BASILE DI MANSKI (1)

1. Basile 029 par Joris Rossi

8 juillet 2013. 17h20. « Je suis partant pour une interview ping pong » me rĂ©pond par mail Basile Di Manski. Et je m’en rĂ©jouis car ça fait des lustres que je tiens Ă  vous prĂ©senter ce petit prodige pop inconnu, tellement longtemps (« Putain, deux ans ! ») qu’aujourd’hui je me retrouve dans la position de la mĂšre un peu trop aimante qui veut marier son fils (« Il est beau mon fils ! ») ou du vieux singe qui tend Simba vers le Soleil, genre (« C’est l’histoire de la vie ! ») : « Ne cherchez plus, c’est lui. »

Pour moi, sans le vouloir, il les Ă©clipse tous. Tous les groupes actuellement encensĂ©s pour participer au renouveau d’une certaine pop française. Parce qu’il fait justement ça sans vouloir Ă©clipser qui que ce soit, juste pour lui, tout seul, et qu’il a la vista quoi. C’est comme ça, ça ne s’explique presque pas. J’en connais peu qui sont aussi productifs et jonglent allĂšgrement entre tous les styles (folk, hip hop, reggae, chill out…), style « catch me if you can », tout en ayant leur vrai style, pop sur toute la ligne.

RĂ©cemment en soirĂ©e j’ai entendu une nana dire qu’elle n’arrivait pas Ă  « fruiter ses seins » (poires, pommes, melons, pastĂšques ?). On pourrait en dire de mĂȘme de la pop de Basile Di Manski : elle est infruitable. Enfin si, on pourrait la fruiter (poires), mĂȘme dire qu’elle Ă©voque Phoenix en plus sexe, smooth, mais on s’en fiche, qu’importe le fruit pourvu que ça glisse. Salade de fruits (« jolie, jolie, jolie »), d’appĂąt mĂ©lodieux en appĂąt mĂ©lodique, celle-ci absorbe tout, sponge pop. Fait le grand mix.

En un sens, on pourrait dire que ce jeune type de 25 ans est trop en communication avec sa musique pour s’occuper de faire sa com’, qu’il ne calcule rien et se contente de vivre cet amour dans sa bulle. On pourrait, sauf que depuis cette rentrĂ©e ce n’est plus le cas : il a dĂ©cidĂ© de conclure. Nouveau taf, nouveau groupe (Colony), sortie de livre (Saint-John d’Orange), il avance dur : il avait une actu ! Plus qu’une biĂšre, c’Ă©tait bien le moment de lui proposer un petit ping pong de mails. Music thirst !

«  la dope parfaite, c’est l’histoire d’amour torride et un peu triste  »

 

2. Basile Di Manski bonnet lumiĂšre

 

Bonjour Basile. Avant de parler de ton tout nouveau groupe et du livre que tu t’apprĂȘtes Ă  sortir, deux projets qui s’apprĂȘtent Ă  sortir, je voulais parler de la musique que tu fais en solo. C’est par elle, sous le pseudo Peter P, que je t’ai dĂ©couvert. Surgi de nulle part, tu m’avais mailĂ© Ă  ce propos Ă  l’Ă©tĂ© 2011…

Oui, je m’en souviens bien : Ă  cette Ă©poque je vivais Ă  Milan et je ne connaissais pas grand monde. C’Ă©tait l’Ă©tĂ©, la ville Ă©tait dĂ©serte et j’Ă©tais seul comme rarement je l’ai Ă©tĂ© (seul au bon sens du terme !). Musicalement aussi j’Ă©tais seul : j’avais dĂ©jĂ  beaucoup de morceaux d’enregistrĂ©s mais ils Ă©taient coincĂ©s dans mon ordinateur et personne ne les Ă©coutaient. Le soir, je jouais dans un bar un peu sinistre, pour des habituĂ©s et des alcooliques. C’est Ă  ce moment que je me suis dis que j’avais envie d’en finir avec cette forme d’isolement. Qu’il fallait que cette musique existe un peu, que des gens l’Ă©coute. Du coup, j’ai fait une sorte de petit communiquĂ© de presse que j’ai envoyĂ© Ă  droite Ă  gauche, Ă  des blogs, des journaux, des labels. C’Ă©tait un peu comme d’envoyer une bouteille Ă  la mer : tu as reçu une bouteille Ă  la mer. Tu es la seule personne qui m’ait rĂ©pondu. J’Ă©tais hyper content.

J’ai Ă©tĂ© Ă©tonnĂ© d’ĂȘtre vraiment le seul Ă  t’avoir rĂ©pondu. As-tu Ă©tĂ© Ă©tonnĂ© qu’une seule personne te rĂ©ponde ?

Oui et non. D’un cĂŽtĂ©, j’ai confiance dans la musique que je fais. Pas parce que j’estime que mes morceaux sont biens ou beaux (c’est presque impossible de se juger soi-mĂȘme d’un point de vue esthĂ©tique), mais simplement parce que je sais qu’ils sont habitables. En gĂ©nĂ©ral, je vois les chansons comme des cabanes ou des chambres d’hĂŽtels oĂč l’on doit pouvoir venir se poser quelques instants. Si je n’arrive pas Ă  vivre dans l’une des mes chansons, je considĂšre qu’elle est ratĂ©e ou pas achevĂ©e. De ce point de vue, il m’est dĂ©jĂ  arrivĂ© de me dire : « C’est bizarre, on est si bien dans mes chansons et pourtant le buzz se fait cruellement attendre… » Mais d’un autre cĂŽtĂ©, je sais que l’industrie et le marchĂ© ont besoin d’un univers bien dĂ©limitĂ©, qui puisse apparaĂźtre comme une Ă©vidence en deux ou trois morceaux, ce qui n’est pas tout Ă  fait le cas de ma musique. Elle est dĂ©licate Ă  cerner car c’est une sorte d’errance qui passe par diffĂ©rents genres… Enfin, pour qu’une oeuvre existe il faut la faire exister, c’est un travail Ă  part entiĂšre et c’est un travail qui est difficile pour moi. Je commence tout juste Ă  aimer ça.

Tu m’as alors assez vite envoyĂ© deux dĂ©mos de ce que tu composes en solo : une de 13 titres en juillet 2011 et une de 9 titres en fĂ©vrier 2012. Quelles pĂ©riodes de crĂ©ation circonscrivent-elles et quelle vie ont-elles eu ?

Difficile Ă  dire : la premiĂšre dĂ©mo de 13 titres Ă©tait un assemblage de morceaux divers dont 6 morceaux de mon tout premier EP, 1988, qui comprenait dĂ©jĂ  7 chansons hyper disparates. Ces morceaux correspondent pour moi Ă  une pĂ©riode trĂšs lointaine oĂč ma vie ressemblait Ă  des grandes vacances. Ils ont beaucoup circulĂ© dans mon entourage et un peu sur internet, avec pas mal d’Ă©coute dans des pays improbables comme l’IndonĂ©sie. Ils me servent toujours de carte de visite. L’histoire de mon second EP, New Territories, elle, est toujours en cours : DatA (jeune musicien Ă©lectro qui un pot pourri cradingue de Cerrone, Daft Punk et Metallica – nda) m’avait proposĂ© de produire quelques-uns de ces titres, il avait d’ailleurs commencĂ© Ă  travailler dessus mais, manque de temps, il n’a rien pu finaliser et je suis passĂ© Ă  autre chose, ce qui est un peu idiot car cet EP est beaucoup plus cohĂ©rent que le prĂ©cĂ©dent…

Comme les gens ne connaissent pas ces morceaux, je te propose qu’on fasse, tant que possible, une interview « track by track », pour passer en revue ton rĂ©pertoire et inciter les gens Ă  aller Ă©couter. Qu’en penses-tu ? D’ac ?

Allons-y !

Démo 1, plage 1 : « The Anti-Hedonist (Protest Song) ». Pourquoi anti-hedonist et pourquoi protest song ?

J’ai Ă©crit ce morceau Ă  un moment oĂč j’Ă©tais en froid avec l’idĂ©e trĂšs rĂ©pandue selon laquelle le but de l’homme est la recherche du plaisir. Les impĂ©ratifs de jouissance me semblent ĂȘtre l’une des pires choses qui soient. Pour moi, c’Ă©tait aussi un exercice de style intĂ©ressant car la plupart du temps je n’arrive pas Ă  utiliser la colĂšre pour Ă©crire un titre. La colĂšre m’a toujours bloquĂ©.

Si je me souviens de nos discussions de l’Ă©poque, il me semble que tu voyais aussi ce morceau comme une sorte de rĂ©action Ă  la vague « chill out' » reprĂ©sentĂ©e par des groupes comme Washed Out et Porcelain Raft & co, que tu voulais rompre avec leurs cĂŽtĂ©s indolents voire adulescents…

Oui, il y avait de ça aussi, c’est vrai. J’ai l’impression que la vague chill out s’est un peu calmĂ©e aujourd’hui, mais Ă  cette Ă©poque le succĂšs du site Pitchfork s’est fait en grande partie avec des groupes trĂšs laid-back, qu’on Ă©coute en after le weekend, c’est un peu fatiguant Ă  la longue, non ?

Tu plaidais pour plus de dramaturgie, de lyrisme et j’ai l’impression que chez toi tout ça passer par le chant et donc, d’une certaine maniĂšre, tes paroles, que tout ça opĂšre comme une saillie dans l’enveloppe mĂ©lodique.

Tout Ă  fait, c’est comme des sabres dans des nuages.

3. Basile guitare on stage

A cette Ă©poque tu m’avais aussi fait part d’une certaine frustration au niveau des textes, comme quoi tu aimerais chanter des choses plus profondes et complexes que ta maĂźtrise de l’anglais ne t’autorise pas. Pourquoi cela ? Tu te sens comme un parolier français Ă  l’Ă©troit dans le registre de la pop anglophone ?

Non, je ne m’y sens pas Ă  l’Ă©troit, parce que j’ai beau me sentir un peu parolier, la musique me vient presque toujours en premier lieu (je pense rarement aux paroles avant d’avoir une mĂ©lodie de chant) et j’aime que le sens reste un peu obscur, abstrait, en retrait. A mes yeux, les plus grandes chansons sont souvent les plus mystĂ©rieuses… « Stairway to Heaven » par exemple, c’est presque mystique. AprĂšs, quand les mots ne viennent pas, que je suis en difficultĂ©, j’aimerais parfois ĂȘtre aussi libre en anglais qu’en français, avoir plus de ressources linguistiques. Mais d’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, j’aime cette contrainte, ce handicap qui m’interdit d’aller au-delĂ  du minimalisme et me permet dans le mĂȘme temps de conserver une certaine puretĂ© dans l’Ă©criture : je ne peux utiliser que des mots simples et les mots simples tapent fort.

Et tu t’y autorises sans doute de dire des choses que tu n’oserais pas dire en français, je pense notamment aux refrains de « The Anti-Hedonist » (« I just want to fuck you hard in the ass ») et du morceau qui suit, plage 2, « The Incredible Story of a Magnificent Blowjob » (« I’m so fine in your mouth / Oh I wish you’ll never stop »)….

Bien sĂ»r ! Chanter en anglais permet aussi de dire des cochonneries qu’on ne raconterait pas comme ça au premier venu. Il y a quelques chose d’assez grisant lĂ -dedans : pouvoir tenir ce genre de propos en toute tranquillitĂ©…

« Des sabres dans les nuages » !

Oui, mais « The Anti-Hedonist » est une chanson de rĂ©volte et « Magnificient Blowjob » est une chanson que je voulais un peu porn. La plupart du temps j’Ă©cris des choses moins explicites.

Ce « Blowjob » est Ă©piphanique. L’as-tu dĂ©dicacĂ© Ă  l’intĂ©ressĂ©e et a-t-elle Ă©tĂ© touchĂ©e ou n’en a-t-elle jamais rien su, la chanson n’arrivant capri, quand c’Ă©tait fini, perdu de vue ?

Dans cette histoire de blowjob, le plus touchĂ© c’est moi… En vrai, pour cette chanson comme pour les autres, le lien avec les femmes est assez fort, je n’invente rien. Quand tu fais une musique comme la mienne, un peu chaloupĂ©e et mĂ©lancolique, latine quoi, il y a des sentiments qui t’inspirent plus que d’autres… Et la dope parfaite de ce point de vue lĂ , c’est l’histoire d’amour torride et un peu triste. Parce que l’histoire d’amour torride et un peu triste est par nature chaloupĂ©e et mĂ©lancolique.

Et ce cĂŽtĂ© porn qui affleure parfois dans tes textes, c’est ton cĂŽtĂ© gĂ©nĂ©ration gangsta rap oĂč gĂ©nĂ©ration YouPorn ?

Je te rĂ©pondrai en deux temps, façon Giscard. Oui, le rap m’a vachement influencĂ©, surtout celui de la cĂŽte Ouest, qui est le plus sexuel, le moins violent, mais le plus gĂ©nial Ă  mon avis. Mon premier CD, c’Ă©tait PremiĂšre Consultation de Doc GynĂ©co. Je ne comprenais pas toujours les paroles, mais j’adorais les instrus, les petits dĂ©tails dans ses prods et j’Ă©coutais ça en boucle. Ces chansons Ă©taient hyper-confortables, commes des baskets. Et dĂ©sespĂ©rĂ©es aussi. Ce mĂ©lange me fascinait et me fascine toujours : confort et tristesse. Ça pourrait rĂ©sumer toute ma musique ça. Pour ce qui est de YouPorn, je suis de cette gĂ©nĂ©ration ou du moins d’une des premiĂšres gĂ©nĂ©ration porno sur internet. Or, je crois qu’il n’y a pas de plaisir plus triste que le porno. C’est solitaire, c’est vain : c’est ultra-moderne. Je le rĂ©pĂšte : Doc Gyneco Ă©tait un visionnaire.

Je dis ça car pour moi tu te distingues de la plupart des jeunes musiciens de ton Ăąge parce que, tu as absorbĂ© la culture de ta gĂ©nĂ©ration (la pop, le rap, internet, etc.), ce qu’elle considĂšre comme cool, tout en t’appuyant sur des rĂ©fĂ©rences, comment dire, plus ancestrales, mythiques (le folk, la poĂ©sie, Bach, Byron…), des choses qui Ă©voquent un monde perdu ou intĂ©rieur…

Lord Byron Ă©tait une sorte de Doc Gyneco aristocratique. Il s’est foutu en l’air pareil, il a Ă©crit aussi. En fait, j’aime la mĂȘme chose chez ces deux artistes.

Le morceau suivant, plage 3, s’intitule « Blue Lemon ». C’est quoi ? Une histoire d’Ă©lĂ©phant roses ou ta façon de dire que « La Terre est bleue comme une orange » ?

Je m’en souviens trĂšs bien. J’Ă©tais dans mon appartement de Bologne, Ă  la fin d’une annĂ©e d’Erasmus, il n’y avait personne dans mon immeuble, ce qui me permettait parfois de faire de la musique pendant 12h d’affilĂ©e. Un matin vers 7h, je venais de terminer l’instru de ce titre et il n’y avait rien dans mon frigo, Ă  part un citron. En le regardant, je me suis dit que les choses n’avaient pas toujours les couleurs qu’on leur donnait, qu’elles avaient une sorte de couleur « intĂ©rieure ». Que les chiffres pouvaient ĂȘtre rouges, les lettres vertes, et les citrons bleus. J’ai Ă©tĂ© Ă©crire ça et j’ai terminĂ© le morceau le jour mĂȘme.

Ok, c’est plus ton « Sonnet des voyelles » alors ! Mais, dis-moi, tu carbures Ă  quoi pour pouvoir faire de la musique pendant 12h d’affilĂ© ?

Ça dĂ©pend ! A une Ă©poque, je fumais de l’herbe, comme 99% des mecs qui font de la prod, du mixage, etc. Parfois ça aide Ă  se concentrer et Ă  rentrer dans le son des morceaux. Parfois ça fait seulement perdre du temps. Mais c’est anecdotique. Aujourd’hui, je n’ai plus le droit de fumer mais je peux encore passer des heures Ă  construire un morceau. Ça me met dans un Ă©tat de transe oĂč j’oublie tout. Drogue ou pas drogue, peu importe, c’est la transe qui compte.

AprĂšs ce « citron bleu », t’enchaĂźnes plage 4 avec une « sonate de reggae rouge »…

Comme « Blue Lemon », « Red Reggae Sonata » est le fruit de ce qu’on pourrait appeler un Ă©vĂšnement perceptif : j’Ă©tais chez un pote et il y avait cette minuscule radio rouge, une radio des annĂ©es 60. Je me suis demandĂ© : quel genre de musique irait le mieux avec cette petite radio rouge ? La rĂ©ponse Ă©tait : une sonate avec une batterie et une basse jouĂ©e reggae.

Dans ce morceau, comme tu viens de le dire, il y a peu d’ingrĂ©dients, comme il y en a peu dans « Blue Lemon » et son cĂŽtĂ© marabout-lo-ficelle-beat-box-hand-claps, mais il s’achĂšve tout de mĂȘme dans le dĂ©lire d’un bon solo de gratte accompagnĂ© d’un toast rastafaraĂŻ. C’est assez osĂ© : peu de moyens, mais tu ne te refuses rien !

On en revient au cĂŽtĂ© minimaliste et bricolĂ© de mes chansons. Deux remarques : d’un cĂŽtĂ©, quand tu fais tout toi mĂȘme, de l’Ă©criture au mixage, tu dois faire avec les moyens du bord et il est trĂšs difficile de faire sonner ton morceau comme du Michael Jackson… D’autant plus que les morceaux dont tu parles ont dĂ©jĂ  2 ou 3 ans. Mais, lĂ  encore, j’aime les chansons bricolĂ©es, j’aime quand on voit les ficelles et qu’un morceau dĂ©voile un peu de la maniĂšre dont il a Ă©tĂ© fait… C’est un peu comme de voir une fille qui n’est pas encore tout Ă  fait nue, tu vois ? Tout de suite, ça implique des promesses, un rythme, une narration. Ensuite, je t’avouerais que les structures pop ampoulĂ©es, presque baroques, ne me plaisent pas. Je suis plus sĂ©duit par les structures des musiques Ă©lectroniques. C’est rĂ©pĂ©titif, ça ressemble aux villes qu’on habite. C’est plus actuel et moins fatiguant Ă  imaginer.

4. Basile swimming pool

A propos de pop et de prod, que penses-tu des groupes pop français qui buzz en ce moment, comme Aline, La Femme, AV, Fauve, Granville, Pendentif, Juveniles… ?

J’ai beaucoup de mal Ă  Ă©valuer ces groupes. Musicalement, chez eux, quelque chose me gĂȘne, je n’arrive pas Ă  les trouver vraiment novateurs. AprĂšs, j’ai l’impression que la chanson française ne s’Ă©mancipera jamais de certains de ses fantĂŽmes, surtout Gainsbourg et Noir DĂ©sir, qui restent, il me semble, les deux influences les plus importantes des groupes actuels. Et quand un groupe comme La Femme ou Fauve essaie de mĂ©langer les influences en ajoutant une touche plus Ă©lectronique et un peu d’exotisme, j’ai l’impression que la somme de ces Ă©lĂ©ments disparates ne produit toujours pas de nouveautĂ©, qu’il s’agit d’une somme de partie, jamais d’un vrai tout. Tout cela malgrĂ© le buzz qui peut les accompagner. La culture traverse des pĂ©riodes de richesse et des pĂ©riodes de dĂ©sert et en ce moment la chanson française est dans le dĂ©sert. Bref, je n’Ă©coute pas ces groupes !

As-tu tout de mĂȘme notĂ© (et c’est peut-ĂȘtre notre chill-out Ă  nous) que la plupart de ces groupes (Alba Lua, La Femme, Granville, O Safari, Pendentif, Garçons d’Argent…) ne parlent que d’Ă©tĂ©, de glisse, de kiss, de kif, d’Ăźle et de sixties ? Toi qui pensais avant que la plage Ă©tait « tout ce qu’il y avait du monde » comme tu le chantes sur « Tropical Girls Are Dead », qui ne figure pas sur tes dĂ©mos, qu’est-ce que cela t’inspire ?

C’est un sujet complexe. Je crois que ces deux courants sont liĂ©s Ă  l’Ă©volution actuelle du marchĂ© de la musique. D’un cĂŽtĂ© la vague chill-out / musique de plage / grandes vacances est boostĂ© par le fait que le succĂšs d’un titre est de plus en plus Ă©troitement liĂ© Ă  un environnement commercial. Les chansons qui sont associĂ©es Ă  des pubs font des cartons. La musique de type synchro (M83 par exemple), catchy et hĂ©doniste en devient d’autant plus populaire. D’un autre cĂŽtĂ©, peut ĂȘtre en rĂ©action, existe un mouvement plus sombre, qui se dĂ©veloppe, avec des textes plus cyniques, tristes et critiques. Mais je pense que la musique hĂ©doniste a encore de beaux jours devant elle – mĂȘme si elle peut lasser – car c’est la seule qui soit vraiment compatible avec la publicitĂ©.

Plage 5, on trouve « Mario Star ». C’est quoi, une ode au plombier de Nintendo ? Ton morceau branchĂ© « Video Games » pour faire comme Lana Del Rey ?

Ça peut paraĂźtre Ă©trange mais « Mario Star » est une chanson que j’ai longtemps eu envie d’Ă©crire. De par le clin d’Ɠil du titre, elle a bien sĂ»r quelque chose de gĂ©nĂ©rationnel, mais on peut aussi y voir une mĂ©taphore de certaines substances qui nous changent et nous accĂ©lĂšrent, et elle pourrait aussi parler de l’amour quand l’amour donne l’impression d’ĂȘtre invincible. Mais en vĂ©ritĂ© ce morceau est venu d’une envie beaucoup plus basique : je voulais composer un refrain qui galope, comme si aprĂšs avoir planĂ© pendant le couplet, la chanson prenait une Ă©toile d’invincibilitĂ© et se mettait Ă  foncer droit devant elle. « Mario Star », c’est ma premiĂšre chanson vraiment galopante. Tu vois que, lĂ  encore, tout est venu de la forme… Je fonctionne souvent comme ça : j’aperçois la chanson de loin, puis je m’en approche tout doucement et si tout se passe bien j’arrive Ă  l’attraper.

Plage 6, tu reprends le « Kids » de MGMT. C’est la seule reprise du disque et la seule que je t’ai jamais entendu faire. Pourquoi MGMT et pourquoi cette chanson ? Tu voulais crĂ©Ă© le buzz sur le dos de leur notoriĂ©tĂ© ?

D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, je fais peu de reprises et j’apprends peu de chansons. Mais celle-ci est idĂ©ale, c’est un tube parfait. Il y a tout : un son Ă©norme, des paroles assez Ă©sotĂ©riques pour qu’on puisse leur faire dire presque n’importe quoi, 4 accords, une belle mĂ©lodie, une interprĂ©tation au top. Cette chanson a Ă©tĂ© importante pour moi, j’avais envie de m’en imprĂ©gner et de la transposer dans un genre de reggae, plus smooth.

« Importante » pour toi ?

Oui, comme l’a Ă©tĂ© tout l’album Oracular Spectacular. J’aime bien l’attitude qu’ils proposent dans leurs morceaux. Et Ă  chaque fois qu’un morceau me touche, je me demande : « Quelle attitude dĂ©fend ce groupe ? Qu’est-ce qu’il dit ? » Je ne sais pas exactement ce que veulent dire les deux mecs de MGMT, mais quand j’Ă©coute « Kids », je me sens comme leur musique : intelligent, sensible et courageux. Il y a quelque chose de mystique chez eux.

En effet. Leur premier album m’avait rappelĂ© un autre disque d’une jeune musicien amĂ©ricain, disque que j’avais trouvĂ© lui aussi assez gĂ©nĂ©rationnelle, ambitieux et mystique, c’est le Digital Ash in A Digital Urn de Bright Eyes. Tu connais ?

Non, j’Ă©couterai !

Dans ta reprise de « Kids » on retrouve cette vibe reggae dont s’acoquinent souvent tes morceaux. D’oĂč te vient-elle ? Tes premiers accents de guitares ont Ă©tĂ© rythmĂ©s par la glande et les pĂšt’ avec les potes du lycĂ©e ?

Oui, bien sĂ»r. Ce qui est Ă©tonnant parce qu’Ă  14-15 ans j’Ă©coutais exclusivement du rock’n’roll, le reggae me faisait chier. Mais on Ă©tait nombreux Ă  jouer de la guitare et il y avait beaucoup de reggae autour de moi. J’en ai donc jouĂ© bien avant d’aimer en Ă©couter. On passait des soirĂ©es Ă  jouer, Ă  chanter, on ne faisait que ça et on le faisait trĂšs rigoureusement, surtout avec deux de mes meilleurs potes. On a eu la chance de grandir dans un environnement ultra stimulant d’un point de vue artistique. MĂȘme si, comme dans pas mal de banlieues, on fumait et on faisait quelques conneries, au final on s’ennuyait peu parce que dans le milieu oĂč on se trouvait, la crĂ©ativitĂ© Ă©tait trĂšs valorisĂ©e. Le seul truc qu’on respectait vraiment les uns chez les autres, c’Ă©tait le talent, quelque soit l’Ăąge oĂč le milieu social. C’Ă©tait trĂšs sain, de ce point de vue lĂ .

(SUITE.)

6. Basile par Margaux Ract 2

Photo en « une » réalisée par Joris Rossi

Soundcloud et Myspace de Basile di Manski

 

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