CHRISTINE AND THE QUEENS : CHALEUR HUMAINE (2)

1. cover réédition chaleur humaine 2s

23 mai 2014. 16h30. Paris 9e. Dans les locaux du label Because. “J’ai juste fait mon coming-out en tant que personne multiple” vient de prĂ©ciser HĂ©loĂŻse Letissier, plus connue depuis quatre ans sous le nom Christine and the Queens. A une semaine de ses 26 ans et de la sortie de son premier album, l’auteur compositrice interprĂšte met ainsi les tremas sur les i-grec Ă  propos de la question du genre. Pour elle s’assumer artiste c’est, en soi, se montrer comme quelqu’un qui se dĂ©finit par autre chose que par son sexe. Qui se dĂ©finit par ce qu’il invente, ouvre, donne Ă  rĂ©flĂ©chir, en partage Ă  l’autre. C’est exprimer sa sensibilitĂ© et celle-ci n’a pas de frontiĂšres toutes tracĂ©es, elle est art, plastique.

L’annĂ©e et demie qui suivra verra son succĂšs (artiste fĂ©minine de l’annĂ©e aux Victoire de la Musique, clip de l’annĂ©e pour « Saint Claude », plus de 400 000 exemplaires vendus, rĂ©Ă©dition du disque chez nous, sortie aux Etats-Unis…) et son procĂšs. Surtout dans le milieu rock indĂ© qui n’aime finalement rien tant que certaines choses restent Ă  leur place (que les lignes bougent leur enlĂšve leur pouvoir). Certains l’accusent de se faire mousse et famous en se drapant de la tendance du transgendĂ©risme. Mon dieu, mais c’est l’oeuf et la poule, le fond et la forme : les deux font corps. Parfois c’est Ă  se demander si ces gens auraient vraiment aimĂ© Bowie en son temps et en son heure. Par exemple.

AprĂšs, il se passe ce qu’il se passe. On peut en discuter mais quand quelqu’un explose c’est qu’il/elle a quelque chose. Qu’il/elle Ă©tait faite pour ça. Et justement, merci Ă  elle/HĂ©loĂŻse/Christine, du coup on peut en discuter. Pour ce qui est de l’album, Chaleur humaine, de ses 11 titres, j’ai pris le temps de les rĂ©Ă©couter au-delĂ  de la nĂ©cessitĂ© de cette itw et de tout barnum mĂ©diatique, de les rĂ©Ă©couter pour ce qu’ils sont (pour moi). Et je les aime vraiment, Ă  part « Ugly-Pretty », qui est un peu trop gay/comĂ©die musicale/Moulin Rouge, pour moi. J’aime ses rythmes, ses mĂ©lodies et sa maniĂšre d’Ă©crire, concise, poĂ©tique. Dans de vraies chansons. Qui a ça aujourd’hui ? C’est dit. C cĂ©dille.

« J’ai Ă©tĂ© traumatisĂ©e par la fin de Twin Peaks »

 

2. Christine-Cover-SaintClaude--ŸDR (recadré)

HĂ©loĂŻse, depuis tout Ă  l’heure au fur et Ă  mesure qu’on parle on s’Ă©loigne des questions d’ordre strictement musical pour parler d’autres choses. Moi ça me plaĂźt mais toi comment tu vis ça ? Comment tu vis quand on te parle moins de musique que de disons, psychologie, philosophie, opinion, chemin de vie… ? C’est quelque chose que tu commences Ă  gĂ©rer ou Ă  ne pas gĂ©rer ? La question de l’identitĂ© sexuelle pour mettre le dire clairement.
Euh (claquement de langue), ouais, bien sĂ»r, c’est une question qui revient beaucoup. Euh, je pense aussi que c’est liĂ© Ă  un climat d’ensemble parce que j’arrive Ă  un moment oĂč le genre est une grosse question. Alors aprĂšs je suppose que c’est aussi un peu inĂ©vitable avec ce que j’essaie de dĂ©fendre. J’essaie de gĂ©rer mais c’est compliquĂ©. Moi j’ai pour parti pris de rĂ©pondre aux questions parce que je trouve que si je peux aider Ă  parler du genre et de la sexualitĂ© de maniĂšre dĂ©contractĂ©e, je le ferai. Ceci dit, je me rends compte que c’est souvent citĂ© comme une information un peu sensationnelle alors que pour moi ça fait partie d’une rĂ©flexion. C’est donc montrĂ© comme quelque chose de plus croustillant que ce que je veux. C’est un peu dĂ©contextualisĂ© quoi.

Comme si ta musique importait moins que le cĂŽtĂ© pipole ou buzz sociĂ©tal de tes opinions…
HĂ© ouais. AprĂšs ça dĂ©pend des journalistes mais chez certains de ceux qui font ça j’ai la sensation – enfin je sais pas, peut-ĂȘtre que je trompe – que de toute façon s’ils n’avaient pas pu parler du genre, il n’aurait pas parlĂ© de ma musique. Ils n’auraient juste pas Ă©crit sur moi. Parce que ceux qui font ça sont plutĂŽt des journalistes qui s’intĂ©ressent Ă  ce que tu reprĂ©sentes Ă  un moment donnĂ© et Ă  ce que tu vas pouvoir dire, penser au-delĂ  de ton champ d’action principal. C’est des journalistes qui, dans un magazine fĂ©minin par exemple, vont plutĂŽt me parler de mon look et de mes bonnes adresses shopping plutĂŽt que de mon album. Et si c’est pas mes fringues ce sera autre chose, tu vois ?

Oui, le cĂŽtĂ© Ă©gĂ©rie parisienne qu’on consulte comme l’oracle dans les rubriques tendances car, le temps d’une saison, elle a le bon tube, le bon Ăąge, le bon look… Toi qui cherche plutĂŽt Ă  faire un vrai truc pop et pas une simple OPA sur les branchĂ©s des grandes villes, comment gĂšres-tu le cĂŽtĂ© potentiellement excluant que gĂ©nĂšre cette mise en scĂšne mĂ©diatique ? Parce que plaire aux mĂ©dias cools de la capitale c’est une chose, mais c’est un adoubement qui peut aussi ĂȘtre synonyme d’un certain divorce avec un plus large public. Je veux dire, les mĂ©dias ce n’est pas les gens et la France ce n’est pas Paris.
Mouais bah en mĂȘme temps moi pfff tu sais je suis nantaise donc je suis pas du tout parisienne et… Ouais, je sais pas si ce phĂ©nomĂšne est forcĂ©ment parisien en fait. J’ai l’impression que c’est un truc constitutif de notre modernitĂ© tout court… Et en mĂȘme temps j’ai l’impression que les gens se sont toujours intĂ©ressĂ©s Ă  la vie des artistes et tout, en tous cas surtout dans le mainstream ou moi je ne suis pas hein. AprĂšs tu peux choisir de te protĂ©ger de tout ça ou pas. Moi sans tout dĂ©baller non plus j’ai choisi de pas forcĂ©ment verrouiller. Mais c’est un choix et c’est aussi pour montrer que je reste investie dans la sociĂ©tĂ© oĂč je vis. AprĂšs pour ce qui est de la fracture Paris / Province, je la sens pas encore. Mais bon, moi dĂ©jĂ  je me sens pas parisienne…

Mais j’imagine que depuis que tu as signĂ© chez Because et que tu as sorti ton disque tu vis Ă  Paris, non ?
Oui, bien sûr mais pfff, je me sens pas profondément parisienne. Enfin, je me rends bien compte en discutant avec des parisiens que moi je suis pas parisienne (rires) !

D’accord.
Et puis je sens pas cette fracture parce que dĂšs que je me suis installĂ©e Ă  Paris j’ai tout de suite pas mal tournĂ© en faisant des premiĂšres parties ailleurs qu’Ă  Paris. Donc voilĂ , je sais pas, du coup tout ça m’inquiĂšte pas.

Pour revenir Ă  la question du genre – parlons-en puisque tu n’y vois pas d’inconvĂ©nient et que ça m’intĂ©resse – j’avais dĂ©jĂ  parlĂ© de ça avec Antony Hegarty d’Antony and the Johnsons que j’imagine tu connais…
Oui, bien sûr.

C’Ă©tait Ă  l’Ă©poque de son deuxiĂšme album, I Am a Bird Now, quand il commençait vraiment Ă  ĂȘtre mĂ©diatisĂ©. Comme pour toi, la question du genre revenait souvent dans les articles qui lui Ă©taient consacrĂ©s, comme s’il s’agissait du seul thĂšme de l’album, que tout l’album n’exprimait qu’un coming out transgenre. Et il m’avait dit que c’Ă©tait une erreur de considĂ©rer ce disque sous ce seul angle. Il a Ă©tĂ© « victime » de ce malentendu, qui en mĂȘme temps l’a servi.
Ouais, c’est ça qu’est ambivalent.

Est-ce que toi tu dirais la mĂȘme chose Ă  ceux qui ont tendance Ă  ne voir que ce thĂšme-lĂ  dans ton disque ou est-ce que tu le vois vraiment comme le coming-out de tes plusieurs/plurielles pour reprendre l’expression que tu utilisais tout Ă  l’heure ? Parce que comme tu dis, tu en parles quand mĂȘme pas mal du genre.
Oui, oui, oui, mais en mĂȘme temps justement j’affirme une certaine maniĂšre de ne pas me dĂ©finir. Affirmer sa bisexualitĂ© ce n’est pas faire un coming-out lesbien et j’ai l’impression – peut-ĂȘtre Ă  tort – de pas m’enfermer en dĂ©fendant une volontĂ© que chacun se dĂ©finisse par ce qu’il veut. Je cherche juste Ă  essayer de dĂ©fendre un refus des cases et des catĂ©gorisations. La question du genre, c’est de ne pas forcĂ©ment en avoir ou de pouvoir choisir son genre. Mais ce qui est dommage effectivement c’est que ce soit encore utilisĂ© comme une catĂ©gorisation, alors que ce que je cherche justement Ă  dire qu’il n’y en a pas.

Oui, maintenant le problĂšme c’est que les mĂ©dias ont comme une case « sensation/pipole » pour ce genre de sujet et ça se rĂ©duit Ă  la question : « Tel artiste est-il gay, bi ou hĂ©tĂ©ro ? »
Oui, mais y’a beaucoup de discussion en ce moment lĂ -dessus, je pense que ça peut progressivement Ă©voluer. C’est gĂ©nĂ©ral. C’est-Ă -dire que mĂȘme en musique la question de genre n’aura bientĂŽt plus de sens. Mainstream et indie cohabitent. Enfin y’a une espĂšce de rĂ©flexion… Et moi si je peux aider Ă …

Tu allais dire : « Si je peux aider à faire tomber les barriÚres » ?!
Non, mais tu vois je vais pas commencer Ă  avoir peur d’ĂȘtre mal interprĂ©tĂ©e, je vais pas m’empĂȘcher de rĂ©pondre, parce que je trouverais ça dommage. Je fais confiance aussi Ă  la personne en face pour comprendre mais c’est vrai que parfois ça marche plus ou moins bien… En tous cas ça me fait pas peur. Et mĂȘme si c’est vrai qu’on en parle beaucoup de cette question de genre, j’ai quand mĂȘme l’impression que pour l’instant on Ă©coute ma musique donc ça va, je me sens pas lĂ©sĂ©e quoi. Peut-ĂȘtre que si ça devient dĂ©mesurĂ© ça me fera un peu chier mais c’est pas trop le cas.

C’est encore que le dĂ©but ouais. Et pour ce qui est du genre en musique, tu crois vraiment que la France est aujourd’hui prĂȘte Ă  faire d’un projet indĂ© un vrai phĂ©nomĂšne pop, mainstream ?
Ah bah le problĂšme c’est de faire ça en France, oui (rires) ! Je pense que c’est ça qui est compliquĂ©. Pour plein de raisons ça me paraĂźt mĂȘme dĂ©sespĂ©rĂ©.

Des raisons qui sont autant liĂ©es au circuit Ă©conomique qu’Ă  l’Ă©volution des mentalitĂ©s ?
Ah oui, bien sĂ»r, c’est trĂšs compliquĂ©.

D’autres artistes français ont essayĂ© de faire ça derniĂšrement, je pense Ă  SĂ©bastien Tellier, Ă  Julien DorĂ©, Ă  Lescop… Et j’ai l’impression que ces percĂ©es ont quand mĂȘme Ă©tĂ© des Ă©checs.
Pour Tellier sur Sexuality Ă  un moment ça s’est quand mĂȘme vraiment beaucoup ouvert.

Ça a frottĂ©, frĂŽlĂ© quelque chose oui…
Ce qui est compliquĂ© en France – enfin on tape toujours sur la France mais bon – ce qui est compliquĂ© en France dĂ©jĂ  c’est que la culture pop est pas si dĂ©veloppĂ©e que ça, on a un Ă©norme complexe vis-Ă -vis des amĂ©ricains mais en mĂȘme temps on regarde tout le temps les amĂ©ricains. Mais encore une fois – enfin je voudrais pas faire l’optimiste.com – j’ai l’impression que lĂ  aussi ça bouge un peu. Que ça commence Ă  bouger. C’est con, mais moi dĂ©jĂ  le fait que je me sois retrouvĂ©e aux Victoires de la Musique sur France 2 et que j’existe avec des rĂ©fĂ©rences qui sont quand mĂȘme pointues, rien que ça dĂ©jĂ  ça me paraĂźt ĂȘtre un bon signe. AprĂšs, je suis pas mainstream, je rentrerai pas sur NRJ.

Dans l’accueil qui t’est rĂ©servĂ© on peut se dire pour l’instant que l’effet nouveautĂ© joue, l’effet nouvelle sensation, tendance. Il va falloir voir ce que ça donne et installe sur la durĂ©e.
Ah mais ça c’est pour tout le monde pareil. Ça j’ai aussi l’impression que c’est symptomatique d’une sociĂ©tĂ© oĂč les gens se lassent plus vite qu’avant donc voilĂ . Bah on verra. Ce sera le dĂ©fi hein.

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Tu connais Maud-Elisa Mandeau alias Le Prince Miiaou ?
Ouais, je la connais bien.

Ah, c’est peut-ĂȘtre donc pour ça que lors de la sortie de son dernier album, j’ai lu une interview oĂč elle disait qu’elle aimerait bien s’ouvrir Ă  des collaborations et qu’elle pensait Ă  toi et ton sens du groove sur des choeurs. Bref, pour continuer sur le marchĂ© français, je me rappelle qu’elle m’avait dit quelle s’y Ă©tait mal pris pour se « vendre » en tant que rockeuse indĂ© en France et que si elle avait plus finaude, vu qu’elle chante en anglais, elle aurait fait comme la nana du duo John & Jen et de Savages, c’est-Ă -dire partir Ă  l’Ă©tranger pour flouter le fait qu’elle est française – on en revient Ă  la question de l’identitĂ© – ça lui aurait permis de s’ouvrir plus de dĂ©bouchĂ©s sans s’entendre tout le temps dire que son projet est cool mais que c’est dommage qu’elle ne chante pas en français.
Tu sais quoi ? Je l’ai eu au tĂ©lĂ©phone y’a pas longtemps, on a eu une longue conversation sur tout ça et la question s’est posĂ©e. Je lui ai effectivement parlĂ© de la meuf de Savages qui a bĂątit une carriĂšre qu’elle aurait pas pu, Ă  mon avis, commencer en France. AprĂšs pfff bah c’est aussi louable d’avoir voulu rester ! Ça fait carrĂ©ment rĂ©sistante, mais je sais qu’elle se pose des questions lĂ -dessus… Alors moi le truc c’est que je pense qu’elle pourrait essayer d’Ă©crire en français, parce que je trouve que le français lui va bien.

C’est ce que je lui avais dit. Parce qu’en faisais elle avait plutĂŽt tendance Ă  Ă©crire en français sur ses deux premiers albums.
Mais c’est sĂ»r qu’il faut peut-ĂȘtre… La question c’est de savoir quel compromis on veut ou peut faire, parce que bon, je dis « chanter en français », mais en mĂȘme temps malheureusement je pense pas que ce soit en chantant en français qu’on soit forcĂ©ment playlistĂ© dans les radios mais comme elle existe dĂ©jĂ  bien, ça aurait sans doute… Enfin ouais elle m’a racontĂ© que les radios lui disaient : « C’est super ce que tu fais mais c’est con, c’est pas du français. » (Soupir.) Donc c’est sĂ»r que c’est compliquĂ© et mĂȘme Lescop que je voyais bien, Ă  un moment, devenir un vrai projet pop fort en France, je sais pas si ça a vraiment pris. En fait j’ai l’impression qu’il y a une culture trĂšs urbaine en France qui fait que soit tu fais de la chanson française soit tu vas chercher du cĂŽtĂ© des amĂ©ricains.

Dans ce qu’on nous propose, il n’y a pas vraiment d’entre deux…
Ouais, mais Ă©coute, moi pour l’instant j’ai choisi d’essayer d’ĂȘtre optimiste lĂ -dessus et de pas renoncer Ă  mes goĂ»ts… En mĂȘme temps tu vois moi je suis intĂ©ressĂ© par des projets commerciaux, des projets qui sont, comme on dit, Ă  succĂšs, et j’ai une tension entre des goĂ»ts hyper spĂ© comme The Knife et de l’autre des choses qui le sont moins comme Beyonce donc ça m’intĂ©resse d’essayer de rĂ©flĂ©chir Ă  cette tension-lĂ .

Oui. Parlons de la scĂšne. Sur scĂšne tu danses pas mal. Enfin pas mĂ©diocrement hein mais tu chante souvent en dansant, voire entre les passages chantĂ©s. Est-ce que tu te serais vu monter sur scĂšne sans ce cĂŽtĂ© perf que la danse apporte ? La danse n’est-elle pas carrĂ©ment un alibi, un passe-droit scĂ©nique ? Pour « mĂ©riter » l’exhibition ?
Bah c’est sĂ»r que j’arrive pas Ă  penser la scĂšne sans avoir un personnage et un spectacle. Moi, je me sentirai pas Ă  l’aise et comme j’ai pas l’impression que ma voix soit ma force, que je suis plus dans quelque chose que j’allais dire « fragile »… Enfin plus largement, c’est la question de la sincĂ©ritĂ© et de l’authenticitĂ©, tu vois ? Arriver en disant juste : « Je suis HĂ©loĂŻse Letissier » ça me pose question parce que ça me pose mĂȘme question dans ma vie en gĂ©nĂ©ral. Ça me pose question parce que je me sens pas du tout cohĂ©rente d’une minute Ă  l’autre, que je suis tout le temps dans la construction de personnages. La scĂšne a donc toujours Ă©tĂ© un moment de transformation pour moi, mĂȘme quand je faisais du thĂ©Ăątre. Bah de toute façon ça me vient de lĂ . Mais oui, c’est sĂ»r, c’est sĂ»r que j’ai besoin d’avoir un spectacle visuel et de danser. Et ça vient de mes goĂ»ts aussi, de mon goĂ»t pour les shows Ă  l’amĂ©ricaine que j’adore comme ceux de Michael Jackson…

Oui et lĂ  on sent que Michael Jackson t’est d’une grande aide !
Ouais, mais je trouve aussi des idĂ©es en allant voir des piĂšces de thĂ©Ăątre. Y’a des metteurs en scĂšne et des chorĂ©graphes que j’adore par exemple et eux aussi me nourrissent. J’aime bien faire dialoguer tout ça. AprĂšs ouais, c’est peut-ĂȘtre parce que je me sens pas… Parce que j’ai l’impression que c’est juste ça ma force… Je me verrais pas arriver d’une autre maniĂšre en fait.

RĂ©cemment un ami compositeur me faisait part de son sentiment sur l’Ă©volution des rapports scĂ©niques entre le public et l’artiste, comme quoi il trouvait que ça s’Ă©tait renversĂ©, en tous cas dans les petites salles, voire les bars oĂč tu paies pas pour le concert, que maintenant comme tout le monde est un peu artiste, c’Ă©tait le groupe sur scĂšne qui Ă©tait redevable au public de bien vouloir accepter de rester debout devant lui Ă  l’Ă©couter, que c’Ă©tait presque ça la perf aujourd’hui : se dĂ©placer pour rester Ă  regarder un Ă©niĂšme groupe tenter d’occuper une scĂšne. Accepter d’ĂȘtre le public, d’offrir son temps de cerveau disponible. Et je suis d’accord avec ça, d’autant plus qu’il est rare d’avoir Ă  faire Ă  un artiste qui propose vraiment quelque chose qui captive scĂ©niquement, qui ait du charisme, qui fasse Ă©cran. Qu’est-ce que ça t’inspire ?
Ouais, ouais, c’est intĂ©ressant, j’avais pas pensĂ© Ă  ça comme ça. Alors aprĂšs, des mecs show off (qui veulent « Ă©pater la galerie » – nda) y’en a toujours eu. Bowie a toujours Ă©tĂ© dans des constructions et y’a toujours eu des gens Ă©corchĂ©s vifs qui te retiennent l’attention d’une salle. Je pense qu’une fille comme Cat Power par exemple elle a pas besoin de beaucoup d’artifices, tu vois ? Donc je sais pas, je pense que c’est surtout des histoires d’esthĂ©tiques et d’envies… Enfin moi j’ai l’impression que ma force est lĂ -dedans. De toute façon si j’Ă©tais emmerdĂ© de monter sur scĂšne et que j’avais l’impression de faire l’aumĂŽne, je monterais pas sur scĂšne, tu vois ? Il faut un minimum… Enfin c’est compliquĂ©, c’est paradoxal, bien sĂ»r, mais il faut quand mĂȘme un minimum d’ego et de confiance en soi…

Oui, d’ailleurs j’ai pas du tout l’impression que tu mendies l’attention du public sur scĂšne, au contraire, les deux fois que je t’y ai vu je me suis plutĂŽt dis : « Pas commode, pas sympathique la fille ». Tu n’es pas ultra sympathique sur scĂšne.
Hmmm, c’est vrai. J’Ă©tais encore pire avant. Plus ça va plus je suis sympa ! Parce qu’au dĂ©but j’Ă©tais trĂšs trĂšs… Enfin j’Ă©tais pas non plus agressive mais y’a des performers que j’aime beaucoup comme Andy Kaufman parce qu’ils jouent sur le malaise et au dĂ©but j’Ă©tais vraiment comme ça, je faisais des silences de quatre plombes pour que les gens soient vraiment emmerdĂ©s. Maintenant plus ça va, moins je fais ça. Mais oui, oui, c’est vrai que… Oui ! C’est vrai que je rĂ©clame pas l’autorisation du public. Et aprĂšs en mĂȘme temps ça cache euh, ça cache une grande fragilitĂ© (rires) ! La petite fleur fragile ! La fleur qui frĂ©mit au vent !

Ah ah ah !
Mais non, ça aussi c’est faux, ça aussi c’est faux, c’est pas comme ça, c’est plus compliquĂ© que ça mais bon (claquement de langue). En tous cas moi, c’est ce rapport-lĂ  que j’ai Ă  la scĂšne. Moi-mĂȘme je prĂ©fĂšre voir des spectacles un peu show off. Je prĂ©fĂšre voir le concert que The Knife a donnĂ© Ă  la CitĂ© de la Musique qui n’Ă©tait pas vraiment un concert, au sens live, mais oĂč des gens dansaient et oĂč d’autres sont partis, indignĂ©s, je prĂ©fĂšre voir ça qu’un excellent concert classique, au sens guitare basse batterie, oĂč les gens jouent bien. Parfois c’est hyper impressionnant mais ça me touche moins.

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On parlait de Michael Jackson. Tu es jeune, tu as quoi ? 26 ans ?
Oui.

Comment on le dĂ©couvre alors que ado il Ă©tait totalement passĂ© de mode et qu’il a dĂ©jĂ  sorti tous ses disques ? Est-ce qu’on peut passer Ă  cĂŽtĂ© de Michael Jackson malgrĂ© tout ça ?
Est-ce qu’on peut passer Ă  cĂŽtĂ© de Michael Jackson (rires) ?

Oui, je pose LA question !
Je pense pas qu’on puisse.

Avec quel album l’as-tu dĂ©couvert ? L’as-tu mĂȘme dĂ©couvert par le biais d’un album ?
Nan, moi je l’ai dĂ©couvert Ă  trois ans grĂące Ă  une attraction de Disneyland Paris. Oui, je suis dĂ©solĂ© de le dire mais merci Disneyland Paris. J’avais trois ans et il y avait un film en 3D qui s’appelait Captain EO. Je m’en souviens… trĂšs bien.

Tu ne l’as donc pas dĂ©couvert par un disque…
Oui, c’est drĂŽle quand mĂȘme !

Merci Mickey !
HĂ© ouais, clair : merci Donald. Et Ă  partir de lĂ  l’obsession a commencĂ©. Mais c’est difficile de lui Ă©chapper tout court. Parce que pfff de toute façon j’ai l’impression qu’il y a aussi une Ă©cole Michael Jackson, des mecs comme Justin Timberlake, tout ça, c’est des produits de Michael Jackson, donc on n’en sort pas vraiment. Par contre j’ai pas Ă©coutĂ© l’album posthume lĂ …

J’y ai jetĂ© une oreille (Xscape), bof… Mais je repensais Ă  lui derniĂšrement, j’ai notamment regardĂ© le documentaire de Spike Lee sur les 25 ans de Bad
Ah oui, moi aussi je l’ai vu… D’ailleurs y’a Kayne West dedans et il est marrant Ă  un moment quand il parle de « Annie, are you OK ? », c’est drĂŽle (rires) !

Ah oui, quand il s’exprime sur le mystĂšre du refrain de « Smooth Criminal » ! Tout le monde se demande qui est la Annie dont Michael Jackson parle…
Ouais, c’est ça. Je ne la connaissais pas mais finalement l’histoire derriĂšre la chanson est marrante. C’es perchĂ© d’avoir choisi ce prĂ©nom en rĂ©fĂ©rence aux poupĂ©es de rĂ©animation (les mannequins utilisĂ©s dans l’apprentissage du bouche Ă  bouche s’appelle Anne aux Etats-Unis et entre chaque application des soins on rĂ©pĂšte : « Are you OK ? », et Michael Jackson avait, paraĂźt-il, un intĂ©rĂȘt particulier pour l’apprentissage des premiers secours – nda)…

Oui, mais j’ai lu l’article d’un ami qui a une thĂ©orie encore plus perchĂ©e, c’est qu’il y a un lien entre la Annie de « Smooth Criminal » et la Annie de Twin Peaks.
(Claquement de langue.) Ahhhhhh… D’accord. Ah ouais eh bah ce serait bien, ce serait classe comme parallĂšle. Twin Peaks, ah oui, c’est sĂ»r. Tu l’as vu la sĂ©rie Twin Peaks ?

Oui, superbe.
La fin est affreuse. J’ai Ă©tĂ© traumatisĂ©e par la fin.

Oui, une fin en forme de « contre-initiation » comme l’explique PacĂŽme Thiellement dans son essai La Main gauche de David Lynch. Twin Peaks et la tĂ©lĂ©vision. Ce n’est pas pour rien que j’ai choisi Dale Cooper comme avatar de mon activitĂ© d’ « inter viewer » sur Parlhot
(Claquement de langue.) Ah mais oui, avec son dictaphone ! D’accord. Super rĂ©fĂ©rence.

Revenons Ă  ton disque. Pourquoi l’avoir intitulĂ© Chaleur humaine, toi qui fais une musique assez froide ?
Tu sais quoi ? C’est drĂŽle en fait parce que moi j’ai pas l’impression… Enfin si, je me rends bien compte qu’elle est froide…

C’est pas de la cold wave non plus hein, c’est pas ce que je veux dire…
(Claquement de langue.) Oui, oui, mais c’est vrai que je me rends pas compte Ă  quel point elle peut ĂȘtre froide quand mĂȘme. En fait moi je la pense plus chaude qu’elle ne l’est en rĂ©alitĂ©. Je pense que c’est dĂ» au fait que presque toutes mes rĂ©fĂ©rences musicales sont froides ! Ecoute, le titre du disque est venue de la chanson du mĂȘme nom qui pour moi est trĂšs importante…

Une chanson sur l’amour physique ?
Ouais, sur l’amour physique mais aussi sur la façon qu’on a de pouvoir s’accepter en aimant et en se donnant Ă  quelqu’un. Et je trouve que ce thĂšme assez symptomatique du projet depuis le dĂ©but, c’est-Ă -dire que j’ai toujours eu… Enfin j’Ă©tais trĂšs malheureuse avant de commencer ce truc-lĂ  parce que je me sentais pas… Je suis pas utile aujourd’hui, tu vois, mais avant j’avais pas l’impression d’avoir une place dĂ©finie, pas l’impression d’avoir quelque chose Ă  donner de prĂ©cis, du coup je me sentais pas bien parce que j’avais besoin de m’accomplir dans un projet, d’essayer voilĂ  de me donner d’une certaine maniĂšre. Depuis j’ai donc rĂ©ussi Ă  avancer moi en tant qu’humain. Tout bĂȘtement. Enfin, c’est un peu niais Ă  dire mais c’est ça.

Ouais…
Donc voilĂ , la chaleur humaine ça raconte une facette du projet que j’avais aussi envie de dĂ©fendre. On parlait du genre et j’ai fini cet album en pleine manif contre le mariage gay. Je suis pas politisĂ©e mais mĂȘme par rapport Ă  ça, je trouvais ça intĂ©ressant d’appeler un disque comme ça, mĂȘme si c’est assez naĂŻf. D’ailleurs la naĂŻvetĂ© est peut-ĂȘtre contrebalancĂ©e – et je l’espĂšre – par la musique qui est peut-ĂȘtre encore un peu froide comme tu disais. Et j’ai pas non plus fait une pochette avec plein de gens de toutes les couleurs qui me serrent dans leurs bras.

Un délire à la Philippe Katerine !
C’est clair. LĂ  du coup ç’aurait Ă©tĂ© franchement ironique. En plus Ă  l’Ă©poque ça allait pas tant que ça. Et puis ça allait bien avec ce son que je voulais plus chaud, sortir de l’ordinateur comme on le disait tout Ă  l’heure… VoilĂ , c’est mon cĂŽtĂ© premier degrĂ© gĂ©nĂ©reux qui s’exprime Ă  travers ça (rires) !

Rien Ă  voir mais j’y pense et faut que je le dise : quand j’Ă©coute le refrain de « Saint Claude », au moment oĂč tu chantes « Here’s my station », j’ai une sorte d’hallucination auditive qui fait que j’ai entendu la phrase « Laisse-moi rester femme » de la fameuse chanson d’Axelle Red (qui est un contresens potentiel de tout ce qu’on dit depuis tout Ă  l’heure sur le genre et ses clichĂ©s, mais chanson que j’ai toujours hallucinĂ© comme faisant volte-face Ă  la fin avec un twist qui disait : “Mais laisse-moi rester femme / Suzanne” alors que non, du tout) !
AHHHHHHH (rires tonitruant et fou – nda) ! Ah c’est chaud ! Euh ECOUTE, c’est la premiĂšre fois qu’on m’en parle (elle prend son accent de bourgeoise shocked Ă  la Lemercier) ! Merde, maintenant ça va me hanter quand je vais la chanter… (Elle s’y essaie tout bas devant moi et se rend compte que ça colle parfaitement) Ah merde, putain, non ! Tu sais, mĂȘme les anglais avec qui j’ai bossĂ©, des fois ils comprenaient mes paroles diffĂ©remment de ce qu’elles Ă©taient et ça c’est l’enfer, le piĂšge, parce que maintenant je pense Ă  ce qu’ils y ont entendu quand je chante. C’est terminĂ©, j’arrĂȘte la promo tout de suite (elle fait mine de fondre en larmes – nda) ! Mais tiens, qu’est-ce qu’elle devient au fait Axelle Red ?

Aucune idée.
Non plus. Faudra lui demander de ses nouvelles.

Bon bah cool, je crois qu’on a fait le tour.
Bah Ă©coute, j’espĂšre que t’as assez de choses… (claquement de langue) Mais en tous cas c’est drĂŽle quand mĂȘme pour Maud-Elisa parce que je l’ai eue au tĂ©lĂ©phone y’a pas longtemps Ă  ce sujet.

Je l’ai vu y’a pas longtemps en concert Ă  Nantes et je l’ai interviewĂ©e juste derriĂšre.
Ah d’accord !

En France, vous incarnez chacune un truc fort Ă  votre maniĂšre…
Peut-ĂȘtre. En tous cas, je l’aime beaucoup. J’ai fait sa premiĂšre partie y’a deux ans, on avait vraiment bien parlĂ© et ça arrive pas souvent de faire des premiĂšres parties d’artistes qui sont vraiment sympas et qui prennent le temps de parler et oui, elle est super. Depuis on est restĂ© un peu en contact. Et lĂ  la derniĂšre fois qu’on s’est eue au tĂ©lĂ©phone elle se posait pas mal de questions.

Il paraĂźt, oui. Son attachĂ©e de presse m’a rĂ©cemment fait savoir que Maud-Elisa avait presque envie de tout arrĂȘter.
Ouais, mais je pense pas qu’elle va arrĂȘter. Non. Elle a des ressources.

Oui, elle a envie d’arrĂȘter aprĂšs chaque disque, chaque tournĂ©e. Ça doit lui faire bizarre par contre que toi, la petite jeune avec son tout premier long tu fasses dorĂ©navant des premiĂšres parties prestigieuses comme celle de Stromae par exemple (ils ont la mĂȘme chorĂ©graphe, Marion Motin). En terme d’impact ça doit ĂȘtre quelque chose pour toi.
Oui, en terme d’exposition, c’est tellement familial, tellement large comme public, c’est incroyable. C’est une machinerie ce truc, c’est impressionnant.

Il est lui aussi assez transgenre Stromae…
C’est vrai !

D’ailleurs son nom m’a toujours plus fait penser au verlan dĂ©formĂ© de monstre (streum) qu’Ă  celui de maestro…
Mais en mĂȘme temps Stromae a une maniĂšre Ă  lui de maintenir les genres. Quand il joue un garçon et une fille dans son dernier clip (« Tous les mĂȘmes » – nda), y’a un certain stĂ©rĂ©otype de la fille et du garçon. Il est pas dans le brouillage, tu vois ? Mais oui, c’est vrai que lui il a un truc personnel assez transgenre, mĂȘme quand il danse d’ailleurs. Enfin tu vois, moi j’Ă©couterais pas son album, j’aime pas trop mais honnĂȘtement, sur scĂšne, on peut pas dire le contraire, le mec a vraiment quelque chose d’unique. Il dĂ©gage quelque chose justement de pas du tout conventionnel.

Et c’est aussi un gros bosseur, control freak (je rĂ©aliserai qu’il est aussi, comme elle, auteur, performeur, danseur mais pas du tout musicien, que chez lui la musique est aussi un peu en second plan comme il le montrait dans ses tutoriels vidĂ©os).
Oh bah oui, il a l’air d’ĂȘtre pas mal dans le genre ! Le mec est tellement occupĂ© que lorsque j’Ă©tais en coulisses pour sa premiĂšre partie j’ai pu lui parler que 5 minutes chrono mais il est sympa ! Il a juste l’air fatiguĂ©. Putain il s’arrĂȘte pas.

Il va bien devoir faire une pause.
HĂ© ouais (Claquement de langue). N’oublie pas ton dictaphone hein ! (Elle se colle au micro du Zoom comme si c’Ă©tait une drĂŽle de bĂȘte dans un aquarium – nda) J’avais jamais vu un dictaphone comme ça.

5. DSC4779

(LE BEFORE.)

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