BASILE DI MANSKI (2)

Basile 053 Joris Rossi

8 juillet 2013. 18h ¬ę Quand j’√©coute MGMT, je me sens intelligent, sensible, courageux. Il y a quelque chose de mystique chez eux. ¬Ľ, pr√©cise Basile Di Manski √† propos du duo de Brooklyn alors que je proc√®de par mail √† sa toute premi√®re interview. Intelligent, sensible, courageux, je me sens aussi quand j’√©coute sa musique. Elle a quelque chose de mystique qui me rend cool. Ce n’est pas √©crit sur FB mais depuis 2 ans je vis en couple avec elle.

Elle me fait planer. Je me rappelle de lui avoir dit un jour. Je marchais tout seul dans Paris vers la Seine, je l’avais dans la t√™te, sur mes l√®vres et je le lui ai √©crit : ¬ę Tu voyages dans ma t√™te et sur mes l√®vres / Comme un coin d’oreiller frais, un r√™ve / Charrie mes joies et mes peines / Donne du rythme √† mon corps et de la gr√Ęce √† mes gestes / Triomphe de la ville comme un joint que j’aurais toujours aux l√®vres / Une sŇďur, un fr√®re, invisible… ¬Ľ.

D’autres d√©clarations de ce genre suivront. ¬ę La vieille branche qui c√®de fait plus de bruit que le bourgeon plein de s√®ve mais le bourgeon n’en est pas moins le soleil d‚Äôaujourd‚Äôhui et de demain ¬Ľ lui √©crirai-je, par exemple, apr√®s la mise en ligne du premier volet de son entretien (Lou Reed venant de mourir, on le r√©√©coutait plut√īt qu’on ne la d√©couvrait elle). Moi, elle me parle. Elle m’accompagne, c’est ma compagne. I cherish the love we have.

C’est la dope parfaite pour le journaliste musical en qu√™te de Rimbaud (warrior) pour √™tre Verlaine (po√®te), ¬ę la mer all√©e. Avec le soleil. ¬Ľ Pour √ßa que je me sens si cool avec elle. Car un truc √©trange se produit : ¬ę la gorge de l’un et le bras de l’autre forment ensemble un corps hybride ¬Ľ dans le prisme de l’¬ę association Dieu-h√©ros-rhapsode ¬Ľ comme le dit Sloterdijk dans Col√®re et Temps. Un ¬ę nouveau corps amoureux ¬Ľ. Alors je swim moi.

Dans Belle de jour, il est dit du personnage de Deneuve que c’est une perle, vous voyez¬†? Tout √ßa pour dire √† mots couverts… vous voyez¬†? Je ne dirai donc pas que ce type est une perle, mais sa pop oui, assur√©ment. On peut y slider partout, on se sent super bien dedans. Elle est plurielle, √† la fois triste et gaie, rythmique et fluide, old school et actuelle, sainte et seuf… Un peu comme lui, oui, Basile, warrior et princesse. Musicien po√®te. Peau √™tre.

Oui, peau √™tre, celui qui n’a pour maison que le ciel au-dessus sa t√™te, cette princesse qui se cherche lui-m√™me (toujours plus s√©duisante dans tes r√™ves, toujours). Et fine comme elle est cette muse guerri√®re (comme une feuille de papier), la plus belle pop musique lui tombe dessus. Fine comme elle est, pas √©tonnant que parfois la feuille craque, se d√©colle, crie famine. La musique, la po√©sie, quelle plus belle aventure dans nos vies marteaux¬†?

En l’absence d’Amour (Femme in !), je vis sa pop comme une histoire d’amour, h√©ro√Įque. Comme le sont certaines amiti√©s. Pour moi, ce n’est pas un talent prometteur comme on l’entend trop souvent dire sur un ton paternaliste des jeunes gens de son √Ęge, pour mieux les destituer, les renvoyer √† de ch√®res √©tudes n√©fastes. Non, c’est un talent en pleine possession de ses moyens. Je suis donc heureux d’√™tre le premier √† m’en faire l’√©cho. Passer par l√†.

Nous √©tions en train de slalomer track by track dans le r√©pertoire des deux maquettes solo qu’il m’a envoy√©es depuis les deux ans qu’on se connait. Il nous reste plein de morceaux √† √©voquer, comme des cadeaux √† d√©baller, tremplins pour vol planer. Plein avant d’en venir √† la sortie, le 2 novembre, de son premier livre, Saint-John D’Orange, et des pop song(e)s ¬ę Forever After ¬Ľ de son premier vrai groupe Colony (de vacances ?). Back in tongues.

¬ę Je me suis toujours senti super amoureux, mais amoureux de personne, tu vois ? ¬Ľ

 

2. Basile brige par Joris Rossi 3

 

Basile, tu parles de banlieue, de quelle banlieue viens-tu et en quoi √©tait-elle artistiquement stimulante ? La musique fut-elle d’ailleurs ta premi√®re passion ?

Je suis n√© √† Levallois et j’ai grandi √† Asni√®res. J’aurais beaucoup de choses √† dire sur la banlieue et sur l’influence que cet environnement a pu avoir sur mon parcours artistique. Tout petit, j’aimais surtout tout ce qui √©tait visuel. C’est par l√† que tout a commenc√© pour moi. Je dessinais tout le temps, je faisais des bandes dessin√©es. J’inventais des personnages invraisemblables. Je faisais des mini-films avec des figurines anim√©es en stop-motion. Je fabriquais des maisons de poup√©es… C’√©tait mes premi√®res activit√©s artistiques. Apr√®s, il y a eu le skateboard, j’en ai fait pendant des ann√©es, je ne pensais qu’√† √ßa et √ßa a √©t√© une exp√©rience √©norme – aujourd’hui encore, j’ai du mal √† expliquer pourquoi. Un morceau comme “Skateboarding in Slow Motion” parle de √ßa… Il y avait quelques chose d’utopique dans le mode de vie qu’on avait, comme dans le monde de l’enfance en r√®gle g√©n√©rale. On ne vivait que pour √ßa, on √©tait tr√®s libre et si tu n’avais pas peur et que tu √©tais un peu dou√©, ton quotidien changeait de mani√®re assez radicale. C’√©tait l’intrusion d’un truc fantastique dans la ville de tous les jours. Comme dans la musique, les valeurs supr√™mes √©taient le style et le talent. La beaut√© aussi, c’√©tait quelque chose de primordial. Les groupes qui se formaient pendant les sessions √† la D√©fense ou au Palais de Tokyo √©taient tr√®s int√©ressants. On avait 9-10 ans et on tra√ģnait parfois avec des mecs de 20-25 qui nous parlaient d’√©gal √† √©gal. C’√©tait une communaut√© tr√®s forte. Apr√®s, on a toujours tendance √† √©riger en paradis ce qui est perdu donc j’en rajoute sans doute un peu mais voil√†… Ce n’est qu’apr√®s que j’ai commenc√© √† jouer de la guitare, √† jouer dans un groupe, et peu √† peu la musique a remplac√© tout le reste. Ce qui est √©tonnant, quand je regarde en arri√®re, c’est que d’un c√īt√© ces activit√©s me paraissent d√©cousues, mais d’un autre c√īt√© je sais que je cherchais la m√™me chose depuis le d√©but. Que ce soit le dessin, le skateboard, la musique ou l’√©criture : tout avait le m√™me but. J’ai toujours v√©cu avec un sentiment √©trange, hyper envahissant et un peu abstrait, comme si j’√©tais raide dingue amoureux, mais amoureux de personne, tu vois ? Un sentiment qui √©tait l√† et auquel il fallait absolument que je trouve un but, une direction.

Je vois. Plage 7 tu d√©dies un morceau “To Lord Byron”, qu’on √©voquait tout √† l’heure. Pourquoi un morceau pour et sur ce po√®te ? Est-ce justement une d√©claration d’amour √† personne, absolue ?

J’ai √©crit¬†“To Lord Byron” parce que c’est l’un des seuls po√®tes dont je puisse dire que je le connais bien. Je sais qu’il est n√© en 1788, mort en 1824. C’est pour moi l’arch√©type de la rock star po√©tique. J’aimais aussi l’id√©e de r√©actualiser l’un de ses po√®mes (Le P√®lerinage de Childe Harold, publi√© entre 1812 et 1818 – nda) sur un beat pour en faire quelque chose d’√©lectronique. Apr√®s, ce morceau a d√©j√† 4 ou 5 ans… Il ne m’appartient plus. Et mon int√©r√™t pour Byron a beaucoup diminu√©.

Je ne sais pas de quoi parle ce morceau-po√®me mais il s’ach√®ve sur un trip “carnaval Br√©silien” voire “dance Ibiza” √©tonnement d√©complex√©…

Byron aurait adoré les after sur la plage.

Et c’√©tait quoi le rock que tu √©coutais beaucoup √† 14-15 ans ?

Comme j’ai construis une partie de ma culture musicale en apprenant la guitare, c’est tr√®s classique de ce point de vue l√† : j’adorais Hendrix, Led Zeppelin, tout le rock des ann√©es 70. Pendant 1 an ou 2, j’ai appris des solos interminables √† la note pr√®s. Des morceaux de Santana, de Van Halen. Puis mon amour pour la guitare a pris un coup fatal le jour o√Ļ un pote m’a fait √©couter The Upper Cuts, d’Alan Braxe et Fred Falke. Cet album est parfait, j’en garde un souvenir ultra futuriste. Un mouvement s’est amorc√© imm√©diatement : je me suis d√©tach√© de l’instrument pour m’int√©resser aux chansons. √áa a √©t√© un vrai changement de perspective – je suis pass√© du micro au macro en quelque sorte…

Basile tof clip planes

En parlant de chanson et de changement de perspectives, plage 8 on a “Planes” et celle-l√†, j’ai le sentiment qu’elle est un peu √† part dans ton r√©pertoire. Elle a l’air toute simple, folk, guitare-voix, elle pourrait m√™me √™tre chiante, comme toutes les chansons nues comme √ßa mais pas du tout, c’est tout le contraire, il y a un truc tr√®s ent√™tant et renversant dans ce morceau et sa m√©lancolie, il y a quelque chose qui slape et accroche irr√©m√©diablement. Comme un fil lyrique, un truc d’√Ęme qui tient de l’√©vidence, qui prend par la main et culmine dans la saudade du refrain (“I don’t work to work and I don’t want to die / I just want to hold your hand and it’s summertime”), des paroles ultimes comme peuvent l’√™tre, dans un tout autre genre, celles qui ouvrent Unknown Pleasure de Joy Division (“I’ve been waiting for a guide to come and take me by the hand / Could these sensations make me feel the pleasures of a normal man ?”). Tu t’en rends compte ?

Oui, il s’est clairement pass√© quelque chose de rare avec “Planes”. Pour moi, √ßa rel√®ve presque du miracle. √áa tient s√Ľrement au fait qu’au moment o√Ļ je l’ai √©crit, j’√©tais en plein dans une de ces histoires torrides et un peu tristes qui dopent la cr√©ativit√© ! Si elle semble aussi √©vidente √† l’√©coute, c’est que sa cr√©ation a √©t√© parfaitement fluide. √áa ne m’√©tait jamais arriv√© (sauf peut-√™tre avec “Valium Years”) et √ßa n’arrivera peut-√™tre plus jamais. Une nuit, √† la campagne, je me suis install√© dans la vieille Mazda de mon p√®re avec ma guitare en me disant : “Je ne sortirai de la voiture qu’une fois que j’aurai √©crit un vrai titre.” J’y ai pass√© 5h, peut-√™tre 6, et √† la fin il y a eu “Planes”. La chanson s’est faite toute seule, c’√©tait incroyable. En partant des deux accords du couplet, j’ai trouv√© un flow, je suis rentr√© en transe et le pont, le refrain, tout est venu sans aucune interruption. C’est une chanson de surf, qui monde et descend, mais ne s’arr√™te jamais. Les paroles aussi sont venues toutes seules, comme en √©criture automatique, c’est peut-√™tre ce qui leur donne le c√īt√© “ultime” dont tu parles. Cette chanson est un premier jet total, elle est primitive quelque part… L√† encore, je ne suis pas s√Ľr d’√™tre responsable de ce qui s’est pass√©. C’est arriv√©, voil√† tout. Quelque chose s’est mis √† parler, quelque chose de lointain. Moi, j’√©tais juste disponible √† ce moment-l√†, dans l’√©tat ad√©quat.

Plage 9, dans un autre genre, plus rap√©, produit, tu envoies un autre morceau que je trouve important dans ton r√©pertoire, c’est “Less Than Zero”. Le sens-tu comme √ßa et le titre est-il un clin d’Ňďil au livre du m√™me nom de Bret Easton Ellis ?

Oui, il s’agit d’une r√©f√©rence √† Moins que z√©ro. Je l’ai lu ce livre une trentaine de fois, √ßa a √©t√© un choc pour moi. Ses personnages ont l’air d’√™tre vide, ils tra√ģnent dans des d√©cors d√©sertiques et pourtant la sensation pour le lecteur est √©trangement belle, presque fantastique. Je ne sais pas o√Ļ il voulait en venir, mais il dit malgr√© lui quelque chose de fondamental sur notre modernit√© √† tous, √† savoir que dans un monde o√Ļ on est tous les m√™mes (dans Moins que z√©ro les personnages sont presque interchangeables) on n’a plus rien √† se dire et l’on ne communique plus. Apr√®s, la chanson que j’ai faite s’inspire tr√®s indirectement du livre et son propos est limit√©. Elle √©voque une attitude, √† la fois fi√®re et autodestructrice d’une personne qui se suffit √† elle-m√™me. L’id√©e √©tait de faire parler l’individualisme. √áa a √©t√© l’un des mes premiers titres “rap√©s”. Il m’a permis de d√©couvrir un timbre que j’ai beaucoup utilis√© par la suite.

Dans l’ouverture de “Less Than Zero” tu chantes que tu vivrais bien dans une chanson si c’√©tait possible. √áa m’a rappel√© le morceau “Red Reggae Sonata” o√Ļ tu chantes avoir r√™v√© du fant√īme d’une chanson, et aussi ce que tu disais tout √† l’heure √† propos des chansons-maisons. Comme quoi √ßa va chercher loin cette histoire chez toi. Tu sembles vraiment vivre dans les chansons. A se demander si tu ne vis pas plus dans tes chansons que dans celles des autres ?

√áa peut para√ģtre narcissique, mais oui, j’√©coute √©norm√©ment mes chansons. Je compose √† flux tendu, pour mes propres besoins. Du moins, dans un premier temps. Par exemple, j’ai √©crit “Less Than Zero” √† une √©poque o√Ļ je faisais de longs trajets √† pieds. J’avais besoin d’une chanson sur laquelle on puisse marcher, d’une chanson courage pour la vie de tout les jours. Dans un autre genre, je me souviens qu’√† un moment o√Ļ je n’avais pas grand chose √† quoi m’accrocher, je me suis beaucoup accroch√© √† “Valium Years”, qui est peut-√™tre ma chanson la plus triste. Je l’ai jou√© en boucle pendant des heures, fa√ßonn√© comme un potier. Elle m’a sauv√© d’une certaine fa√ßon. De quoi, je ne sais pas. Mais sauv√© quand m√™me ! A c√īt√© de √ßa, j’ai aussi tout un stock de chansons pour fumer des joints. Je pense que tu en as pratiqu√© une partie. J’aime l’id√©e selon laquelle les titres sont des produits et un album une sorte d’√©picerie fine pour l’esprit. Aujourd’hui je consomme surtout de la musique √©lectronique et du rap de la c√īte Ouest. Ou plus r√©cemment, un peu de chanson fran√ßaise quand je vais vraiment mal. Mais j’ai peu de temps pour √©couter de la musique. √áa me manque un peu mais je pr√©f√®re faire plut√īt qu’√©couter.

Basile brige par Joris Rossi 2

J’ai en effet pratiqu√© une partie¬† de tes chansons faites pour fumer des joints. A ce titre ouvrons donc, si tu le veux bien, une parenth√®se par rapport √† ta premi√®re d√©mo, pour parler de ta deuxi√®me, New Territories, o√Ļ on trouve quatre instrumentaux bien planants. Tu veux parler de ceux-ci ?

Oui, notamment les deux plages instrus un peu chiantes que sont “Never Been To Los Angeles” (avec la batterie hip hop ann√©es 80 et trop d’abstraction) et “Labyrinth” (le truc tr√®s west coast et un peu dark avec un refrain plus Bob Sinclar). Parce qu’il y a aussi deux instrus plus cool, captivants : “The Whale Song” (avec le solo tr√®s psych√© √† la fin) et “International Airport” (avec le m√™me riff tout du long qui grossit fa√ßon Phoenix).

C’est vrai tous ces instrus ne sont pas √©galement captivants. Cette d√©mo a d’ailleurs un c√īt√© pochette surprise, tous les styles y cohabitent mais sans que √ßa “jure” vraiment. Il y a m√™me un morceau reggae un peu animateur de Club Med !

Oui, qui n’a pas de nom ! Et il y a aussi une chanson acoustique dans la m√™me lign√©e que “Anti-Hedonist” (“Never Aligned”), un tunnel surf rock (“Song For Ali Boulala”), un morceau plus l√©ger et dansant (“Hole in My Head”)…

Je le trouve tr√®s captivant, tr√®s tubesque ce guilleret “Hole In My Head”, mais je crois que mon morceau favori sur ce disque, c’est “Burn in the Morning”. Pour moi, c’est un de tes grands morceaux. Il est envo√Ľtant, a√©rien, incantatoire. Quand je l’√©coute, je pense aux oiseaux, √† l’aube qui se l√®ve, un sentiment de lib√©ration. √áa me rappelle le “Vertige” de Camille, sur Le Fil, qui parle clairement d’oiseaux lui. D’ailleurs au d√©part je croyais que tu chantais non pas “Burn in the Morning” mais “Bird in the Morning”…

Oui, c’est s√Ľrement le morceau le plus fort de ce disque. Je pense qu’il fait bien la synth√®se de toutes mes influences : la rythmique est d’inspiration assez rap, mais la ligne de chant est une m√©lodie hybride, assez libre, que j’ai essay√© de faire sonner comme une guitare √©lectrique. La voix du couplet c’est encore un moment de transe pour moi… Je me souviens d’avoir jou√© le morceau sur le balcon d’un pote √† Brooklyn, dans un quartier un peu ghetto, presque exclusivement black. Deux types se sont arr√™t√©s et ont escalad√© le balcon pour venir √©couter. Puis sont reparties. J’√©tais fier, je me sentais noir moi aussi.

Pourquoi avoir appelé cette démo New Territories ?

Je l’ai appel√© comme √ßa sous l’influence de la notion de “territoires” dont parle Gilles Deleuze (il s’agit en fait de “d√©territorialisation”, un concept qu’il a forg√© avec F√©lix Guattari en 1972 dans L’Anti-Ňídipe,¬†ouvrage o√Ļ ils louent par exemple Freud pour avoir lib√©r√© le psychisme en le d√©territorialisatiant par le concept de libido, mais lui reproche d’avoir reterritorialis√© la libido sur le terrain du drame Ňďdipien – nda). Il dit que la musique est tr√®s li√©e aux territoires, au passage d’un territoire √† un autre. Ce qui m’int√©ressait, c’√©tait de faire une musique qui aide √† conqu√©rir de nouveaux territoires dans la vie de tous les jours. Une musique qui soit belle comme un sentiment de gloire, qui nous aide √† combattre…

Bon, cette parenth√®se effectu√©e, zappons si tu le veux bien les quatre derniers morceaux de ta premi√®re d√©mo (“Asian Blue”, “Weed and Cola”, “Valium Years” et “Skateboarding in Slow Motion”). Arriver l√†, je me dis : “Putain, tous ces morceaux, c’est beau, c’est du travail, c’est pas rien.” Et en plus de ces 24 l√†, via ton Myspace, ton Soundcloud ou YouTube on peut en glaner encore 17 d’autres (“Under Palm Trees”, “This Is My Last Lie”, “Last Days”, “On TV”, “When The Night…”, “The Little Feeling of Big Cities”, “Darker Becommings”, “Insularization”, “Cold & Heav Stones”, “No Jaguar”, “Brooklyn 40¬įC”, “Love”, “The Golden Age”, “Drowning in A Glass of Diet Soda”, “The Mirror”, “Lights”, “D√©chir√©”). Je veux dire, avec tout √ßa (41 chansons plus que pr√©sentables en 5 ans de compo solo), potentiellement, tu tiens trois disques, et de haute tenue, sans remplissage. Or tout √ßa n’est pas connu, √©cout√©, consomm√©. Est-ce que √ßa te d√©prime ou est-ce que tu t’accomodes avec cette notion d’infini, de r√™ve et d’irr√©alit√©¬† ?

Je m’en accomode de moins en moins. C’est pour √ßa que j’op√®re depuis peu sous un nouveau pseudo : Basile Di Manski. (Avant j’op√©rais sous le peudo de Peter P et Peter P est mort !) C’est pour traduire un changement d’attitude. Basile Di Manski, √ßa se rapproche de mon vrai nom, c’est plus concret. Peter P, c’√©tait l’abstraction, le r√™ve et quelque part le r√™ve comme r√©sistance √† la r√©alit√© et la musique en solitaire. Basile Di Manski, c’est Peter P qui descend de sa tour pour aller voir des potes ! Comme je te l’ai dit, je fais de la musique en premier lieu pour moi, parce que j’en ai besoin (c’est la cause). Mais d’un autre c√īt√©, j’ai envie que ma musique reste, qu’elle soit √©cout√©e, consomm√©e, transform√©e (c’est le but). Et j’ai toujours √† l’id√©e qu’elle le sera, t√īt ou tard. Je vois la route vers la notori√©t√© comme un labyrinthe plus que comme une ligne de TGV. Labyrinthe o√Ļ j’ai un pied.

Colony

A propos de concret : et ton quotidien ? Labyrinthe aussi ? Etudes ou gagne pain ?

J’ai fait 5 ans de droit, rat√© l’examen du Barreau l’ann√©e derni√®re, et je travaille aujourd’hui dans une bo√ģte de production de spectacles o√Ļ je m’occupe de la communication. √áa peut para√ģtre paradoxal vu que jusque-l√†, je n’ai jamais su communiquer sur moi-m√™me, mais c’est un choix d√©lib√©r√© de ma part. La production c’est un m√©tier qui consiste, grosso modo, √† transformer un r√™ve en produit. J’ai besoin d’apprendre √ßa. Je crois qu’il y a un temps pour confectionner son r√™ve de fa√ßon clandestine, puis un temps pour faire exister ce r√™ve en dehors de soi-m√™me, le rendre public. Je viens de vivre une ann√©e mouvement√©e, mais je suis enfin entr√© dans cette seconde phase, en cr√©ant notamment Colony.

Oui, Colony, parlons-en. Ce nom de groupe c’est d√©j√† tout un programme, je trouve, car les colonies c’est √† la fois estival et violent, √† la fois les colonies de vacances et les guerres de colonies. En t’entourant tu (te) signifies clairement ta volont√© de t’ancrer et de monter en puissance ?

Oui, tu as tout compris. Colony, c’est la structure collective, le cadre indispensable √† ce mouvement de concr√©tisation. Comme je te le disais, √ßa faisait un moment que je travaillais seul. Les titres qu’on vient d’√©voquer sont finis depuis 2-3 ans. Ensuite, petit √† petit j’ai eu de plus en plus de mal √† trouver la force de travailler seul. D√©j√†, sur New Territories, un pote m’avait accompagn√© pendant la phase “dure” des enregistrements et de l’√©criture et √ßa m’avait √©norm√©ment aid√©. Toutes ces chansons que j’avais en t√™te, j’ai eu tr√®s peur de les laisser filer. Mais je me suis dis : “Si tu continues √† fonctionner en circuit ferm√©, petit √† petit tu vas t’essouffler et plus rien ne sortira.” J’ai beaucoup r√©fl√©chi √† √ßa et j’ai fait l’inventaire des 50 morceaux inachev√©s qui prenaient la poussi√®re dans mon ordi. J’ai rassembl√© mes meilleures bribes, des trucs de 20-30 secondes, et j’ai propos√© √† Nicolas LaFaccia, avec qui je jouais souvent, de m’aider √† en faire quelque chose. On a pass√© tout l’√©t√© 2012 √† bosser les instrus. C’√©tait un vrai travail de composition, parfois d√©sesp√©rant, parfois exaltant avec des probl√®mes musicaux ou des probl√®mes de communication. Parfois, on passait juste des heures √† parler, √† h√©siter. Sur l’un des morceaux, on n’avait qu’un refrain, et il a fallu composer jusqu’√† 17 couplets diff√©rents pour que le 18e soit le bon. Mais du coup, les morceaux se sont √©norm√©ment enrichis, notamment parce que LaFaccia vient d’un paysage beaucoup plus rock’n’roll que moi. Il a fait plus de sc√®ne, il est plus ancr√©, il m’aide √† creuser et c’est une vraie source d’√©nergie. Et l’hiver suivant, Colony est devenu un vrai groupe en int√©grant Hubert Corvette. A la base il est pianiste. Il a une vision tr√®s large de la musique. Il sait formuler et r√©soudre les probl√®mes techniques qui se posent quand on fait des chansons pop. On a pass√© une partie de l’hiver a travailler en studio et on a mis du temps √† trouver un √©quilibre, mais aujourd’hui nous l’avons trouv√©. Au contact de Corvette et LaFaccia, les morceaux ont pris une ampleur impr√©visible, ils se sont charg√©s d’un tas d’affects que je n’aurais m√™me pas pu envisager tout seul.

Super, et quelle est l’actu de Colony alors ? Il doit bien y en avoir une puisque Colony est une machine de guerre !

L’expansion jusqu’√† la conqu√™te du monde. Mais le plan doit rester secret. On recrute une graphiste. On aura bient√īt un comptable et un cuisinier. On prolif√®re. On balancera les titres les uns par√®s les autres (pas d’EP) et on organisera des √©coutes en avant-premi√®re. Le premier titre, “Forever After”, sera disponible d√©but novembre.

Parall√®lement √† la musique, tu √©cris des nouvelles en forme de contes po√©tiques. Je me rappelle que tu m’avais fait lire √ßa et que j’en avais gard√© l’impression d’un “Petit Prince sous champi” ? Tu avais le projet d’un recueil et il para√ģt que tu as trouv√© un √©diteur…

Le processus d’√©dition est long et la rentr√©e litt√©raire une vraie jungle pour les jeunes auteurs mais oui, √ßa devrait sortir aux √©ditions de l’Harmattan. Je vois ce que tu veux dire par “Petit Prince sous champi”, c’est vrai que dans leur r√©cit ces nouvelles ont en effet quelque chose d’un peu psych√©d√©lique. C’est l’histoire d’une rencontre entre deux personnages. L’un, Saint-John d’Orange, est un Saint qui perd peu √† peu ses pouvoirs. L’autre, le narrateur, qui dit “je”, s’√©l√®ve par l’imagination au-del√† de sa condition. A un certain point, les deux hommes se rencontrent. Comme dans Intouchables !

C’est l√† qu’on retrouvera le c√īt√© r√™veur handicap√© de Peter P ?

Peut-être. Tu nous le diras.

Merci Basile.

Merci √† toi Sylvain, vraiment, c’√©tait un plaisir.

saint john d'orange

Photos 1, 2 et 4 réalisées par Joris Rossi

Soundcloud et Myspace de Basile di Manski

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