CHRISTINE AND THE QUEENS : CHALEUR HUMAINE (1)

Christine-and-The-Queens-chaleur-humaine

23 mai 2014. 16h00. Paris 9e. Dans les locaux du label Because.  « Non mais vas-y, dĂ©shabille-toi, y’a pas de problĂšme ! », me renvoie du tac-au-tac HĂ©loĂŻse alors que, dĂ©boutonnant ma chemise, je viens de lui dire, clin d’oeil en sus, que j’en resterai au T-shirt. « C’est vrai qu’il fait un peu chaud ici, lourd ». C’est qu’elle est lĂ  depuis tĂŽt ce matin pour la promo de son premier album, Chaleur Humaine, et qu’elle vient de parler de ses vidĂ©os et acteurs/actrices porno prĂ©fĂ©rĂ©es avec Le Tag Parfait alors je me dis qu’on peut y aller, taquiner. Et qu’il va falloir aussi mouiller le maillot !

Et vaudrait mieux que je me donne Ă  fond car je serai loin d’avoir une seconde chance d’interviewer un jour l’ex petite frenchie qui n’avait alors que trois EP Ă  son actif. Quelques semaines aprĂšs, alors que la promo aura battu son plein, que les affiches de son disque auront fleuri dans les couloirs du mĂ©tro parisien et que Philomag regrettera de ne pas avoir acceptĂ© ma proposition d’entretien avec elle, ce sera trop tard, elle sera dĂ©jĂ  loin. Quand l’album sera rĂ©Ă©ditĂ© fin 2015 et sortira aux USA, son RP me fera comprendre que c’est mĂȘme pas la peine d’attendre. Ils essaient de calmer le jeu.

D’habitude je ne fais pas ça, je n’ai pas le rĂ©flexe business, mais comme je suis uniquement lĂ  pour ça et que je viens enfin de les faire, je lui tends ma carte de « pop writer / inter viewer » Ă  Parlhot. J’ai toujours vu son cĂŽtĂ© queer (celui qui « voit entre », qui est entre…) mais je n’avais pas calculĂ© l’adĂ©quation que ça serait de la lui tendre Ă  elle. « Bonne rĂ©fĂ©rence, me sort-elle en voyant le Lou Reed de la pochette Coney Island Baby qui l’illustre. « C’est drĂŽle, on dirait qu’il est dĂ©guisĂ© en Klaus Nomi ». Oui, ou en mime Marceau. « C’est vrai. Merci pour ta carte. » De rien. Bien.

« J’ai juste fait mon coming-out en tant que personne multiple »

 

Triptyque- -ÂźJeffHahn

 

Bonjour HĂ©loĂŻse, bon je dois t’avouer que j’ai pas pu Ă©couter ton disque 36 000 fois. Je ne l’ai reçu que hier quoi.
Ouais, je comprends. Et du coup t’es lĂ  : « Euhhhh ! »

Non, ça va, parce que je connaissais dĂ©jĂ  un peu ta musique, j’avais un peu Ă©coutĂ© tes EP et j’ai pu m’y replonger, c’est juste que ton attachĂ© de presse m’a prĂ©venu du jour au lendemain qu’il Ă©tait possible de te rencontrer, donc ça s’est juste fait dans l’impro et la prĂ©cipitation. En dĂ©couvrant ton premier album, j’ai surtout Ă©tĂ© Ă©tonnĂ© d’y voir si peu de morceaux issus de tes trois EP. Pourquoi ? Ça reprĂ©sente quand mĂȘme 15 chansons dont certaines auraient mĂ©ritĂ©es d’ĂȘtre plus mĂ©diatisĂ©es. En gros, tu aurais donc pu te contenter de sortir un best of de tout ça Ă  destination d’un plus large public. Pourquoi n’as-tu pas choisi cette option ?
Ecoute, la question s’est posĂ©e forcĂ©ment, mais en fait je t’avouerai que moi j’Ă©tais pas fan de l’idĂ©e reprendre autant de morceaux issus des EP. Je voulais qu’un premier album soit un premier album avec des nouveaux titres et pas une sorte de compilation parce que moi en tant que consommatrice je t’avouerai que ça m’Ă©nerve un peu quand un album compile presque tous les meilleurs titres des EP. Je considĂšre l’objet EP – mĂȘme si j’ai peut-ĂȘtre tort – comme un objet en soi et pas simplement comme une Ă©tape. Du coup je me dis que si on aime l’album bah on peut revenir vers les EP, et je prĂ©fĂšre qu’il y ait un dialogue entre tout ça. Et puis comme j’ai avancĂ© j’avais d’autres envies et d’autres atmosphĂšres Ă  dĂ©fendre.

Certains morceaux des EP ne te correspondaient plus, c’est ça ?
Ben si, ils me correspondent tous mais c’est vrai que j’ai du mal Ă  revenir vers ce qui a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© fait du coup j’ai du mal Ă  retravailler ces morceaux et je prĂ©fĂšre en composer de nouveaux, c’est plutĂŽt comme ça que je travaille et finalement on m’a encouragĂ© Ă  le faire aussi. AprĂšs, bon, on pouvait pas non plus me forcer Ă  Ă©crire…

Oui, mais j’imagine que t’avais des choses Ă  proposer. Et puis justement, c’est bien, ça permet d’avoir une deadline pour aller de l’avant et se motiver Ă  finir de nouveaux morceaux. Alors aprĂšs je sais pas si t’as besoin de ça, ça dĂ©pend si t’es prolifique et si tu procrastines…
Euh moi j’Ă©cris beaucoup alors aprĂšs j’Ă©limine beaucoup du coup mais j’ai tendance Ă  beaucoup beaucoup Ă©crire. LĂ , tu vois, j’ai dĂ©jĂ  commencĂ© Ă  Ă©crire pour le deuxiĂšme album (rires) ! En fait, c’est juste que le temps mort m’effraie donc quand j’ai un peu de temps libre je compose. Et en fait j’ai toujours beaucoup Ă©crit, j’Ă©crivais des textes bien avant de faire des chansons…

Oui, j’ai lu ça dans ta bio, qui est une belle bio pour une fois. J’ai vu qu’elle Ă©tait signĂ©e Arnaud Cathrine. Ceci explique cela.
HĂ© ouais… Mais oui parce que quand j’ai voulu faire une bio pour le premier EP, ça s’est pas trĂšs bien passĂ©, du coup je prĂ©fĂ©rais cette fois me reposer sur quelqu’un qui a dĂ©jĂ  une Ă©criture que j’aime. Quitte Ă  avoir une bio, autant avoir une belle bio.

C’est donc toi qui a fait appel Ă  lui ?
Ouais. Et il a Ă©tĂ© trĂšs gentil de me rĂ©pondre. Mais ouais, ça dĂ©pend des gens, mais moi j’ai tendance Ă  penser que l’Ă©criture c’est comme un muscle, plus tu pratiques et plus c’est facile, agrĂ©able…

Oui, et plus ton muscle se manifeste magiquement Ă  toi quoi…
Oui, peut-ĂȘtre que du coup y’a comme une inversion qui se fait, oui, c’est lui qui te sollicite, ça peut presque aller jusqu’Ă  une sorte de dĂ©pendance.

Dans ta bio il est donc dit que plus jeune tu Ă©crivais et composais dĂ©jĂ  des choses mais sans cadre. L’Ă©criture je vois bien comment on peut y venir, c’est facile, la musique un peu moins. Comment ça t’est venu en pratique ? Et quelle Ă©tait ta relation d’Ă©coute Ă  la musique ?
Euh alors j’ai toujours eu un rapport trĂšs trĂšs important Ă  la musique. Plus petite j’ai fait du piano et en tant que consommatrice j’ai toujours Ă©normĂ©ment Ă©coutĂ© de musique. D’ailleurs quand je faisais du thĂ©Ăątre, j’Ă©tais presque autant obsĂ©dĂ©e par mettre ma piĂšce en musique que par le fait de l’Ă©crire donc j’Ă©tais clairement vraiment obsĂ©dĂ©e par la musique, mais je crois que je m’Ă©tais pas autorisĂ©e Ă  me considĂ©rer comme quelqu’un qui Ă©crivait des chansons. D’ailleurs j’en avais pas Ă©crit. Comme le raconte la bio c’est vraiment en 2010 que ce projet est nĂ©. C’est vraiment Ă  ce moment-lĂ  que je me suis mise Ă  Ă©crire et chanter. Avant j’Ă©tais pas du tout dans ces problĂ©matiques. Mais (elle soupire – nda), ça m’a fait un bien incroyable. Je pense que j’avais juste besoin de trouver ce medium-lĂ . Parce que je savais que je voulais faire de la scĂšne mais j’avais peut-ĂȘtre pas trouvĂ© le bon moyen d’en faire. Du coup j’Ă©crivais beaucoup. Pfff petite j’ai mĂȘme Ă©crit des nouvelles et des romans mais bon je pense pas qu’ils soient spĂ©cialement bons…

Ah oui, carrément !
Bah en fait je voulais ĂȘtre Ă©crivain quand j’Ă©tais plus jeune. Mais plus ça allait plus j’allais vers des formes un peu plus fragmentĂ©es. MĂȘme moi dans mes lectures je suis passĂ©e des gros romans aux formes plus ramassĂ©es et aux poĂšmes tout court. Mon Ă©criture a aussi un peu suivi cette Ă©volution, et finalement la chanson m’a aussi fait beaucoup de bien parce qu’elle m’a obligĂ© Ă  synthĂ©tiser les choses et Ă  ĂȘtre forte dans l’image, et tout ça c’est des contraintes qui m’ont tout de suite plu.

Je comprends. Moi j’ai tendance Ă  ne pas voir, enfin ne pas faire de diffĂ©rence entre ce qui serait la poĂ©sie moderne, actuelle, et les chansons. Qu’en penses-tu ?
Ouais, ouais, c’est un point de vue intĂ©ressant…

Souvent les gens mettent ça en opposition, les poĂšmes versus les chansons…
Ah oui ?

Oui, je me rappelle par exemple d’une rĂ©cente interview oĂč Miossec disait que les bonnes chansons Ă©taient de trĂšs mauvais poĂšmes…
Ouch, ah non… Enfin ça dĂ©pend du regard qu’il porte sur la poĂ©sie… Moi je serai pas forcĂ©ment d’accord… AprĂšs chacun a sa poĂ©sie en fonction de ses lectures. Moi par exemple ce que je lis en poĂ©sie c’est pas forcĂ©ment des choses qui s’apparenteraient tout le temps Ă  des textes de chanson mais ça veut pas dire que c’est incompatible. Moi par exemple y’a un auteur que j’adore, et je suis pas la seule, c’est RenĂ© Char. Pour moi c’est un auteur absolument fabuleux. Et des fois dans ces poĂšmes tu as carrĂ©ment des passages entiers qui ressemblent Ă  des chansons. Donc pfff je pense surtout que la poĂ©sie a la largeur qu’on veut bien lui donner. Moi j’aurais donc tendance Ă  ĂȘtre d’accord avec toi.

AprĂšs voilĂ , il y a des poĂšmes qui sont trĂšs Ă©crits, concepts, pointus, mentaux et qui sont faits pour la page et d’autres plus dĂ©liĂ©s, mĂ©lodiques qui appellent plus la voix, le corps.
Ouais, c’est vrai qu’il y a des Ă©critures qui sont agrĂ©ables Ă  lire et d’autres qui sont agrĂ©ables Ă  dire. En tous cas pour moi la poĂ©sie des chansons, elle est autant dans le son que dans le fond.

Oui, et c’est notable dans le texte d’un morceau comme « Saint Claude », qui est trĂšs beau, travaillĂ©, et en mĂȘme temps qui sonne pour ce qu’il est…
Merci, c’est gentil (rires) !

Je le pense !
Bah merci, ça me fait plaisir…

On pourrait se dire qu’il a un cĂŽtĂ© un peu trop stylisĂ©, maniĂ©riste parfois, mais non ça passe…
C’est compliquĂ© de juste apporter ce qu’on veut sans trop s’Ă©couter, c’est tellement facile de s’Ă©couter Ă©crire. Parfois je relis des trucs que j’ai Ă©crits quand j’Ă©tais plus jeune et j’aperçois que j’Ă©tais autant dans le plaisir d’Ă©crire que dans la volontĂ© d’ĂȘtre lue, de partager, et finalement pour ça faire de la musique et des chansons c’est pas mal parce que ça permet de jamais perdre de vue qu’on nous Ă©coutera. Du coup ça me fait moins m’Ă©couter…

Et comme la musique prend de l’espace Ă©motif, qu’elle dit dĂ©jĂ  des choses en un sens, ça force Ă  Ă©laguer niveau texte…
Oui, voilĂ , y’a des contraintes supplĂ©mentaires qui sont trĂšs intĂ©ressantes Ă  expĂ©rimenter, comme le fait que ça doit sonner et que ça ne doit pas ĂȘtre bavard. En tous cas moi j’aime pas quand c’est trop bavard. C’est peut-ĂȘtre liĂ© Ă  mes goĂ»ts musicaux, au fait que j’ai Ă©coutĂ© beaucoup de pop anglaise, mais moi j’essaie d’avoir une Ă©criture en français assez elliptique…

De pas ĂȘtre verbeuse ?
Oui, voilĂ , je dis pas que je raconte que des choses importantes mais je suis plus intĂ©ressĂ©e par quelque chose de concis. AprĂšs j’Ă©coute de plus en plus de rap et de hip hop et mĂȘme en terme d’Ă©criture en français ça m’intĂ©resse. Ça n’a rien Ă  voir a priori mais ça m’intĂ©resse, pour la gestion du souffle, de la musicalitĂ© et le cĂŽtĂ© punchline, de comment mettre quelqu’un par terre avec juste une phrase. Ça c’est hyper intĂ©ressant. Enfin bon, je n’en suis qu’au dĂ©but de l’expĂ©rimentation mais je suis assez obsĂ©dĂ©e par les punchlines en ce moment.

D’accord. C’est quoi ta punchline du moment (sourire) ?
Bah j’en n’ai pas justement, j’ai un mal fou Ă  en trouver des gĂ©niales, c’est lĂ  qu’on se rend compte que c’est quand mĂȘme un vrai vrai talent d’ĂȘtre un rappeur (rires) !

Christine And The Queens by Federico Cabrera

Il y a donc l’Ă©criture et il y a le chant, la prononciation, diction. Et c’est marrant parce que dans un morceau comme « Nuit 17 Ă  52 », je me suis aperçu qu’il y avait des mots que j’avais mal entendus. Que lĂ  oĂč tu dis « allongĂ©e » j’avais entendu « l’ange dĂ©liĂ© » et que lĂ  oĂč tu dis « le nombre lutte contre l’oubli » j’avais entendu « non-moi lutte contre l’oubli ».
Oh, le non-moi et tout !

Oui, un truc totalement weird, je me disais : « Mais qu’est-ce qu’elle veut dire ?! »
Ahahahah, elle est conceptuelle cette fille (rires et grimace féroce : gnac) !

Ouais. C’est comme dans le morceau « Christine » oĂč j’ai entendu « éclis », un mot bizarre que je ne connaissais pas et qui a fait tiquer le MaĂźtre Capello en moi (Ă©clis est le nĂ©ologisme d’Ă©clats et de dĂ©bris que Tristan CorbiĂšre inaugure dans un poĂšme de son recueil Les Amours jaunes) ?
T’as imprimĂ© les paroles et tout (gros smile) ! J’aime bien glisser quelques mots bizarres oui, et c’est vrai que mon articulation n’est pas non plus trĂšs naturaliste et d’ailleurs souvent (sourire) y’a mĂȘme des gens qui me disent : « Mais des fois on a pas l’impression que tu chantes en français ».

Mais c’est intĂ©ressant, ça ouvre des trappes dans le son et le sens.
Oui.

Comme chez Bashung oĂč on ne comprend pas tout le temps tous les mots.
HĂ© oui. Je pense que c’est assez inconscient mais oui, j’aime bien pouvoir mĂącher les mots comme je veux quoi, prendre des libertĂ©s avec les prononciations, les Ă©tirer, les malaxer quoi. C’est pour ça que Bashung est un de mes chanteurs prĂ©fĂ©rĂ©s, et Christophe aussi, parce qu’ils ont des Ă©nonciations qui ne sont pas trĂšs naturalistes.

Oui, Christophe a aussi une façon trÚs particuliÚre de chanter. Et de parler aussi.
Exactement. Et moi c’est ça qui me fait parfois aimer trĂšs fort certains chanteurs français.

Sur cet album tu reprends d’ailleurs « Les Paradis perdus » de Christophe. Et c’est marrant parce que j’ai l’impression que ce morceau, et ce Christophe, celui d’aprĂšs « Les Mots bleus », fascinent les jeunes mĂ©lomanes. J’ai une amie, AgnĂšs Gayraud du groupe La FĂ©line, qui l’a aussi repris rĂ©cemment. Toi, qu’est-ce qui ta poussĂ© Ă  reprendre ce morceau ?
En fait, il est trĂšs trĂšs moderne, je trouve. Enfin tu vois, tout Ă  l’heure on parlait d’Ă©criture, de rap et de phrasĂ© et « Dandy / Un peu vieilli / Un peu maudit », c’est dĂ©jĂ  un phrasĂ© pas courant… Alors moi le texte je le trouve trĂšs beau et en plus ce qui me plaĂźt assez c’est qu’il y fait une allusion aux caves de Londres et que ça fait comme un Ă©cho dĂ©formĂ© Ă  mon projet (c’est en rencontrant trois travestis dans un bar dit « interlope » de Soho et en leur confiant son dĂ©sarroi artistique et sentimental que, raconte l’histoire, elle se verra conseiller d’inventer sa vie et lancera donc juste derriĂšre l’aventure Christine and the Queens – nda). Je suis une grande fan de Christophe, surtout de ses derniers albums que je trouve absolument impressionnants. Aimer ce que nous sommes, c’est trĂšs trĂšs impressionnant. Mais c’est vrai que « Les Paradis perdus » est un morceau qui a un fort pouvoir d’attraction, pour son texte et son instrumentation qui ont quelque chose de moderne. C’est pour ça que je l’ai repris, mais moi je l’ai mĂ©langĂ© avec un autre refrain…

Un truc de Kayne West, c’est ça ?
Oui.

C’Ă©tait pas assez moderne comme ça ?
Ouais c’est ça et j’ai creusĂ©, j’en ai fait un truc encore plus… L’hybridation m’intĂ©resse de maniĂšre gĂ©nĂ©rale, que ce soit dans ma vie, dans ma musique et dans mon Ă©criture. De confronter des choses qui sont apparemment pas confrontables m’intĂ©ressent. Et Ă  la base cette chanson a dĂ©jĂ  un truc Ă©trange dans le refrain, son refrain c’est dĂ©jĂ  une rupture…

Oui, d’ailleurs il s’en amuse lui-mĂȘme, Ă  un moment du morceau il surjoue le truc en prenant une voix trĂšs basse, presque grotesque, Quasimodo, monstrueuse…
Oui, c’est ça, c’est monstrueux, trĂšs curieux, il installe une ambiance crĂ©pusculaire dans le couplet qu’il casse complĂštement dans le refrain. J’improvise souvent les lignes de chant de mes morceaux. Et c’est en improvisant toute la rythmique de ma ligne de chant sur ce morceau que j’ai fini par me mettre naturellement Ă  chanter ce refrain de Kayne West (celui d’ « Heartless »). Bizarrement, il me paraissait moins en rupture que le refrain initial et ça m’a permis de rester dans l’humeur du couplet que j’adore. En fait c’est comme s’il le prolongeait. Et quand je me suis rendu compte que j’Ă©tais en train de faire ça – enfin j’Ă©tais pas en transe hein, c’est venu comme ça – forcĂ©ment ça m’a plu parce que ça me permettait aussi de faire une sorte de statement esthĂ©tique. D’afficher ces deux rĂ©fĂ©rences c’est comme si je parlais du projet.

Plus que si tu avais choisi d’y inclure ta reprise du « Photos Souvenirs » de William Scheller ?
Oui, sans doute…

Mais justement, tu ne penses pas que tout ça fait aussi un peu statement qui se la pĂšte, genre : « J’me me prĂ©sente, j’suis la nana branchĂ© et cĂ©rĂ©bral qui mixe Kanye et Christophe » ?
Bah ouais, ça peut faire ça. C’est sur que c’est un peu « concept » et tout mais en mĂȘme temps ça m’enthousiasme, c’est un dialogue que j’aime et pffffff moi ça me fait pas trop peur d’avoir l’air « concept ». Je sais passi t’as vu ma pochette mais elle est quand mĂȘme assez concept (rires) !

Conceptuelle ? Elle m’a juste fait penser Ă  Morrissey…
Ah bon ?!

Oui, pour ce cĂŽtĂ© bel androgyne qui tient des fleurs (ou alors il y a malentendu et Ă  l’heure oĂč nous parlons le choix de la photo de pochette s’est momentanĂ©ment arrĂȘtĂ© sur l’artwork qui viendra finalement illustrer la rĂ©Ă©dition amĂ©ricaine de son album et lĂ  c’est en effet plus conceptuel car le bouquet de fleurs sort du corps et remplace la tĂȘte)…
Ahhhh, alors ça fait plusieurs fois qu’on me parle de Morrissey, je vois qui c’est, mais je ne maĂźtrise pas le sujet. Il faudrait que je creuse ça.

A ses dĂ©buts avec The Smiths il montait parfois sur scĂšne avec un bouquet de glaĂŻeuls pour symboliser, en gros, l’amour et la violence, le romantisme et la sauvagerie parce qu’il s’en servait aussi comme d’un fouet, fouettait l’air avec, et finissait par les saccager par terre.
Ah c’est cool ! Je savais pas. D’accord alors. Donc oui, je reprends cette posture androgyne Ă  mon compte et c’est peut-ĂȘtre un peu trop Ă©vident mais ça me faisait plaisir. C’est un plaisir coupable que je me suis autorisĂ© (rires) !

cover Christine

A propos d’autorisation, quelle a Ă©tĂ© ta marge de manoeuvre en terme de radicalisme sonore ? Parce que j’ai trouvĂ© que tu avais opĂ©rĂ© des changements sur les titres qui figuraient dĂ©jĂ  sur tes EP. J’ai l’impression qu’ils sonnent moins pointus, plus datĂ©s annĂ©es 80…
Ah, c’est Ă©trange que tu dises ça parce que justement je voulais sortir de ça. Moi je trouve que mes EP sonnent plus annĂ©es 80 que mon album… En tous cas pour l’album j’avais plusieurs envies que j’avais pas pu concrĂ©tiser sur les EP par manque de moyens, notamment celle d’avoir plus de sons analogiques. Je voulais un son encore plus hybride. J’avais tout fait sur ordi jusqu’Ă  prĂ©sent et j’en Ă©tais Ă  un stade oĂč j’en avais un peu marre, j’avais envie d’en sortir un peu et comme je voulais un son minimaliste, c’est-Ă -dire avec peu d’instruments, il me fallait des sons qui prennent beaucoup d’espace et qui soient chauds. Enfin c’est des considĂ©rations un peu techniques, mais du coup de ce point de vue passer Ă  plus d’analogique Ă©tait presque capital. J’avais donc l’impression de sortir un peu du truc eighties. Parce que quand tu composes sur ordi t’as tout de suite un son un peu eighties. Mais peut-ĂȘtre que malgrĂ© tout j’en sors pas et que c’est en fait une esthĂ©tique ancrĂ©e en moi depuis quelques annĂ©es. Mais mon but c’Ă©tait d’en sortir un peu. Du coup j’ai travaillĂ© avec quelqu’un, pour la premiĂšre fois.

Avec un collaborateur de Metronomy, c’est ça ?
Oui, un de leur producteur. D’ailleurs moi j’Ă©tais un peu sceptique au dĂ©part. DĂ©jĂ  en France j’avais fait pas mal de rencontres qui n’avaient pas abouties. Soit parce que le mec prenait trop de place et voulait trop emmener mes maquette ailleurs, soit parce qu’on n’avait juste pas les mĂȘmes rĂ©fĂ©rences. En tous cas, le cĂŽtĂ© « Je suis le producteur, tu es l’interprĂšte », ça ne marche pas avec moi. Et puis je suis allĂ©e voir Ash Workman, qui a donc produit Metronomy (leurs deux derniers disques, The English Riviera et Love Letters – nda). J’Ă©tais un peu sceptique parce que moi j’aime bien Metronomy mais j’aime pas la prod. C’est pas ce que je voulais. Et en fait on s’est entendu sur plein de choses, notamment sur des rĂ©fĂ©rences assez inattendues. A ce moment-lĂ  comme moi il Ă©coutait beaucoup Drake par exemple. Mais surtout y’a eu un vrai dialogue. Il Ă©tait trĂšs respectueux, y’a pas eu de problĂšme d’ego, il m’a apportĂ© ce qui me manquait et voilĂ . J’avais pas peur d’ĂȘtre control freak avec lui. Parce que je suis Ă  la fois trĂšs timide et trĂšs control freak…

C’est souvent liĂ©… !
Ouais, c’est vrai ! Du coup le son a effectivement un peu changĂ© mais…

Attends, j’ai pas non plus trouvĂ© que tous les morceaux sonnaient eighties. « Saint Claude » se dĂ©tache par exemple de ce genre de considĂ©rations (elle semble acquiescer). D’ailleurs « Saint Claude » se dĂ©tache plus largement du disque. Il semble Ă©vident qu’il se passe un truc sur ce morceau qui ne se passe pas ailleurs. Est-ce que tu sens ça ?
Hum… Disons que sur le disque y’a des morceaux qui agrippent plus que d’autres et « Saint Claude » fait partie de ces morceaux-lĂ … Mais oui, il y a quelque chose d’autre, parce que bon, ça fait un peu branlette de le dire, mais mĂȘme moi je me surprend Ă  ĂȘtre Ă©mu quand je l’Ă©coute et j’Ă©tais contente que ça m’arrive parce que ça m’Ă©tait pas arrivĂ© jusque-lĂ . Ce morceau s’est donc dĂ©tachĂ© du reste assez naturellement. AprĂšs j’ai justement pas l’impression que c’est un album oĂč y’a des singles…

Oui, mais quand je parle de morceau qui se dĂ©tache, je ne parle pas de single au sens de tube, je parle juste d’une porte qui s’ouvre sur une esthĂ©tique et une Ă©motion plus puissante, enfin prĂ©sente, qui va chercher ailleurs…
Oui, je vois ce que tu veux dire.

Et dans ton disque pour moi, ça a lieu deux fois, sur « Saint Claude » et sur « Nuit 17 Ă  52 ». Et c’est peut-ĂȘtre pas anodin que ça se fasse sur deux morceaux en français. LĂ  on est dans autre chose, quelque chose qui se passe pas sur un morceau plus ludique comme « Science Fiction » par exemple.
Oui, bien sĂ»r. C’est le but. « Science-Fiction » n’est pas du tout dans l’Ă©motion. Que ce soit sur scĂšne ou dans son mĂ©canisme d’Ă©criture, c’est une chanson qui n’a pas du tout Ă©tĂ© Ă©crite pour ça. Mais elle est intĂ©ressante parce que ce n’est pas non plus une chansons uptempo entraĂźnante, elle est entre les deux donc c’est un petit peu monstrueux quoi. C’est ludique mais pas suffisamment efficace. C’est vrai que je me rends compte que cet album n’a pas de vrais titres efficaces. Par exemple on m’a souvent fait la rĂ©flexion comme quoi cet album n’avait pas de titre comme…

« The Loving Cup » par exemple ?
Effectivement.

J’imagine que pas mal de fans devaient s’attendre Ă  le retrouver sur ton premier album.
Oui, j’ai eu quelques rĂ©flexions lĂ -dessus. AprĂšs, encore une fois, ce morceau-lĂ  ne me semblait pas avoir sa place ici, en terme de propos, d’esthĂ©tique, d’enchaĂźnement. AprĂšs pour moi y’a deux autres morceaux forts sur ce disque c’est la reprise de Christophe et le dernier morceau (« Here » – nda), mais bon c’est tout personnel hein.

J’y pense : Christophe est-il au courant de ta reprise ? Etes-vous mĂȘme en contact et vous ĂȘtes-vous rencontrĂ©s ? Parce que je sais que c’est pas un mec inaccessible…
Non, non, c’est vrai, c’est mĂȘme quelqu’un d’assez ouvert et, oui, oui, il est au courant et il a bien aimĂ© apparemment. Il paraĂźt mĂȘme qu’il a demandĂ© mon numĂ©ro tĂ©lĂ©phone pour m’appeler alors bon, j’attends son appel ! Et comme c’est quelqu’un de nocturne je me tiens prĂȘte Ă  un appel Ă  3h du mat’ (rires) ! En tous cas c’est une bonne nouvelle qu’il aime et qu’il veuille m’appeler parce que par exemple pour « Photos Souvenirs » j’avais pas eu de retour de William Sheller.

Oui, je ne sais pas si William Sheller est aussi ouvert que Christophe…
Mais bon, j’aime beaucoup William Sheller aussi.

Il y a un autre morceau en français sur cet album, c’est « Christine ». Si j’ai bien compris c’est mĂȘme la version française de « Cripple » (issu de son deuxiĂšme EP), un de tes morceaux les plus accrocheurs. Pourquoi en avoir fait une VF ?
Pour le coup c’est vrai que c’est un des morceaux les plus solaires… HĂ© bien ce qui s’est passĂ© c’est que j’ai tout bĂȘtement commencĂ© Ă  dĂ©fendre le morceau sur scĂšne en Angleterre et je me suis rendu compte que le texte ne pouvait pas marcher. Je pensais que « cripple » voulais dire abĂźmĂ© Ă  la fois physiquement et psychologiquement, et j’aimais cette ambivalence, c’est pour ça que j’avais choisi ce mot, et le dictionnaire de Google m’avait donnĂ© raison. Mal m’en a pris parce que en rĂ©alitĂ© ça veut dire handicapĂ© moteur.

Merde.
En gros mon refrain voulait donc dire : « J’adore ĂȘtre un handicapĂ© moteur », ce qui n’est pas (elle prend son accent patate chaude de bourge coinçosse – nda) DU TOUT passĂ© Ă  Brighton et compagnie ! Et puis mĂȘme moi, c’Ă©tait pas ce que je voulais dĂ©fendre !

Dommage, « cripple », ça sonnait bien !
Ouais, c’est ça qu’est con. Du coup la question de la rĂ©Ă©criture s’est posĂ©e et j’ai rĂ©Ă©crit une version en anglais qui sera un peu diffĂ©rente de l’ancienne et dans la foulĂ©e je me suis essayĂ©e Ă  la faire en français. Je me suis justement dit que c’Ă©tait intĂ©ressant parce que c’est l’un de mes seuls morceaux un peu pĂ©chus et que ça ne m’Ă©tait pas naturel de faire des chansons pĂ©chues en français. C’Ă©tait un dĂ©fi quoi.

C’est marrant que tu l’aies rebaptisĂ© « Christine » car j’ai remarquĂ© dans tes chansons tu te parlais rĂ©guliĂšrement Ă  toi-mĂȘme, ou Ă  Christine, selon le degrĂ© de fusion ou d’identification que tu fais entre les deux. (Elle rigole.) D’oĂč vient d’ailleurs ce nom de scĂšne ?
Ecoute, ça part d’un truc trĂšs crĂ©tin, c’est qu’en fait j’utilisais dĂ©jĂ  tout le temps ce nom pour parler de gens dont je me souvenais plus le nom. C’Ă©tait devenu une blague avec mes amis. A chaque fois que j’arrivais quelque part, on me disait : « Comment va Christine ? » J’Ă©tais là : « Christine va trĂšs bien ». Donc je sais pas, ça m’a paru Ă©vident. Pourtant, je suis pas si fan que ça de ce prĂ©nom mais elle Ă©tait dĂ©jĂ  tellement lĂ … Tout s’est fait Ă  l’instinct sur ce projet (rires) ! Tout a Ă©tĂ© trĂšs spontanĂ©.

Et ça te fait bizarre que ce prĂ©nom et que cet autre prennent tant d’importance dans ta vie ? Tous les gens qui ne sont pas tes intimes doivent t’appeler Christine…
MĂȘme les gens avec qui je suis intime et avec qui je travaille m’appellent Christine. Mes managers m’appellent Christine par exemple. Parfois c’est marrant, ça permet des nuances auprĂšs de gens qui m’aiment bien. Quand ça va pas, c’est : « Bon, Christine ! » Tu vois, ce truc-lĂ . Mais Ă©coute, moi ça me chamboule pas du tout, je suis trĂšs habituĂ© aux deux prĂ©noms et je pense surtout que j’Ă©tais prĂȘte psychologiquement Ă  ĂȘtre plusieurs personnes depuis longtemps. En fait c’est un rĂȘve qui se rĂ©alise. J’ai juste fait mon coming-out en tant que personne multiple.

(SUITE ET FIN.)

Christine5--ÂźJEFFHAHN

(LE BEFORE.)

0 réponses

Laisser un commentaire

Rejoindre la discussion?
N’hĂ©sitez pas Ă  contribuer !

Laisser un commentaire