CHRISTOPHE (1) “BEVILACQUA”


 

8 dĂ©cembre 2010. 21h. Je compte les E.T en buvant un champagne tellement classe que j’en ignorais jusque-lĂ  l’existence – du Ruinart. Il y a aussi un jukebox, des synthĂ©s et bibelots divers. J’allume une clope. Je suis chez Christophe Bevilacqua, prĂšs de Montparnasse, Paris. Rencontrer le chanteur d’ « Aline » (aka Daniel Bevilacqua) fut une partie de plaisir. Un petit mail quelques semaines plus tĂŽt Ă  son attachĂ© de presse et le lendemain sa manageuse m’appelait pour prendre note de ma demande et me dire que oui, ce serait possible d’interviewer Christophe. Ça se ferait en soirĂ©e, j’aurai 4 heures, shooting compris et il fallait mĂȘme que je m’attende Ă  ce que ça dĂ©borde tant Christophe aime prendre son temps. Le jour J, il confirmera « Moi ce que j’aime bien c’est quand on dine. Comme ça on passe 2-3 heures ensemble. C’est mieux. »

J’avais dĂ©jĂ  lu des interviews de lui et Ă  chaque fois tous les journalistes (print comme 2.0) relataient sa gentillesse et son attachement Ă  proposer un vĂ©ritable espace de discussion et d’échange. Ça ne m’a donc pas Ă©tonnĂ©, mais quand mĂȘme, c’est tellement rare. DerniĂšrement, le producteur Jean-Louis PiĂ©rot ne me disait pas autre chose. « AprĂšs avoir fini Fantaisie militaire, il avait Ă©tĂ© question que je travaille avec lui. Je l’ai donc rencontrĂ© une nuit mais pas pour bosser, pour discuter, et j’ai trouvĂ© le mec positivement givrĂ©, incroyable. » PrĂšs de deux heures durant, je penserai de mĂȘme. On sera lĂ  comme deux chercheurs, lui tĂątonnant Ă  travers mes questions, moi tĂątonnant Ă  travers ses rĂ©ponses. TĂątonnant tous deux Ă  travers les mots avec tout le long de longs silences palpables, impossible Ă  retranscrire.

 

En attendant j’observe les lieux, pleurant pour le photographe qui n’a finalement pas pu venir (mince, 22 E.T. quand mĂȘme, il se serait rĂ©galĂ©) et je fais connaissance avec manageuse. IntĂ©ressante sa manageuse. Marie-Pierre Chevalier : une brune mousseuse, jeune et punchy. Au tĂ©lĂ©phone, avec son nom Ă  l’ancienne, son vouvoiement et les 66 ans de Christophe, je l’avais spontanĂ©ment imaginĂ© de la gĂ©nĂ©ration Rock&Folk, genre la cinquantaine charmante, depuis des plombes dans le mĂ©tier. D’oĂč le savoir-faire d’un naturel dĂ©sarmant. Elle n’a que 29 ans. Comme je lui demande, elle m’explique comment elle est devenue sa manageuse et mĂȘme co-paroliĂšre (sur 3 titres de son dernier album) alors qu’il y a peu elle Ă©tait encore en fac de droit et qu’à part « Les mots bleus », en gros, elle savait rien de lui. Je lui explique que moi aussi. Je l’ai vraiment dĂ©couvert sur le tard, il y a 6 ans, avec Bevilacqua (96), l’album Ă©lectro-synthĂ© oĂč il largue les amarres. Album suivi par Comm’ si la terre penchait (2001) et Aimer ce que nous sommes (2008) que Motors rĂ©Ă©dite ce 28 mars (je l’ignore le jour de l’entretien). C’est ce Christophe qui m’intĂ©resse. Celui qui, d’ « Aline » en Alien, fascine et façonne de grands musiciens pop comme Air, Bertrand Burgalat, SĂ©bastien Tellier. Le Christophe qui est, depuis le dĂ©part de Bashung, notre dernier architecte de la chose. Aristocr(e)ate et tout. Des bottes dans l’escalier : le v’lĂ .

Les prĂ©sentations faites, il Ă©voque son prochain concert avec Marie-Pierre. Il veut y aller en caisse. « Chris, la Meurte et Moselle est classé vigilance accrue. » « Non mais attends, moi je suis un voyageur. » « Tu comprends pas : mĂȘme les trains circulent pas, alors la voiture t’oublie. » Elle s’éclipse, me laissant seul avec des clopes, du champ’ et le 23e E.T. des lieux, qui porte Ray-ban, moustache et cheveux en arriĂšre. Assis Ă  table en face de moi, il fixe son iPhone en marmonnant, hĂ©bĂ©tĂ© « Nick Cave in speed, camera crash »


“le don c’est de savoir comment recoller les bouts”



Bonjour Christophe. C’est quoi cette histoire de “Nick Cave camera crash” ?
Nick Cave vient de perdre son permis. Aujourd’hui. Regardez (il me tend son iPhone, nda).

Ça c’est la photo de la voiture de Nick Cave ?
Oui, je viens de voir ça « Nick Cave in speed : camera crash ». Ah ouais ok, il s’est fait un crash.

Vous avez trouvé ça sur un site ?
Oui, et si je clique là je peux en savoir plus. Y’a plein de trucs sur internet, ça vaut parfois le coup.

Vous y aller souvent ?
J’y vais quand je veux lire une histoire sur Brando (Marlon, nda) ou que je cherche des infos sur de la pĂ©loche…

Et l’iPhone…
L’iPhone c’est un truc de fou. Y’a des mecs ils vivent pas sans l’iPhone.

Ça fait longtemps que vous en avez un ?
Ah oui pourquoi j’avais achetĂ© l’iPhone ? Ah oui j’avais essayĂ© un comment, un Blackberry lĂ . Trop prise de tĂȘte.

Vous préférez Apple, plus ergonomique, stylé, intuitif ?
Oui, mĂȘme si je les dĂ©teste.

Pourquoi ?
Oh parce qu’ils ont la grosse tĂȘte. Mais en mĂȘme temps y’a des choses comment, intĂ©ressantes Ă  voir. Mettons quand vous allez dans leur magasin au carrousel du Louvre lĂ . Vous y ĂȘtes dĂ©jĂ  allĂ© ?

Non.
Y’a des gens qui sont là, ils s’assoient, ils dorment là, ils observent quoi.

Comme dans un temple

Ils sont chez Apple quoi et en fait ils sont fans de comment, je sais pas quoi.

Vous m’offrez du Ruinart là, vous buvez quoi vous ?
Du thé.

Vous venez de vous levez ?
Oui, aujourd’hui je suis en dĂ©calage (il s’est levĂ© y’a un heure, nda).

Tout le temps, non ?
Oui, mais aujourd’hui, c’est pire que d’habitude car j’ai travaillĂ© tard et j’arrivais plus Ă  me rĂ©veiller.

Ça fait longtemps que vous vivez de nuit ?
Depuis le début.

De votre carriÚre ?
Ah non, le début de ma vie hein.

C’est pas liĂ© Ă  la musique ?
Pas du tout. C’est juste liĂ© comment, Ă  un choix
 d’aimer la nuit peut-ĂȘtre. D’aimer les gens de la nuit. Ils ont plus de folie. Moi malheureusement je me fais toujours une piĂštre idĂ©e des gens du jour, qu’ont la tĂ©loche quoi.

Vous les voyez comme des gens qui portent des Ɠillùres ?
Bah c’est pas ça mais la tĂ©loche c’est quand mĂȘme un truc qui arrange personne. Moi j’en ai pas mais j’ai le cĂąble, comme ça j’ai toutes les chaĂźnes de cinĂ©ma et quelques autres chaines intĂ©ressantes, genre celles sur les animaux, parce que j’aime bien.

Les documentaires animaliers ?
Oui, les bons documentaires. Mais dĂšs fois, juste pour voir, je vais sur la une et je me dis qu’avec ça c’est normal que les gens du jour soient diffĂ©rents des gens de la nuit
 En mĂȘme temps ils sont peut ĂȘtre heureux comme ça. Mais comment, la tĂ©lĂ© ça devrait ĂȘtre autorisĂ© que le week-end.

Ce décalage horaire est propice à la création ?
Non, parce que des fois je me rĂ©veille Ă  10h du matin avec des idĂ©es que j’ai dĂ©jĂ  Ă©crites ou mises en boite.

Vous les enregistrez parfois sur votre iPhone ?
Oui, oui, je travaille beaucoup avec l’iPhone. Je travaille aussi beaucoup avec ma camĂ©ra.

Sur votre caméra ?
Oui, car le son y est trĂšs trĂšs bon.

C’est une quoi ?
Une Sony HDV que je viens d’acheter. Le son de l’iPhone est bon, mais le HDV c’est plus profond, plus cinĂ©ma.

Parlons donc de votre rapport aux machines. Dans les annĂ©es 70 la dĂ©couverte des synthĂ©tiseurs et des ordinateurs vous a fait prendre un virage musical. Un virage tel qu’il vous a ouvert un public plus jeune qui ne connaissait de vous qu’« Aline » et « Les mots bleus ».
En fait c’est comme si j’avais pas de public hĂ©hĂ©.

Pas de cƓur de cible.
VoilĂ . C’est aussi parce que dans les annĂ©es 70 j’Ă©tais vachement marginal. Je racontais moins ma vie. Et puis Ă  l’époque, en journal branchĂ© technique, y’avait Keyboard mais c’Ă©tait pas un truc trĂšs important. T’avais plus des magazines branchĂ©s musique oĂč les mecs faisaient des trucs formatĂ©s showbiz. Tout ça a commencĂ© Ă  changĂ© en 76 quand Jarre (Jean-Michel, nda) est arrivĂ©. Moi ça faisait 6 ans que j’avais achetĂ© mon premier synthĂ©.

Vous vouliez changer votre musique et votre maniùre d’en faire ?
Non pas du tout, c’est une question de hasard. J’ai toujours su ce qui m’intĂ©ressait pour faire de la musique et dans ces magazines des passeurs parlaient du synthĂ©tiseur. Ils disaient « Tel truc va sortir qui fait ceci cela ». ça rĂ©sonnĂ© chez moi et j’ai suivi ça comme un collectionneur de machines. A l’époque je me souviens qu’il y avait aussi Music Land, un magasin oĂč on parlait entre mecs. Moi je me faisais pas influencer, mais j’écoutais. LĂ  rĂ©cemment je me suis fait influencer sur une machine que j’aie lĂ , un vieux Korg. Je l’ai pas payĂ© cher car je l’ai trouvĂ© sur eBay, mais ça m’embarrasse. Comme quoi je devrais choisir mes machines sans Ă©couter personne.

Quand commencez-vous Ă  vous Ă©quiper en ordinateurs ?
L’ordinateur c’est venu plus tard. Pour Les paradis perdus j’avais pas d’ordi, que des synthĂ©s. Les mots bleus pareil. Pour moi l’ordi arrive au dĂ©but des annĂ©es 80, avec les premiers Mac.

Votre premier ordinateur était un Mac ?
Oui, un petit Mac en noir et blanc, qui m’a d’ailleurs tuĂ© les yeux. Je sais plus quel logiciel c’était mais c’était trĂšs intĂ©ressant. Je voulais faire de la programmation de sĂ©quences en temps rĂ©el et trĂšs peu d’ordinateurs et de synthĂ©s permettaient de faire ça. Mais aujourd’hui je travaille pas trop sur des plug-in, plutĂŽt sur des machines tactiles.

Vous tenez à ce que la musique soit générée par des touches qui correspondent à des notes ?
Oui, pour moi c’est important car je suis un autodidacte qui a toujours Ă©tĂ© amoureux des instruments. Par exemple j’ai plein de guitares dont je me sers Ă  mon niveau, sans chercher Ă  m’amĂ©liorer. Pour les machines c’est pareil. J’aime quand elles sont naturellement excitantes, comme le Mini Moog Arp Prophet, le Fairlight, les samplers. Tout ça c’est des machines qui rĂ©sonnent bien chez moi. C’est comme cette machine lĂ , la machine que tous les suĂ©dois et les allemands utilisent. Il y en trĂšs peu d’exemplaires. J’ai eu la chance d’en attraper une. C’Ă©tait pas Ă©vident.

 

A l’époque si vous sortez peu de disques c’est que vous prenez le temps d’apprivoiser tout ça ?
Non, je me pose pas la question : je m’amuse. Et puis je suis dans plein d’autres passions.

Lesquelles ?
J’ai ma salle de cinĂ©ma, d’autres envies de vie… Et je veux effectivement dĂ©couvrir les nouvelles technologies pour donner une nouvelle couleur Ă  ma musique. D’un coup, en remplaçant la bande analogique par des programmes numĂ©riques, l’ordinateur permet de multiplier quasiment sans fin le nombre de pistes alors j’explore tout ça dans l’espoir de pouvoir un jour me passer de cette grosse machine qu’est le magnĂ©to 24 pistes, qui prend une place pas possible.

Partant de lĂ  avez-vous pu assez vite travailler tout seul chez vous ?
J’ai longtemps bossĂ© sur des bandes mais trĂšs tĂŽt je prĂ©parais dĂ©jĂ  mes maquettes chez moi sur un Revox. Il pouvait quasiment rien stocker mais ce qu’Ă©tait bien c’est qu’il me permettait de faire des pistes que j’aurais pas pu faire au piano. Ce cĂŽtĂ© prospectif c’est parfait pour moi qui suis autodidacte et pas un gĂ©nie de la technique. C’est ça ma diffĂ©rence, ma faille et mon atout.

Ces machines laissent-t-elles de la place aux accidents qui enrichissent la musique ?
Bien sĂ»r. AprĂšs c’est le cerveau qui absorbe tout ça, le mental qui prend le relais et qui fait des dĂ©coupages et des collages. C’est lui le maitre des belles et des mauvaises failles. Je travaille donc pas mal autour de mes archives. Je suis un archiviste. J’ai plein de notes et de gimmicks en stock. Certaines choses que j’ai dĂ©jĂ  trouvĂ©es et qui n’étaient pas au bon endroit au bon moment Ă  l’époque finissent parfois par trouver leur place. Dans Aimer ce que nous sommes j’ai des gimmicks qui datent d’il y a 30 ans.

Là la dématérialisation de la musique ouvre des perspectives pharaoniques

Oui et tout ce qui est collectionnable se dĂ©mode pas parce qu’on s’entoure de ce qu’on aime. Et c’est pareil pour la musique : les gimmicks qu’on stocke on les voit pas mais c’est comme les photos qu’on garde.

Le MP3 vous n’ĂȘtes donc pas contre ?
Si, ça me gave  J’écoute beaucoup de son, de mix et c’est trĂšs rĂ©duit. Y’a pas tout le spectre et Ă  moins de ressortir du vinyle c’est pas demain que ça va s’arranger.

Vous tenez au CD, au format album ?
Surtout au vinyle. LĂ  je ressors Bevilacqua, un album de 96.

Ah oui ? Pourquoi ça ?
Parce que ce disque n’a pas eu la vie qu’il mĂ©rite. A l’Ă©poque j’ai eu des problĂšmes de communication avec la direction d’Epic. Du coup on s’est engueulĂ© et on a rompu le contrat. Mais moi j’ai toujours cru Ă  cet album et que je voulais pas qu’il reste dans les tiroirs d’Epic j’ai demandĂ© Ă  Francis Dreyfus (directeur du label Motors, nda) de racheter les bandes. C’était vachement dur, il ramait, je lui demandais tout le temps « Alors tu l’as rachetĂ©, tu l’as racheté ? ». Je l’ai poussĂ©.

C’est donc pour ça que les mĂ©dias considĂšrent Comm’ si la terre penchait comme le disque de votre retour alors que 5 ans plutĂŽt vous Ă©tiez dĂ©jĂ  de retour avec Bevilacqua
Oui, c’est Ă  cause du crash avec Epic. Ça a freinĂ© le succĂšs du disque. Mais il s’en est quand mĂȘme vendu 50 000 exemplaires en un mois.

De Bevilacqua ?!
Bien sûr.

C’est beaucoup vu la facture de ce disque, trĂšs moderne, Ă©lectro, en rupture de ban avec la structure pop couplet/refrain. Cette direction-lĂ  c’était voulu dĂšs le dĂ©part ?
Non, non je me disais pas ça, c’est plus liĂ© Ă  mon Ă©quipement, au fait que j’avais 30 synthĂ©s et que je l’ai presque fait exclusivement chez moi. C’est aussi pour ça qu’il m’est cher. Et aussi parce que c’est la premiĂšre fois que je faisais moi-mĂȘme paroles et musiques.

Alors que vous aviez l’habitude de travailler avec des auteurs…
Oui, mais lĂ  je sais pas pourquoi : tout venait. J’Ă©tais dans des excĂšs d’idĂ©es. J’ai fait beaucoup de choses Ă  cette Ă©poque…

Ça faisait presque 10 ans que vous n’aviez rien sorti. Pensez-vous que ça ait jouĂ© ?
Non, ce qui comptait pour moi c’était de rĂ©aliser un truc comme si ça avait Ă©tĂ© que pour moi. Tout ça c’est liĂ© Ă  des moments de vie, de magie… Je me souviens d’avoir fait trĂšs vite « J’t’aime Ă  l’envers »… Y’avait encore mon guitariste Patrice Tison, qu’Ă©tait un Dieu. C’est important pour moi d’ĂȘtre entourĂ© de mecs avec qui je partage de vrais moments de vie. Parce qu’avec moi on se contente pas d’enregistrer en studios, on collabore, on cherche ensemble. J’ai fini le disque en Ă©quipe aux studios Ferber. Veronica Ferraro et Boodjie (duo productrice, ingĂ©-son, nda) ont Ă©tĂ© mes complices. Alan Vega (ex- moitiĂ© du duo New-Yorkais culte Suicide) est mĂȘme passĂ© un soir… VoilĂ , on l’a rĂ©alisĂ© Ă  trois. Et moi j’ai vraiment dĂ©couvert mon album quand j’ai fait faire l’Ă©coute Ă  Ferber. Y’avait 50 personnes et quand j’ai vu la rĂ©action des j’étais fier. J’Ă©tais fier car dans ce mĂ©tier y’a quand mĂȘme souvent des gens bouchĂ©s qui comment dire, ne se rendent pas compte du niveau de l’album Bevilacqua.

Vous allez le ressortir tel qu’il Ă©tait Ă  l’époque ?
Oui. Francis voulait le retoucher. C’est un album plein de dĂ©fauts, notamment au niveau du chant car j’ai fait que deux prises par morceau, mais pour moi ces dĂ©fauts sont des plus. Donc j’ai dit « Non, moi je sors l’album original, avec sa couleur de l’époque. » On va juste le remasteriser, mais Ă  part ça on va rien toucher.

En comparaison on disait que 5 ans plus tard Comm’ si la terre penchait avait plus fait parler de lui. Comment avez-vous vĂ©cu ça ?
Je me rendais pas tellement compte. J’étais content de ce disque, je l’avais signĂ© avec Nicolas Gautier (directeur artistique chez AZ/Universal, nda), que j’aime bien, mais Comm’ si la terre penchait ne pas parti de mes albums prĂ©fĂ©rĂ©s. Moi mes albums prĂ©fĂ©rĂ©s c’est Bevilacqua, Le Beau bizarre et Aimer ce que nous sommes.

Pourquoi Comm’ si la terre penchait ne figure-t-il pas parmi vos albums favoris ?
Pour moi cet album a un problĂšme de cordon. Et pourtant dans cet album on enchaĂźne les morceaux. Mais je crois que j’ai voulu ça pour lui donner une cohĂ©rence alors qu’il n’en avait pas vraiment. Et puis le succĂšs de Comm’ si la terre penchait est relatif. Il n’a mĂȘme pas fait disque d’or alors que pour le dernier, Aimer ce que nous sommes, on a fait double disque d’or. J’en Ă©tais fier car c’est un des albums que j’aime beaucoup. Il a une vraie cohĂ©rence mĂȘme si y’a des ratages. Et puis y’a Le beau bizarre. Celui-lĂ , je l’adore. C’est des bons moments de studio et un travail bien abouti.

 

Un travail bien abouti en mĂȘme temps qu’un ravalement de façade. Le disque est sale, Ăąpre, noir. LibĂ©ration l’intĂšgre dans son top 100 meilleurs albums du rock’n’roll. Bref, en 1978, avant Bashung et Taxi Girl, avec Le beau bizarre, rompent avec le post yĂ©yĂ© d’ « Aline » et des « Mots bleus », vous inaugurez les dĂ©buts d’un vrai rock français….

Ah oui.

 

 

Cinq ans avant sur Les Paradis perdus vous vous autorisiez tout de mĂȘme dĂ©jĂ  quelques saillies psychĂ©dĂ©liques qui brouillaient les pistes. Je pense Ă  la seconde partie instrumentale du morceau titre, « Les paradis perdus », et notamment au morceau d’ouverture, « Avec l’expression de mes sentiments distinguĂ©s », instrumental en forme de maelström oĂč tournoient, passĂ©s au hachoir, des bribes hallucinĂ©es de vos tubes « Aline » et « Les marionnettes ». Et lĂ  c’est bizarre car vous semblez autant chercher Ă  vous dĂ©faire de ces chansons qu’Ă  en rappeler le terrible pouvoir d’attraction.
Ah oui, c’est vrai, c’est vrai. C’est pour ça que je dis toujours que ces chansons-lĂ  sont mes chansons du prĂ©sent. La plupart des gens, quand ils font un truc, c’est classĂ©, machin


Mais vous vous évoluez dans un éternel présent ?
Exactement ! C’est pour ça que sur scĂšne musicalement on se rĂ©gale. Avant dans la deuxiĂšme partie de mon show je faisais beaucoup plus de hits mais lĂ  j’en ai virĂ© pour faire « Shake it baby », « Parfum d’histoire », des trucs plus durs.

L’envie de larguer les amarres

Juste d’envie d’ĂȘtre soi-mĂȘme. Et « Shake it baby » y’en a pas beaucoup qui la connaissent mais quand on la fait y’a un tel climat que je sens les gens rentrer dedans


Le 29 novembre dernier vous l’avez d’ailleurs jouĂ©e Ă  la soirĂ©e de remise des prix SACEM

Ouais mais Ă  la SACEM on avait un systĂšme de son de merde parce que le mec m’avait jamais sonorisĂ©, tout ce que je dĂ©teste. Ça n’avait donc pas beaucoup d’intĂ©rĂȘt.

Vous avez aussi jouĂ© « Les Paradis perdus », une chansons qui semble toujours aussi intemporelle, comme suspendue dans le temps. « Dandy, un peu maudit, un peu vieilli » chantez-vous et ça y est, en quelques rimes et quelques accords de piano, le charme opĂšre…
Oui, quand je la joue il se passe un truc. Avec ce texte, le film est lĂ . Je la chante tout le temps…

Vous ne vous en lassez pas…
Non, j’ai virĂ© « Daisy », « J’l’ai pas touchĂ©e », des trucs comme ça. Virer des hits c’est important pour moi, ça a Ă©tĂ© un tournant. Ça s’est pas fait au dĂ©but. C’est venu aprĂšs plusieurs concerts, aprĂšs des annĂ©es. Mais je joue toujours « Les paradis perdus », « Les marionnettes », « Senorita », « Aline » et « Les mots bleus ».

J’ai remarquĂ© qu’il n’y a pas que dans le morceau d’ouverture des Paradis perdus que vous malaxez votre propre rĂ©pertoire. Vous le faites aussi dans « Wo wo wo », le morceau d’ouverture d’Aimer ce que nous sommes mais de maniĂšre plus Ă©trange encore. Le morceau est chantĂ© par Isabelle Adjani. A un moment, elle dit du bout des lĂšvres « Je lui dirai » et lĂ  il se passe bel et bien quelque chose d’étrange, comme une connexion Ă  travers les Ăąges, car on a l’impression qu’elle va chanter « Les mots bleus », « je lui dirai les mots bleus », mais elle n’en esquisse que la possibilitĂ©, nous remettant au cƓur d’une histoire qu’on croyait rĂ©volue…
Exactement. A la base c’est Alain Bashung qui devait chanter ce morceau. Je l’avais Ă©crit pour lui. Les « je lui dirai » c’est ceux de sa version des « Mots bleus ». Mais comme au mĂȘme moment il avait fait un duo avec Daniel Darc je l’ai puni.

A cause de ce duo trĂšs dispensable avec Daniel Darc ?
Oui… Je regrette des fois. Mais Isabelle l’a tellement bien fait. Elle le joue, c’est bien, c’est bien aussi. C’est bien Isabelle Adjani.

Vos albums sont souvent comme des films qui prennent de grandes voix dans leurs toiles. Il y a donc celle d’Adjani sur « Wo wo wo », mais aussi celle d’Isabella Rossellini sur « Voir », de Big Joe Williams sur « Nuage d’or », d’Enzo Ferrari sur « Enzo », d’Alan Vega sur « Rencontre Ă  L’as Vega » 
De Daniel Fillipachi aussi (sur « Les voyageurs du train », nda), importante…

Oui et il y a cette mystérieuse et bouleversante voix de vieille sur « It must be a sign ». Parlez-moi de ce morceau.
C’est difficile d’en parler. La voix de femme qu’on y entend c’est celle de Denise Colomb (photographe française morte en 2004 Ă  102 ans, nda). Ça faisait longtemps que j’avais cet enregistrement de sa voix dans mes tiroirs. Depuis 1985, je crois bien. Et puis comment, j’ai fait ce piano un jour, comme ça, pour m’amuser et puis aprĂšs le truc – et ça c’est le don qu’on a en tant que crĂ©ateur, c’est ça, pas autre chose – c’est de savoir comment recoller les bouts. Le piano que j’avais fait Ă©tait dĂ©jĂ  trĂšs trĂšs barrĂ©. C’était le deuxiĂšme piano que je faisais pour ce disque et je voulais le faire rejouer par le pianiste qu’avait dĂ©jĂ  jouĂ© sur « Parle-lui de moi », qu’Ă©tait dĂ©jĂ  un piano que j’avais pas jouĂ© car trop technique. C’est donc un musicien de classique qui l’avait jouĂ© (Pierre Bastaroli, nda). Je me souviens que ce mec Ă©tait venu lĂ  et qu’il m’avait dĂ©clenchĂ© plein de trucs. Donc je le revois et je lui dis « VoilĂ , je t’ai fait venir parce que j’aimerais que tu me rejoues ce piano que j’ai fait l’autre jour ». Il Ă©coute et il me dit « C’est toi qui l’a jouĂ© ? » J’ai dit « Oui. » Il m’a dit « Mais je vais pas rejouer ça ! » Venant de lui ça m’avait flattĂ©. Donc y’a eu ça et puis en rĂ©Ă©coutant le truc je me suis dit « Allez, faut que je fasse un vrai film, que ce soit complĂštement surrĂ©aliste, que j’y mette vraiment tout ce que j’aime. » J’ai donc mis Carmine Appice (batteur, nda), les chƓurs des petits gitans, et pour le chant je me souviens que j’ai fait ça vite fait avec le micro d’un de mes ordis comme ça. J’aime bien faire ça parce que je prĂ©fĂšre l’émotion Ă  la perfection du son, ça donne une couleur particuliĂšre, quand on sent que c’est pas Ă  chier hein. Et puis voilĂ , j’ai placĂ© Denise Colomb dans ce trou-lĂ . Pour moi ca fonctionnait. Et puis la fin est venue. C’est un morceau qui m’a demandĂ© beaucoup de travail.

Il vous est cher ?
Oui, pour plein de raisons. Le texte en anglais m’avait Ă©tĂ© envoyĂ© par une jeune femme rencontrĂ©e Ă  Londres. A ce moment-lĂ  je travaillais lĂ -bas. Chanter ces mots c’était donc un plaisir. C’était ses mots. Donc oui, j’adore « It must be a sign ». Et je suis pas le seul. Sur scĂšne les gens le demandent. Mais on le joue pas sur scĂšne. C’est le seul que je fais pas. On peut pas le faire.

C’est composĂ© de trop de collages pour pouvoir ĂȘtre jouĂ© live ?
Ah bah oui, on peut pas.

Depuis la mort de Bashung, j’ai le sentiment que vous ĂȘtes le dernier acteur de la chanson française Ă  crĂ©er comme il crĂ©ait, par collages en Ă©tant Ă  la fois le cinĂ©aste et la muse.
Oui, oui, c’est ça, on est des dĂ©clencheurs. Mais par contre, comment dire, on gĂšre ce qu’on dĂ©clenche. C’est-Ă -dire qu’on transpose ce qu’on dĂ©clenche et c’est lĂ  oĂč ça peut effectivement donner des Ɠuvres d’art comme « Osez JosĂ©phine ».

En France c’est rare de fonctionner comme ça. D’ouvrir de vastes chantiers collectifs. Je veux dire : Ă  la fin de sa carriĂšre Bashung semblait se comporter comme un directeur artistique, un dĂ©miurge Kubrickien. Ce que vous faites aussi depuis pas mal d’annĂ©es.
Oui, c’est ĂȘtre maĂźtre d’Ɠuvre. Pour quelqu’un qui fait des disques je pense que c’est plus qu’important, c’est la base. Les mecs qui se contentent de faire des guitares-voix, pfff je vais pas dire de nom, y’en a plein, mais bon c’est fini ça. Si on veut du guitare-voix vaut mieux rĂ©Ă©couter « Les crayons » de Bourvil, ça c’est original.

J’ai l’impression que le grand mal de la pop – ce qui fait qu’il y a de moins en moins de “vision” – c’est la circulation circulaire de la pop. Plus le temps passe plus elle est le fait de jeunes gens qui scotchent sur des dĂ©cennies de merveilles pop sans voir qu’elles sont souvent l’Ɠuvre de jeunes gens qui regardaient ailleurs, du cĂŽtĂ© du cinĂ©ma, de la littĂ©rature, de la peinture parce qu’à leur Ă©poque la pop n’était pas encore cette sorte de The Wall qui masque le paysage.
C’est ça. Et c’est sĂ»r que chez moi le cinĂ©ma a vraiment Ă©tĂ© un grand dĂ©clencheur. Tous les dimanches je vais au cinĂ©ma dans une salle qui s’appelle l’Arlequin et c’est rare que j’en ressorte pas avec une idĂ©e notĂ©e quelque part.

J’ai aussi lu que vous Ă©coutiez tous les jours « L’apiculteur » de Bahsung

Oui, la version live (sur l’album Confessions publiques, nda). J’aime bien le guitariste qui joue dessus. Je sais plus comment il s’appelle mais ce qu’il envoie, c’est puissant. Moi tout ça, c’est des choses comme ça qui m’inspire et qui font que du cinĂ©ma, des gens et des voix finissent par se retrouver dans ma musique. LĂ  en ce moment par exemple ça pourrait ĂȘtre du Basquiat parce que je me suis achetĂ© un livre de 1985 : Basquiat signĂ© par Basquiat. C’Ă©tait pas le moment mais j’ai craquĂ©.

C’était si cher que ça ?
Bah c’est pas une toile, juste un livre signĂ© par Basquiat, mais c’est le 171e sur 1000 donc c’est quand mĂȘme pas rien. AprĂšs c’est sĂ»r que d’avoir une peinture de Basquiat ce serait un rĂȘve
 mais c’est bien de rĂȘver. (LA SUITE.)

 

13 réponses
  1. gerard truong
    gerard truong dit :

    Bonjour,
    j’aime bien votre blog, c’est du professionnalisme, trĂšs agrĂ©able Ă  lire.
    Nous, (la tĂ©lĂ©vision nationale du Vietnam)souhaite faire un interview Ă  Christophe, est ce que c’est possible?
    Bien cordialement
    GĂ©rard

  2. sylvain
    sylvain dit :

    Bonjour GĂ©rard,
    Merci de cette lecture commentée !
    Je vous maile de ce pas pour répondre à votre question.
    A trĂšs bientĂŽt
    Sylvain

  3. BALBI
    BALBI dit :

    Jadore chanter. Jamais pris de cours. Chanter l’amour est prisant et vivant pour moi. Je ne peut pas chanter si je ne sent pas la vie de la chanson. L’amour est un reve et non une realite…c’est pour sa que je ferme les yeux quand je chante et….c’est tellement beau …… mon reve serait d’avoir juste a interpreter une chanson ecrite par le Grand Christophe qui comprent tellement bien ce qu’aiment entendre les vraies femmes sentimentales. Lucie de Canes

  4. Sylvain Fesson
    Sylvain Fesson dit :

    J’avais bien vu votre commentaire sur mon site mais n’avais pas encore eu vraiment le temps de vous rĂ©pondre, ne serait-ce que pour vous remercier de votre lecture et de votre petit mot.

    Je ne peux d’ailleurs que souscrire et supplĂ©er quand vous dites : “J’adore chanter. Jamais pris de cours. Chanter l’amour est prisant et vivant pour moi. Je ne peut pas chanter si je ne sens pas la vie de la chanson. L’amour est un rĂȘve et non une rĂ©alitĂ©… C’est pour sa que je ferme les yeux quand je chante et…. C’est tellement beau…”

    Moi aussi j’aime chanter et je n’ai jamais pris de cours et je ferme les yeux quand je chante, c’est d’ailleurs tellement important pour moi que depuis quelques annĂ©es j’Ă©cris moi-mĂȘme des chansons que j’interprĂšte, pour que l’amour et la rĂ©alitĂ© vivent, pour que la vie et le rĂ©el vibrent, j’essaie en quelque sorte d’ĂȘtre Ă  moi-mĂȘme mon propre Christophe 😉

    http://www.sylvainfesson.com/

  5. B yu
    B yu dit :

    Ba c’est pas banal de rencontre un” Mongenie.” Toute une histoire la vie

    Ouais voyez vous j’ai juste un p’tit mot pour le vent des banlieusards
    Dommage suis pas journaliste. .
    Des fois si y avait un mail.@ Ou un site de l attachee de presse qui file un numĂ©ro … sorte de rĂȘve ou de trĂȘve enfin qui sait …. j attendrai nuĂ©e d innocente..merci si y a 1 tuyau merci a vous

  6. Sylvain Fesson
    Sylvain Fesson dit :

    Bonjour Ă  toi et merci pour ta lecture et ton commentaire !

    Par contre, je n’ai pas de contact direct Ă  te transmettre.
    Je suis passé par une attaché de presse et une manageuse, circuit classique du journaliste.
    Et si tu n’es pas journaliste…

    Je t’envoie cette petit interview de lui rĂ©alisĂ©e pour Philomag si ça t’intĂ©resse.

    https://www.philomag.com/les-idees/les-questionnaires-de-socrate/christophe-larchitecte-6498?page=0%2C2

    A+

Laisser un commentaire

Participez-vous Ă  la discussion?
N'hésitez pas à contribuer!

Laisser un commentaire