NIGEL GODRICH

3 octobre 2012. 17h. Paris 2e. Balto. “Qu’a-t-on fait de si spĂ©cial depuis qu’on est ado ? RĂ©cemment Ă  la radio, j’ai entendu une interview du guitariste de Radiohead oĂč il parlait de leurs dĂ©buts, du fait qu’il s’Ă©tait Ă©coulĂ© prĂšs de dix ans entre la formation du groupe et la sortie de leur premier album, qu’avant ils avaient un nom tout pourri et qu’ils sonnaient comme un groupe de folk rock, voire surf rock. Il Ă©tait si sincĂšre et maintenant qu’ils sont ce qu’ils sont c’Ă©tait vraiment bizarre de penser qu’ils avaient Ă©tĂ© ça. A cĂŽtĂ© on n’a encore rien fait.” (Dominic Aitchison, bassiste de Mogwai, Ă  la sortie d’Hardcore Will Never Die)

“Comment tracer une droite entre des morceaux comme “Creep”, “Paranoid Android”, “The National Anthem” et “Lotus Flower” ? C’est comme les Beatles : tu ne peux pas. Je pense que ces gars sont avant tout des artistes du spectre musical. Et grĂące Ă  Godrich ils ont Ă©voluĂ© comme les Beatles. Par exemple Ă  leurs dĂ©buts les Beatles ne savaient pas se servir de l’Ă©quipement d’un studio mais grĂące Ă  l’aide de George Martin ils ont alors pu se mettre Ă  expĂ©rimenter des sons bizarres, et c’est ce qui fait qu’ils sont encore cĂ©lĂšbres 40 ans aprĂšs.” (Jason McGerr, batteur de Death Cab for Cutie, pĂ©riode Codes and Keys)

Alors que je m’apprĂȘte Ă  rencontrer Nigel Godrich, dans ma tĂȘte ces souvenirs d’interviews se marient difficilement aux commandements que la RP vient de m’Ă©dicter : “Tu ne lui parleras ni de son travail de producteur ni de son rĂŽle dans Radiohead, juste Ultraista.” LĂ , clairement, si je compte obĂ©ir autant que je dĂ©campe. Mais fuir devant cette chance de rencontrer Nigel Godrich, cette chance qui m’est tombĂ©e dessus “like a feather in a perfect world”, cette chance unique ? Car Ă  la fin de cet entretien Ă©courtĂ© de 30 min Ă  20, leur attachĂ©e de presse me fera croire qu’on pourra aisĂ©ment poursuivre par mail : non.

Nigel n’aura pas le temps parce qu’il sera barrĂ© avec Radiohead, puis aux USA pour tourner des Ă©pisodes de From The Basement, puis ailleurs en tournĂ©e avec Ultraista et que, deuxio, comme elle me l’Ă©crira, “dĂ©solĂ©, mais c’est aussi qu’il ne veut vraiment pas rĂ©pondre aux questions qui le prennent trop personnellement Ă  parti or les vĂŽtres…”. Ah ! sont en retard et ça me saoule de poireauter une heure comme de patienter en ouvrant la VIE de Keith. Papy, elle me dit rien de ma vie, ta vie de bluesman, or celle… Je peux pas partir. Je dois rester, ruser. Godrich is my Nig’. Et si… Ah ! mais les voilĂ , pas en retard en fait…

“Je ne me considĂšre plus comme un producteur”

 

Bonjour Laura, bonjour Joey, bonjour Nigel.
Laura, Joey, Nigel : Bonjour.
Nigel : C’est bon, ça tourne, ça enregistre bien ?

Oui, oui, je pense.
Nigel : Je dis ça parce que rĂ©cemment on a fait une interview avec un type, on parlait depuis bien une heure et demie et soudainement il est devenu tout blanc parce qu’il s’est rendu compte que son dictaphone n’avait pas dĂ©marrĂ©. Il a donc dĂ» se remĂ©morer tout ce qu’on s’Ă©tait dit et taper tout ça trĂšs rapidement, brrr !

Je sais ce que c’est, ce genre de problĂšmes m’est dĂ©jĂ  arrivĂ© ! Vous allez donc jouer au Silencio ce soir. Quelles sont vos impressions quant Ă  cette salle ?
Laura : Ça semble merveilleux !
Nigel : Je ne connaissais pas et on cherchait une petite salle…

C’est donc vous qui avez choisi de jouer lĂ  ?
Nigel : Oui, en fait on a un ami qui connaissait la salle et qui nous en a parlĂ© en pensant que ça pourrait nous intĂ©resser d’y jouer. Mais bon, c’est juste pour un petit concert de prĂ©sentation…
Joey : Oui, c’est un type de L.A., oĂč on habite, qui nous a dit : “Hey, je travaille pour ce club, si jamais vous avez des groupes Ă  leur proposer…”
Nigel : Oui, et on cherchait une petite salle Ă  Paris, assez intime et sĂ©lect. C’est pour ça qu’on a trouvĂ© que cette salle serait parfaite pour prĂ©senter notre album (rires) !
Joey : Oui, surtout qu’on est trĂšs branchĂ© club (rires) !

D’accord, vous avez donc fait le bon choix (dans ce rire collectif, les biĂšres arrivent, enfin ma biĂšre, pour eux c’est chocolat chaud)  !
Laura : Hier on a fait un concert gratuit dans un pub Ă  Gand en Belgique, c’Ă©tait plein, le bordel !
Nigel : Donc oui, on mixe les ambiances et les lieux. Bref, tout ça pour dire qu’on ne connait pas trop la rĂ©putation du Silencio.

Vous savez quand mĂȘme que c’est un club sĂ©lect designĂ© par David Lynch ?
Nigel : Oui, et ça semble beau. Tu y es déjà allé ?

Oui, pour y voir des showcases comme le vĂŽtre.
Nigel : Ok.
Laura : Tu y as vu quels groupes ?

DerniĂšrement Chairlift
Nigel : Ah oui ? .
Laura : Bien.
Nigel : Et le son Ă©tait bon ?

Oui, mais ils Ă©taient en configuration piano-voix-boĂźte Ă  rythmes donc c’est dur Ă  dire et j’ai toujours un peu de mal Ă  me prononcer sur l’acoustique des salles…
Nigel : Mais ton avis de pur spectateur m’intĂ©resse. Tu avais aimĂ© ce concert ?

Oui.
Laura : Cool.
Nigel : Donc oui, bon, ce n’est peut-ĂȘtre pas le meilleur lieu qu’on n’aurait pu trouver. Mais bon c’est juste des petits concerts comme ça. On a aussi jouĂ© Ă  Amsterdam…
Joey : Ce soir ce sera notre troisiĂšme concert, c’est ça ?
Laura : Oui, en tout et pour tout.
Nigel : Notre quatriĂšme en fait.
Joey : Ah ! quatriĂšme, pardon.

Seulement votre quatriĂšme concert ?
Joey : Oui, si zappes que j’ai dĂ©jĂ  tourner avec REM et 2-3 autres broutilles…
Nigel : Joey ne parle pas de ça.
Joey : Oh ! pardon.
Nigel : Je plaisante (rires) !

Nigel et Joey, qu’est-ce que ça vous fait de monter enfin un groupe ensemble, vous qui avez quarante ans passĂ©s et ĂȘtes tous deux des hommes de l’ombre de la pop music ? Vous vous sentez de nouveau comme de jeunes premiers ?
Nigel : Oh ! Euh, comment on se sent ? En fait, on a fait ce disque de façon trĂšs fragmentaire. C’Ă©tait plein de bouts dispersĂ©s sur une longue pĂ©riode de temps. On a commencĂ© sans Laura. Elle est arrivĂ©e aprĂšs, sur le tard. On n’a donc pas toujours Ă©tĂ© un groupe de trois personnes qui jouent ensemble. LĂ  on est dĂ©but octobre donc ça doit faire un mois qu’on est un vrai groupe… On a dĂ» finir de donner forme aux morceaux en les jouant tous les trois. Et ce n’est pas si facile, aprĂšs on a dĂ» apprendre nos propres chansons en les jouant encore et encore.

Parce que quoi, au dĂ©part c’Ă©tait juste toi et Joey qui vous Ă©changiez des fichiers entre Londres et L.A., des idĂ©es par mails ?
Nigel : Non, non, on a joué ensemble.
Joey : Oui, on a joué ça ensemble
Nigel : On a jouĂ© les morceaux ensemble car on tenait Ă  faire une musique Ă©lectro organique. Ça aurait pu ĂȘtre plus expĂ©rimental, cĂ©rĂ©bral, mais on ne voulait pas que ce le soit. Ça aurait Ă©tĂ© moins intĂ©ressant de se cantonner Ă  une musique faite par ordinateur ou une musique trop froide. On s’est donc dit : “Et si on essayait de mettre du chant lĂ -dessus ?” Et on pensĂ© Ă  Laura.
Laura : Oui, c’est lĂ  que je suis arrivĂ©e. On s’est rencontrĂ© dans un pub de l’Est de Londres oĂč je donnais un concert.

Tu avais déjà un groupe ?
Laura : Non, j’avais dĂ©jĂ  fait plusieurs collaborations mais lĂ  c’Ă©tait plus un projet solo. Et Nigel et Joey  m’ont fait Ă©couter ce qu’ils faisaient et j’ai trouvĂ© que c’Ă©tait de la bonne musique
Joey : De son cĂŽtĂ© elle nous avait apportĂ© ce qu’elle faisait, un mĂ©lange de chant et de samples, de boucles rĂ©pĂ©titives, mais ça restait de la pop, du chant associĂ© Ă  de la musique. On a donc pensĂ© qu’elle se prĂȘterait bien Ă  chanter sur ce qu’on bricolait de notre cĂŽtĂ© depuis plus d’un an et demi ! C’Ă©tait un long processus.
Nigel : Oui.

Et vous vouliez une voix de femme ?
Joey : Oui, on voulait plutĂŽt une voix lĂ©gĂšre, lumineuse, inspirante…
Nigel : Hum, oui, je pense que je voulais une fille. Laura, tu veux bien t’en aller deux secondes pour qu’on continue sur ce sujet ? (rire collĂ©gial) Non, disons que je trouve juste qu’il est plus facile de trainer avec des filles car dans ce milieu, quand tu n’es qu’entre mecs, ce n’est pas la mĂȘme ambiance et tu peux vite t’esquinter la santĂ©. Tout est plus “familial” quand tu as une fille dans le groupe. Je le pense vraiment.
Laura : Pour combien de temps ?

Ce chant fĂ©minin n’Ă©tait pas censĂ© apporter une note de sĂ©duction, de dĂ©sir ?
Nigel : Il a augmentĂ© mon dĂ©sir. Paix Ă  mon dĂ©sir. Je dĂ©sire moins maintenant (rire collĂ©gial, Laura incluse, qui, surprise, semble avoir du mal Ă  digĂ©rĂ© la boutade). Non, je pense que c’est une histoire de dynamique de groupe. Oui, voilĂ , et on se fait dĂ©finitivement vieux aussi, vieux et aigri donc on a besoin de jeunes femmes.

Et les morceaux du disque étaient globalement finis quand Laura est arrivée ?
Nigel : Oh, non, non, non, non, non.

Il y a donc eu un ping-pong entre vous trois ?
Laura : Oui, une assez longue partie.
Nigel : Oui, parce que lĂ  tout ce qu’on avait c’Ă©tait ce qu’on avait fait avec Joey en jammant et aprĂšs on a Ă©ditĂ© et sĂ©quencĂ© tout ça en petits morceaux pour les recoller ensuite, en parler, chanter dessus, ajouter des motifs… C’Ă©tait un long processus, tout ça remonte Ă  loin et on a eu le temps d’y rĂ©flĂ©chir parce qu’on n’avait pas de deadline, personne dans un label pour nous demander des comptes sur ce qu’on faisait, on faisait juste ça pour le plaisir. Ça fait du bien. Parce qu’en mĂȘme temps on est sur d’autres projets plus stressants et plus cadrĂ©s pour d’autres.

Et vous passez finalement sur des ordinateurs pour Ă©diter, sĂ©quencer. Ce n’est pas dur parfois de faire de la musique sur ordinateur ?
Nigel : Euh, non, en fait c’est trop facile.

Oui, c’est ça : n’est-ce pas trop dur au sens oĂč c’est finalement devenu trop facile ? Parce que tu peux indĂ©finiment faire et dĂ©faire le morceaux, l’enrichir, le rallonger… Nigel, toi qui est aux manettes, n’es-tu pas parfois fatiguĂ© par cette façon de faire ?
Nigel : Oui, mais je pense que lorsque tu as tout ce pouvoir que te permet la machine, il faut aussi savoir se dire : “Ok, stop, c’est quoi cette chanson ? Si on passe des mois Ă  la triturer sur ordi c’est qu’elle n’est pas bonne et on ne va pas rĂ©ussir Ă  transformer la boue en or.”

That’s the way pop goes !
Nigel : Oui, exact, c’est ça ! Il doit se passer quelque chose d’immĂ©diat, qui fait que ça te plait. Oui, je veux dire, tu vois, c’est bizarre parce qu’on fait ça et hop on est lĂ  Ă  Paris pour en parler, c’est bizarre. Vraiment.
Joey : Oui, drĂŽle de sujet de discussion pour un jour de pluie comme aujourd’hui Ă  Paris (rires) !

Un vrai temps d’hiver !
Nigel : C’est ça, mais j’aime l’hiver.
Joey : Je pense qu’on s’est trop habituĂ© aux ordinateurs, qu’ils sont devenus trop partie prenante du paysage musical. Il ne faut pas tout mĂ©langer. Il y a la musique d’un cĂŽtĂ©, celle qu’on joue et le travail sur ordinateur doit rester une autre partie du processus, rĂ©servĂ©e Ă  l’enregistrement.
Nigel : Rien ne remplace les gens. On s’enrichit et s’inspire vraiment en travaillant avec d’autres. Et Joey et moi, vu nos parcours dans la pop, on sait bien ça.

C’est le fruit de votre travail de producteur ?
Nigel : Oui, mais ce soir on joue au Silencio, c’est nous les stars (rires) ! Il ne faut pas que j’oublie de me brosser les dents ! Il faut que je garde mon calme sinon je vais m’Ă©vanouir et vous devrez me rĂ©animer !

Et, dans une certaine mesure, ĂȘtre un groupe qui comporte deux producteurs…
Nigel : Et deux bons, attention !

Je veux dire, l’idĂ©e de production a Ă©voluĂ©…
Nigel : Exactement.

Aujourd’hui comme tout le monde fait de la musique sur ordinateur tout le monde est plus ou moins le producteur de sa musique. Quel regard portez-vous sur cette Ă©volution de la notion de production musicale ? Les rĂŽles semblent s’ĂȘtre un peu fondus…
Nigel : Oui, presque. J’ai pour coutume de dire qu’un producteur est quelqu’un de payĂ© pour faire de la musique. Et aujourd’hui il n’y a plus vraiment d’argent. Donc maintenant, c’est plutĂŽt : tu fais de la musique donc tu es un producteur, tu vois ? La dĂ©finition de ce mot a changĂ©, mais toute l’industrie a changĂ©. Les raisons de continuer Ă  faire ça ont changĂ©. J’ai Ă©tĂ© producteur mais maintenant si j’y pense, je me demande Ă  quand remonte la derniĂšre fois oĂč j’ai vraiment produit un disque. Je ne raisonne plus en ces termes. Je ne me vois plus comme un producteur.

Comment te vois-tu alors ? Sound designer ?
Nigel : Non, c’est plus que je fais juste de la musique. Quand j’ai commencĂ©, quand un groupe voulait se faire produire, il n’avait pas le matĂ©riel donc il allait par exemple voir Steve Albini qui lui Ă©tait supposĂ© avoir tout le matĂ©riel et il produisait le groupe. Ça ne marche plus comme ça. C’est vraiment la fin de ce systĂšme qui faisait que telle personne Ă©tait producteur ou mixeur. Aujourd’hui, ce n’est pas comment tu fais ça qui compte, ce qui compte c’est que tu peux faire ça toi-mĂȘme donc tu es un producteur. C’est pareil pour Laura et son projet solo : en un sens elle se produisait elle-mĂȘme. C’est une nouvelle façon de voir les choses. Tu ne considĂšres plus les rĂŽles de la mĂȘme maniĂšre. Les rĂšgles ont changĂ©. Et c’est aussi ça que j’ai appris avec elle : c’est une musicienne, je suis un musicien, tout est mĂ©langĂ©. Et honnĂȘtement, je n’aimerais plus produire de groupes aujourd’hui. Ça ne m’intĂ©resse plus. Enfin je crois. C’est du passĂ© tout ça. Je prĂ©fĂšre faire mes propres expĂ©rimentations musicales.

D’accord. Tu souscris Joey ?
Joey : Oui, j’allais dire que j’ai l’impression que c’est pareil pour moi. Quand je vois tous ces groupes qui font de la musique sur laptop, et je ne dirai pas de nom, mais oui, ça ne m’amuse plus de faire ça : enregistrer des groupes.

Cette rĂ©flexion sur l’Ă©volution de la musique et de l’industrie musicale me fait penser Ă  une interview de Billy Corgan que j’ai lue sur rĂ©cemment sur internet (titrĂ©e “What I Learned as a Rock Star, elle est initialement parue l’Ă©tĂ© dernier dans The Daily Beast). Il y parlait notamment de la Pitchforkisation de la pop music et du fait qu’aujourd’hui s’il y avait un nouveau Kurt Cobain il ne pourrait pas Ă©merger en tant que nouveau Kurt Cobain parce que si Pitchfork le repĂšre ça voudra dire qu’il a tous les outils de rĂ©seau social de cette gĂ©nĂ©ration et qu’il n’est donc plus rebelle, marginal…
Nigel : Je ne suis pas d’accord avec ça. Je ne suis pas du tout d’accord. Corgan dit des bĂȘtises (lĂ , et ce n’est pas non-intentionnel de ma part, il faut savoir que Godrich en profite sans doute pour se venger du fait qu’en juin dernier Corgan a dit qu’il pissait sur Radiohead et leur musique pompeuse : en effet, en rĂ©action Ă  je ne sais quel classement des meilleurs guitaristes rock du monde, et en rĂ©action aussi au manque d’Ă©clat de son nouvel album dont il assurait la promo, interviewĂ© par Antiquiet, le leader des Smashing Pumpkins a tenu Ă  rappeler que dans le monde dans lequel il a grandi, Johnny Greenwood n’est pas meilleur que Ritchie Blackmore de Deep Purple et que donc il pisse sur le systĂšme de valeurs actuels qui n’a de cesse de placer Radiohead au-dessus-tout, rappelant par lĂ  les bonnes vieilles guĂ©guerres USA vs UK qui agitĂšrent jadis la pop – nda), il est un peu idiot, parce que son opinion reflĂšte ce qu’Ă©tait ou ce que devait ĂȘtre une icĂŽne pop dans les annĂ©es 90. Il n’arrive pas Ă  comprendre que les choses ont changĂ© (rire gĂ©nĂ©ral). Le truc de Nirvana c’est qu’ils pensaient qu’ils Ă©taient des losers, leur musique vĂ©hiculait ça et toute une gĂ©nĂ©ration se ressentait comme ça. Tout ça s’est engouffrĂ© dans une faille du systĂšme et ça l’a fait dĂ©railler. C’Ă©tait un vrai accident industriel et je pense juste qu’il est plus difficile que ce genre d’accident arrive aujourd’hui.

Aujourd’hui comment faire dĂ©railler le systĂšme, comment le subvertir quand on en fait irrĂ©mĂ©diablement parti ? 
Nigel : Mais tu n’as pas Ă  chercher Ă  faire ça. Le problĂšme de beaucoup de gens aujourd’hui c’est qu’ils font de la musique parce qu’ils  veulent qu’on les regarde mais la meilleure maniĂšre d’attirer l’attention sur toi reste encore de te tirer une balle. Tu vois ce que je veux dire ? Je crois que les vrais artistes n’ont pas Ă  de mener ce combat. Mais je comprends ce que tu veux dire : la structure qui permettait de faire Ă©merger et de supporter ce genre de personnes n’existe plus mais je crois que les artistes influencent le systĂšme autant qu’il les influence et chaque nouveau systĂšme implique son dĂ©tonateur. Donc voilĂ , si quelqu’un comme Kurt Cobain passait par lĂ , on le saurait. Mais chaque systĂšme ne tolĂšre qu’un Cobain. Et comme on a changĂ© de systĂšme, il n’y aura pas de nouveau Kurt Cobain.

Le raisonnement de Billy Corgan est faussé à la base.
Nigel : Exactement. Aujourd’hui ce serait un autre type de personne Ă  un autre type d’endroit, quelque chose de complĂštement diffĂ©rent, de tellement diffĂ©rent que Billy Corgan ne pourrait sans doute pas le voir. Et c’est pour ça que rien ne se passe Ă  ses yeux (Ă  ce moment-lĂ  je repense Ă  ce que disait Geoff Barrow, instigateur de Beak et de Portishead dans le Voxpop de l’Ă©tĂ© dernier : “Sur le plan musical et plus largement sur le plan artistique, je suis fermement convaincu que quelqu’un va arriver et secouer un peu les choses, entraĂźner un mouvement de la jeunesse qui emportera tout le monde sur son passage, avec un message socio-politique qui aura un impact sur les consciences. Je crois vraiment que ça va arriver. Tenons-nous prĂȘts.”)

Mais ce n’est pas rien, ça signifie qu’il nous faire le deuil de l’idĂ©e de rock alternatif…
Nigel : Oui, il faut sortir le rock alternatif de la tĂȘte, cette idĂ©e des mecs qui jouent de la guitare. La raison de sa mort c’est que cette musique ne va plus nulle part. Il faut Ă©voluer et aujourd’hui le changement a plus lieu dans la musique Ă©lectronique. Mais bientĂŽt ce sera vieux et ennuyant et il faudra trouver un moyen de faire de la musique qui ne soit ni Ă©lectronique, ni liĂ© aux guitares, autre chose. Mais on ne peut pas le prĂ©voir parce qu’on y rĂ©flĂ©chit avec nos vieux bagages.

Oui et Joey et toi, comme moi d’ailleurs, on est de cette gĂ©nĂ©ration rock alternatif, donc pour nous c’est intĂ©ressant de rĂ©flĂ©chir Ă  ça…
Joey : Oui !

Je veux dire, comment continuer Ă  faire et Ă  aimer cette pop tout en sachant qu’elle n’a plus rien de rebelle, subversif, vous voyez ?
Nigel et Joey : Oui…

Ça revient un peu Ă  ce qu’on disait tout Ă  l’heure l’air de rien Ă  propos du Silencio : aujourd’hui vous vous retrouvez Ă  jouer dans un lieu sĂ©lect, chic, branchĂ©…
Nigel et Joey : Oui…

Ce qui est bien dans tout ça c’est qu’en 2012 la seule question pop qui vaille c’est :  quelle qu’elle soit, cette musique me touche-t-elle ou ne me te touche-t-elle pas ?
Joey : Oui
Nigel : Exactement, mec.

Il n’y a plus vraiment de partis pris idĂ©ologique qui tiennent…
Nigel : Oui, c’est ça. C’est juste : cette musique est-elle bonne ou pas ?

On est dans le pur plaisir de la chose.
Nigel : Oui et c’est assez bizarre car quand on repense Ă  ces annĂ©es de rock alternatif, comme tout Ă©tait assez idĂ©ologique, tranchĂ©, et qu’il fallait choisir son camp, ça faisait que tout ça Ă©tait aussi beaucoup une question de pose parfois, de la mode. Mais voilĂ , c’est passĂ© de mode car ça y est, ça s’est Ă©tabli. Tout s’installe Ă  un moment ou un autre et est dĂ©passĂ©, intĂ©grĂ©, digĂ©rĂ©.
Joey : La preuve : avant quand un disque sortait c’Ă©tait un Ă©vĂ©nement…
Nigel : Oui, et par exemple ce que je veux dire c’est que peu importe que tu aimes ou non notre disque. Si tu n’aimes pas, ça va, c’est ok, pas de souci. Mais si on s’Ă©tait dit : “Ok, faisons un disque de rock alternatif.” Tu nous aurais dit : “HĂ© vous avez fait un truc binaire, pourquoi ?” Et je t’aurais dit : “J’ai fait ça parce que j’ai vraiment ressenti que je devais prendre position contre le monde d’aujourd’hui donc j’ai fait ce disque pour trouver la forme qui me permette et te permette de saisir ce monde dans lequel on vit.” Tu vois ? Tout ça c’est derriĂšre nous. Je crois que le dernier disque sur lequel Joey a travaillĂ© et qui revendiquait un peu ça c’Ă©tait un album des Smashing Pumpkins et je crois qu’il ne prĂ©fĂšre pas en parler alors qu’il a aimĂ© y participer (rire gĂ©nĂ©ral) !

Oui, Joey, tu as quelques batteries sur Adore des Smashing Pumpkins ?
Joey : Oui.
Nigel : Donc tu vois le problĂšme c’est ce dogme “alternatif” qui fait que tu cherches Ă  te positionner en marge. Bref, tu vois ce que je veux dire ? Je suis comprĂ©hensible ?

Oui.
Nigel : Ok, bon bah maintenant motus, j’ai trop parlĂ©.

Qui Ă©crit les paroles dans Ultraista ?
Nigel : Ah, les paroles ? C’est un peu tout le monde mais surtout Laura.
Laura : Oui.
Nigel : On a des méthodes collectives bien spéciales !

Vous vous faites des chocolats chauds et vous discutez des sujets Ă  aborder ?
Nigel : C’est ça, sous une grosse couverture (rires) ! (La RP sonne le glas, clap de fin.)

Une derniĂšre question : que signifie votre nom de groupe, Ultraista ?
Nigel : C’est le nom du mouvement poĂ©tique avant-gardiste de l’Espagne, qui remonte au dĂ©but du 20e siĂšcle. L’Ă©crivain Jorges Luis Borges en faisait partie. Il Ă©tait Ultraiste (nĂ© en 1919 ce mouvement mourra en 1922 peu aprĂšs que Borges y ait consacrĂ© quelques textes thĂ©oriques et restera en marge de l’avant-garde europĂ©enne faute d’avoir proposĂ© un principe esthĂ©tique original. Fortement influencĂ© par le DadaĂŻsme, le Cubisme français, le CrĂ©ationnisme chilien et le Futurisme italien, il prĂŽnait “toutes les tendances sans distinction, pour peu qu’elles expriment un dĂ©sir de nouveautĂ©” et se distinguait juste par “une vision fragmentaire et non plus unitaire du fait poĂ©tique” qui reposait sur la juxtaposition de vers libres entre eux – nda). J’ai dĂ©couvert ce mot en lisant un de ses livres. J’ai bien aimĂ© sa vibration.

Son pouvoir d’Ă©vocation poĂ©tique ?
Nigel : C’est ça. Parfois les gens nous demandent : “Avez-vous le manfieste Ultraiste avec vous quand vous jouez ensemble ?” Bien sĂ»r que non, mais ce nom sonne bien et c’est pour ça qu’on l’a pris, parce qu’on le trouve beau, il ne faut pas y voir autre chose.

(OFF RECORD.)

3 réponses
  1. CVH
    CVH dit :

    ULTRAISTA, un album soigné.
    Du vieil électro Trip-Hop dépassé.
    Parfait pour habillage de pub’s…. ou dĂ©shabillage, tout dĂ©pend du produit Ă  rĂ©clamer.
    Assez peu de trouvailles dans la production, le son, en fait.
    Une chanteuse comme toutes les autres… du moment (acadĂ©mies de stars) et d’avant (radio-karao-crochet).
    Un disque ennuyant.
    Pas de révolution ici !
    Nous n’allons pas le garder, ni le regretter.
    Mais le groupe a l’air sympathique.
    Au Silencio ça tourne…

    Par contre, l’itw est vraiment bien, tu arrive bien Ă  glisser pour dĂ©crocher les infos que tu veux.
    Et c’est du plaisir pour nous, lecteurs.

  2. Sylvain Fesson
    Sylvain Fesson dit :

    Oui, j’ai essayĂ© de lui faire un peu ma danse du boxeur/intervieweur pour le mettre un peu dans les cordes/off record… j’espĂ©rais dĂ©crochais quelques points Ă  ce petit jeu ! Bien content de voir que, si ce n’est pas le ko, j’ai quand mĂȘme touchĂ© Ă  plusieurs reprises. Pour le reste, l’album, oui, pas de dĂ©bat, on est d’accord…

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