Comme un fil lyrique, un truc d’Ăąme qui tient de l’Ă©vidence, qui prend par la main et culmine dans la saudade du refrain (« I don’t work to work and I don’t want to die / I just want to hold your hand and it’s summertime »), des paroles ultimes comme peuvent l’ĂȘtre, dans un tout autre genre, celles qui ouvrent Unknown Pleasure de Joy Division (« I’ve been waiting for a guide to come and take me by the hand / Could these sensations make me feel the pleasures of a normal man ? »). Tu t’en rends compte ?

Oui, il s’est clairement passĂ© quelque chose de rare avec « Planes ». Pour moi, ça relĂšve presque du miracle. Ça tient sĂ»rement au fait qu’au moment oĂč je l’ai Ă©crit, j’Ă©tais en plein dans une de ces histoires torrides et un peu tristes qui dopent la crĂ©ativitĂ© ! Si elle semble aussi Ă©vidente Ă  l’Ă©coute, c’est que sa crĂ©ation a Ă©tĂ© parfaitement fluide. Ça ne m’Ă©tait jamais arrivĂ© (sauf peut-ĂȘtre avec « Valium Years ») et ça n’arrivera peut-ĂȘtre plus jamais. Une nuit, Ă  la campagne, je me suis installĂ© dans la vieille Mazda de mon pĂšre avec ma guitare en me disant : « Je ne sortirai de la voiture qu’une fois que j’aurai Ă©crit un vrai titre. » J’y ai passĂ© 5h, peut-ĂȘtre 6, et Ă  la fin il y a eu « Planes ». La chanson s’est faite toute seule, c’Ă©tait incroyable. En partant des deux accords du couplet, j’ai trouvĂ© un flow, je suis rentrĂ© en transe et le pont, le refrain, tout est venu sans aucune interruption. C’est une chanson de surf, qui monde et descend, mais ne s’arrĂȘte jamais. Les paroles aussi sont venues toutes seules, comme en Ă©criture automatique, c’est peut-ĂȘtre ce qui leur donne le cĂŽtĂ© « ultime » dont tu parles. Cette chanson est un premier jet total, elle est primitive quelque part… LĂ  encore, je ne suis pas sĂ»r d’ĂȘtre responsable de ce qui s’est passĂ©. C’est arrivĂ©, voilĂ  tout. Quelque chose s’est mis Ă  parler, quelque chose de lointain. Moi, j’Ă©tais juste disponible Ă  ce moment-lĂ , dans l’Ă©tat adĂ©quat.

Plage 9, dans un autre genre, plus rapĂ©, produit, tu envoies un autre morceau que je trouve important dans ton rĂ©pertoire, c’est « Less Than Zero ». Le sens-tu comme ça et le titre est-il un clin d’Ɠil au livre du mĂȘme nom de Bret Easton Ellis ?

Oui, il s’agit d’une rĂ©fĂ©rence Ă  Moins que zĂ©ro. Je l’ai lu ce livre une trentaine de fois, ça a Ă©tĂ© un choc pour moi. Ses personnages ont l’air d’ĂȘtre vide, ils traĂźnent dans des dĂ©cors dĂ©sertiques et pourtant la sensation pour le lecteur est Ă©trangement belle, presque fantastique. Je ne sais pas oĂč il voulait en venir, mais il dit malgrĂ© lui quelque chose de fondamental sur notre modernitĂ© Ă  tous, Ă  savoir que dans un monde oĂč on est tous les mĂȘmes (dans Moins que zĂ©ro les personnages sont presque interchangeables) on n’a plus rien Ă  se dire et l’on ne communique plus. AprĂšs, la chanson que j’ai faite s’inspire trĂšs indirectement du livre et son propos est limitĂ©. Elle Ă©voque une attitude, Ă  la fois fiĂšre et autodestructrice d’une personne qui se suffit Ă  elle-mĂȘme. L’idĂ©e Ă©tait de faire parler l’individualisme. Ça a Ă©tĂ© l’un des mes premiers titres « rapĂ©s ». Il m’a permis de dĂ©couvrir un timbre que j’ai beaucoup utilisĂ© par la suite.

Dans l’ouverture de « Less Than Zero » tu chantes que tu vivrais bien dans une chanson si c’Ă©tait possible. Ça m’a rappelĂ© le morceau « Red Reggae Sonata » oĂč tu chantes avoir rĂȘvĂ© du fantĂŽme d’une chanson, et aussi ce que tu disais tout Ă  l’heure Ă  propos des chansons-maisons. Comme quoi ça va chercher loin cette histoire chez toi. Tu sembles vraiment vivre dans les chansons. A se demander si tu ne vis pas plus dans tes chansons que dans celles des autres ?

Ça peut paraĂźtre narcissique, mais oui, j’Ă©coute Ă©normĂ©ment mes chansons. Je compose Ă  flux tendu, pour mes propres besoins. Du moins, dans un premier temps. Par exemple, j’ai Ă©crit « Less Than Zero » Ă  une Ă©poque oĂč je faisais de longs trajets Ă  pieds. J’avais besoin d’une chanson sur laquelle on puisse marcher, d’une chanson courage pour la vie de tout les jours. Dans un autre genre, je me souviens qu’Ă  un moment oĂč je n’avais pas grand chose Ă  quoi m’accrocher, je me suis beaucoup accrochĂ© Ă  « Valium Years », qui est peut-ĂȘtre ma chanson la plus triste. Je l’ai jouĂ© en boucle pendant des heures, façonnĂ© comme un potier. Elle m’a sauvĂ© d’une certaine façon. De quoi, je ne sais pas. Mais sauvĂ© quand mĂȘme ! A cĂŽtĂ© de ça, j’ai aussi tout un stock de chansons pour fumer des joints. Je pense que tu en as pratiquĂ© une partie. J’aime l’idĂ©e selon laquelle les titres sont des produits et un album une sorte d’Ă©picerie fine pour l’esprit. Aujourd’hui je consomme surtout de la musique Ă©lectronique et du rap de la cĂŽte Ouest. Ou plus rĂ©cemment, un peu de chanson française quand je vais vraiment mal. Mais j’ai peu de temps pour Ă©couter de la musique. Ça me manque un peu mais je prĂ©fĂšre faire plutĂŽt qu’Ă©couter.

Basile brige par Joris Rossi 2

J’ai en effet pratiquĂ© une partie  de tes chansons faites pour fumer des joints. A ce titre ouvrons donc, si tu le veux bien, une parenthĂšse par rapport Ă  ta premiĂšre dĂ©mo, pour parler de ta deuxiĂšme, New Territories, oĂč on trouve quatre instrumentaux bien planants. Tu veux parler de ceux-ci ?

Oui, notamment les deux plages instrus un peu chiantes que sont « Never Been To Los Angeles » (avec la batterie hip hop annĂ©es 80 et trop d’abstraction) et « Labyrinth » (le truc trĂšs west coast et un peu dark avec un refrain plus Bob Sinclar). Parce qu’il y a aussi deux instrus plus cool, captivants : « The Whale Song » (avec le solo trĂšs psychĂ© Ă  la fin) et « International Airport » (avec le mĂȘme riff tout du long qui grossit façon Phoenix).

C’est vrai tous ces instrus ne sont pas Ă©galement captivants. Cette dĂ©mo a d’ailleurs un cĂŽtĂ© pochette surprise, tous les styles y cohabitent mais sans que ça « jure » vraiment. Il y a mĂȘme un morceau reggae un peu animateur de Club Med !

Oui, qui n’a pas de nom ! Et il y a aussi une chanson acoustique dans la mĂȘme lignĂ©e que « Anti-Hedonist » (« Never Aligned »), un tunnel surf rock (« Song For Ali Boulala »), un morceau plus lĂ©ger et dansant (« Hole in My Head »)…

Je le trouve trĂšs captivant, trĂšs tubesque ce guilleret « Hole In My Head », mais je crois que mon morceau favori sur ce disque, c’est « Burn in the Morning ». Pour moi, c’est un de tes grands morceaux. Il est envoĂ»tant, aĂ©rien, incantatoire. Quand je l’Ă©coute, je pense aux oiseaux, Ă  l’aube qui se lĂšve, un sentiment de libĂ©ration. Ça me rappelle le « Vertige » de Camille, sur Le Fil, qui parle clairement d’oiseaux lui. D’ailleurs au dĂ©part je croyais que tu chantais non pas « Burn in the Morning » mais « Bird in the Morning »…

Oui, c’est sĂ»rement le morceau le plus fort de ce disque. Je pense qu’il fait bien la synthĂšse de toutes mes influences : la rythmique est d’inspiration assez rap, mais la ligne de chant est une mĂ©lodie hybride, assez libre, que j’ai essayĂ© de faire sonner comme une guitare Ă©lectrique. La voix du couplet c’est encore un moment de transe pour moi… Je me souviens d’avoir jouĂ© le morceau sur le balcon d’un pote Ă  Brooklyn, dans un quartier un peu ghetto, presque exclusivement black. Deux types se sont arrĂȘtĂ©s et ont escaladĂ© le balcon pour venir Ă©couter. Puis sont reparties. J’Ă©tais fier, je me sentais noir moi aussi.

Pourquoi avoir appelé cette démo New Territories ?

Je l’ai appelĂ© comme ça sous l’influence de la notion de « territoires » dont parle Gilles Deleuze (il s’agit en fait de « dĂ©territorialisation », un concept qu’il a forgĂ© avec FĂ©lix Guattari en 1972 dans L’Anti-ƒdipe, ouvrage oĂč ils louent par exemple Freud pour avoir libĂ©rĂ© le psychisme en le dĂ©territorialisatiant par le concept de libido, mais lui reproche d’avoir reterritorialisĂ© la libido sur le terrain du drame Ɠdipien – nda). Il dit que la musique est trĂšs liĂ©e aux territoires, au passage d’un territoire Ă  un autre. Ce qui m’intĂ©ressait, c’Ă©tait de faire une musique qui aide Ă  conquĂ©rir de nouveaux territoires dans la vie de tous les jours. Une musique qui soit belle comme un sentiment de gloire, qui nous aide Ă  combattre…

Bon, cette parenthĂšse effectuĂ©e, zappons si tu le veux bien les quatre derniers morceaux de ta premiĂšre dĂ©mo (« Asian Blue », « Weed and Cola », « Valium Years » et « Skateboarding in Slow Motion »). Arriver lĂ , je me dis : « Putain, tous ces morceaux, c’est beau, c’est du travail, c’est pas rien. » Et en plus de ces 24 lĂ , via ton Myspace, ton Soundcloud ou YouTube on peut en glaner encore 17 d’autres (« Under Palm Trees », « This Is My Last Lie », « Last Days », « On TV », « When The Night… », « The Little Feeling of Big Cities », « Darker Becommings », « Insularization », « Cold & Heav Stones », « No Jaguar », « Brooklyn 40°C », « Love », « The Golden Age », « Drowning in A Glass of Diet Soda », « The Mirror », « Lights », « DĂ©chiré »). Je veux dire, avec tout ça (41 chansons plus que prĂ©sentables en 5 ans de compo solo), potentiellement, tu tiens trois disques, et de haute tenue, sans remplissage. Or tout ça n’est pas connu, Ă©coutĂ©, consommĂ©. Est-ce que ça te dĂ©prime ou est-ce que tu t’accomodes avec cette notion d’infini, de rĂȘve et d’irrĂ©alité  ?

Je m’en accomode de moins en moins. C’est pour ça que j’opĂšre depuis peu sous un nouveau pseudo : Basile Di Manski. (Avant j’opĂ©rais sous le peudo de Peter P et Peter P est mort !) C’est pour traduire un changement d’attitude. Basile Di Manski, ça se rapproche de mon vrai nom, c’est plus concret. Peter P, c’Ă©tait l’abstraction, le rĂȘve et quelque part le rĂȘve comme rĂ©sistance Ă  la rĂ©alitĂ© et la musique en solitaire. Basile Di Manski, c’est Peter P qui descend de sa tour pour aller voir des potes ! Comme je te l’ai dit, je fais de la musique en premier lieu pour moi, parce que j’en ai besoin (c’est la cause). Mais d’un autre cĂŽtĂ©, j’ai envie que ma musique reste, qu’elle soit Ă©coutĂ©e, consommĂ©e, transformĂ©e (c’est le but). Et j’ai toujours Ă  l’idĂ©e qu’elle le sera, tĂŽt ou tard. Je vois la route vers la notoriĂ©tĂ© comme un labyrinthe plus que comme une ligne de TGV. Labyrinthe oĂč j’ai un pied.

Colony

A propos de concret : et ton quotidien ? Labyrinthe aussi ? Etudes ou gagne pain ?

J’ai fait 5 ans de droit, ratĂ© l’examen du Barreau l’annĂ©e derniĂšre, et je travaille aujourd’hui dans une boĂźte de production de spectacles oĂč je m’occupe de la communication. Ça peut paraĂźtre paradoxal vu que jusque-lĂ , je n’ai jamais su communiquer sur moi-mĂȘme, mais c’est un choix dĂ©libĂ©rĂ© de ma part. La production c’est un mĂ©tier qui consiste, grosso modo, Ă  transformer un rĂȘve en produit. J’ai besoin d’apprendre ça. Je crois qu’il y a un temps pour confectionner son rĂȘve de façon clandestine, puis un temps pour faire exister ce rĂȘve en dehors de soi-mĂȘme, le rendre public. Je viens de vivre une annĂ©e mouvementĂ©e, mais je suis enfin entrĂ© dans cette seconde phase, en crĂ©ant notamment Colony.

Oui, Colony, parlons-en. Ce nom de groupe c’est dĂ©jĂ  tout un programme, je trouve, car les colonies c’est Ă  la fois estival et violent, Ă  la fois les colonies de vacances et les guerres de colonies. En t’entourant tu (te) signifies clairement ta volontĂ© de t’ancrer et de monter en puissance ?

Oui, tu as tout compris. Colony, c’est la structure collective, le cadre indispensable Ă  ce mouvement de concrĂ©tisation. Comme je te le disais, ça faisait un moment que je travaillais seul. Les titres qu’on vient d’Ă©voquer sont finis depuis 2-3 ans. Ensuite, petit Ă  petit j’ai eu de plus en plus de mal Ă  trouver la force de travailler seul. DĂ©jĂ , sur New Territories, un pote m’avait accompagnĂ© pendant la phase « dure » des enregistrements et de l’Ă©criture et ça m’avait Ă©normĂ©ment aidĂ©. Toutes ces chansons que j’avais en tĂȘte, j’ai eu trĂšs peur de les laisser filer. Mais je me suis dis : « Si tu continues Ă  fonctionner en circuit fermĂ©, petit Ă  petit tu vas t’essouffler et plus rien ne sortira. » J’ai beaucoup rĂ©flĂ©chi Ă  ça et j’ai fait l’inventaire des 50 morceaux inachevĂ©s qui prenaient la poussiĂšre dans mon ordi. J’ai rassemblĂ© mes meilleures bribes, des trucs de 20-30 secondes, et j’ai proposĂ© Ă  Nicolas LaFaccia, avec qui je jouais souvent, de m’aider Ă  en faire quelque chose. On a passĂ© tout l’Ă©tĂ© 2012 Ă  bosser les instrus. C’Ă©tait un vrai travail de composition, parfois dĂ©sespĂ©rant, parfois exaltant avec des problĂšmes musicaux ou des problĂšmes de communication. Parfois, on passait juste des heures Ă  parler, Ă  hĂ©siter. Sur l’un des morceaux, on n’avait qu’un refrain, et il a fallu composer jusqu’Ă  17 couplets diffĂ©rents pour que le 18e soit le bon. Mais du coup, les morceaux se sont Ă©normĂ©ment enrichis, notamment parce que LaFaccia vient d’un paysage beaucoup plus rock’n’roll que moi. Il a fait plus de scĂšne, il est plus ancrĂ©, il m’aide Ă  creuser et c’est une vraie source d’Ă©nergie. Et l’hiver suivant, Colony est devenu un vrai groupe en intĂ©grant Hubert Corvette. A la base il est pianiste. Il a une vision trĂšs large de la musique. Il sait formuler et rĂ©soudre les problĂšmes techniques qui se posent quand on fait des chansons pop. On a passĂ© une partie de l’hiver a travailler en studio et on a mis du temps Ă  trouver un Ă©quilibre, mais aujourd’hui nous l’avons trouvĂ©. Au contact de Corvette et LaFaccia, les morceaux ont pris une ampleur imprĂ©visible, ils se sont chargĂ©s d’un tas d’affects que je n’aurais mĂȘme pas pu envisager tout seul.

Super, et quelle est l’actu de Colony alors ? Il doit bien y en avoir une puisque Colony est une machine de guerre !

L’expansion jusqu’Ă  la conquĂȘte du monde. Mais le plan doit rester secret. On recrute une graphiste. On aura bientĂŽt un comptable et un cuisinier. On prolifĂšre. On balancera les titres les uns parĂšs les autres (pas d’EP) et on organisera des Ă©coutes en avant-premiĂšre. Le premier titre, « Forever After », sera disponible dĂ©but novembre.

ParallĂšlement Ă  la musique, tu Ă©cris des nouvelles en forme de contes poĂ©tiques. Je me rappelle que tu m’avais fait lire ça et que j’en avais gardĂ© l’impression d’un « Petit Prince sous champi » ? Tu avais le projet d’un recueil et il paraĂźt que tu as trouvĂ© un Ă©diteur…

Le processus d’Ă©dition est long et la rentrĂ©e littĂ©raire une vraie jungle pour les jeunes auteurs mais oui, ça devrait sortir aux Ă©ditions de l’Harmattan. Je vois ce que tu veux dire par « Petit Prince sous champi », c’est vrai que dans leur rĂ©cit ces nouvelles ont en effet quelque chose d’un peu psychĂ©dĂ©lique. C’est l’histoire d’une rencontre entre deux personnages. L’un, Saint-John d’Orange, est un Saint qui perd peu Ă  peu ses pouvoirs. L’autre, le narrateur, qui dit « je », s’Ă©lĂšve par l’imagination au-delĂ  de sa condition. A un certain point, les deux hommes se rencontrent. Comme dans Intouchables !

C’est lĂ  qu’on retrouvera le cĂŽtĂ© rĂȘveur handicapĂ© de Peter P ?

Peut-ĂȘtre. Tu nous le diras.

Merci Basile.

Merci Ă  toi Sylvain, vraiment, c’Ă©tait un plaisir.

saint john d'orange

Photos 1, 2 et 4 réalisées par Joris Rossi

Soundcloud et Myspace de Basile di Manski

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