A. GUERLOT-KOUROUKLIS

26 octobre 2012. 16h48. « Voici donc mes réponses, que je n’espère pas trop fleuves. J’ai essayé d’être concise autant que faire se peut. J’espère que cela te plaira autant que cela m’a plut d’y répondre. » me dit avec les doigts Alice Guerlot-Kourouklis, dite ALGK. Oui, classique : l’artiste a accepté de répondre à mes questions à propos de 334 distance, son premier album de multi-instrumentiste totalement libre de dévoiler son univers « entre pop-song féministe, électro minimale et musique de film imaginaire ». Ce qui l’est moins c’est qu’à son écoute (mais est-ce seulement l’écoute, n’est-ce pas aussi, déjà, l’humain, le parcours, le feeling dégagé devant la brumeuse singularité de tout ça ?) j’ai voulu poser des questions. Quelqu’un au bout du feel. Avec qui croiser le faire. Et ça ne m’arrive plus que très rarement qu’un disque qui sorte me donne envie de faire ça : l’ « inter vieweur ».

J’ai fait une exception et j’ai bien fait : trouvant que mes questions étaient un « régal » (du « travail » mais « passionnant »), elle me l’a rendu au centuple. Oui, son interview est fleuve et elle m’a emmené. C’est le genre de rencontre qui me conforte dans ma prise de distance avec l’idée de critique et de journaliste. Dans cette fantômisation, mon tamis s’affine et m’ouvre aux cas de force majeur. « ALGK, elle a tout d’une grande (inconnue). C’est typiquement le genre de projets « Parlhot ». Je dois lui céder (de) la place comme si elle faisait partie de mon tableau de chasse. Si je ne le fais pas, d’ailleurs, qui le fera ? » Oui, Alice est de ces invisibles qui vous donnent l’impression, une fois qu’on les rejoint, que se forme une communauté de cœur et d’esprit. Un truc qui vous dépasse. Précieux ça. D’ailleurs, moi-même, le « pop writer », que ferais-je, que serais-je sans ces alter héros ?

« quelle image genrée de moi cette photo véhicule ? »

 

Bonjour Alice. 334 distance, le premier album que tu sors sous ton nom, en tant qu’artiste solo compte 18 titres. Vient-il de loin ? Résume-t-il une longue période ?
Oui en quelque sorte. Certains morceaux ont plusieurs années, d’autres sont plus récents. La vérité est sans doute que j’ai eu beaucoup de mal (et peut-être d’une manière quasi pathologique) à décider qu’il était terminé. Ainsi cet album a eu plusieurs versions (avec d’autres morceaux), plusieurs moutures (avec un autre ordre) avant d’être ce qu’il est aujourd’hui. C’est le genre de difficultés que l’on encontre lorsque l’on compose seule.

Comment as-tu assembler tout ça ? As-tu repris des bandes-son publiées ailleurs ?
Non, je n’ai pas repris des travaux publiés ailleurs. Le caractère hétéroclite et varié des morceaux de cet album s’explique plus par le fait que je n’ai pas de ligne directrice dans mon travail, ni en terme de genre musical, ni en terme d’instrument privilégié, et que je marche par association d’idées musicales, que je fais très attention aux erreurs, soit de notes lorsque la main glisse sur un clavier, soit de manipulations informatiques, une boucle mal calée qui ouvre soudainement un champ inaperçu auparavant. Un jour j’achète une guitare électrique et s’en suit tout un tas de morceau avec cette guitare, que par ailleurs je ne maîtrise absolument pas, une autre fois, c’est la découverte d’un logiciel qui va m’occuper pendant des jours entiers. Ça s’est passé comme ça avec la caisse claire, les pédales d’effet, la clarinette etc., toutes ces choses que j’utilise sans savoir en jouer. Par ailleurs, je me suis en effet posé la question de la cohérence de cet « assemblage », et si cela n’allait pas nuire au projet, qui par ailleurs n’est peut-être pas évident à classer. Je me suis dit qu’il fallait que je fasse attention à cet écueil pour mon prochain album sur lequel je travaille actuellement, et en même temps je crois que c’est plus fort que moi.

Pourquoi avoir sorti ce disque sous ton nom, qui est à rallonge ?
Ah la la, oui c’est une vraie question. J’y tenais, peut-être parce que je ne voulais pas spécialement séparer mes activités avec une autre identité, un autre nom, mais je n’avais pas imaginé à quel point cela pouvait me rendre les choses compliquées. Je me suis fait la remarque l’autre jour que peu de gens qui chantent en anglais, ou font de la pop ou de l’electro le font sous leur vrai nom, même quand il est sexy comme Richard D. James, c’est souvent l’apanage de la chanson française. C’est vrai s’appeler The Kihfs on the Splashing Jerk ou Josh and the Pyrénées Squizz serait peut-être plus vendeur, mais je n’ai pas trouvé. Il y a quelque chose qui n’est pas moi dans tout ça.  Il y a un mois Yves Blanc (qui en premier lieu m’a dit qu’il fallait que je change de nom) et qui anime l’émission La Planète Bleue sur la RTS suisse dans laquelle un morceau de l’album a été diffusé, a écorché mon nom à l’antenne, je me suis dit : ça commence bien !

Et pourquoi ce titre, 334 Distance ?
L’histoire est la suivante : il y a quelques années je suis allée voir l’opéra vidéo de Steve Reich et de Beryl Korot intitulé The Cave, qui est encore à ce jour l’œuvre la plus incroyable et la plus sidérante que j’ai vue. Je suis sortie euphorique de ce spectacle. En voyant mon ticket de vestiaire avec le numéro 333, je me suis dit que c’était encore plus incroyable ce chiffre répété avec cette musique répétitive, et j’ai aussitôt décidé que ce serait le titre de mon premier album, aussi pour l’énergie que cette œuvre m’a donnée. Après avoir reçu, sur Myspace à l’époque, des messages énigmatiques ou carrément angoissants sur la signification du titre de mon album en rapport avec le chiffre du diable, ce à quoi je n’avais pas pensé, j’ai ajouté un 1 et j’ai pris de la distance…

Vis-tu de ta musique ou as-tu envie, comme moi, qui suis d’ailleurs passé à l’acte, de prendre ta retraite anticipée et de garder la musique en pure passion ?
Oui, je vis de la musique, avec mon activité de réalisatrice sonore, j’en vis même plutôt bien. Mais j’ai déjà songé à m’installer à la campagne ou, il n’y a pas longtemps, à Bruxelles, pour vivre dans un grand espace où je pourrais savourer une forme de retraite… et lire toute la journée.

Pourquoi as-tu finalement refusé l’option « partir à la campagne » ? Tu préfères « partir en campagne » pour ta musique ?
Oui, c’est vrai, je suis plutôt « partie en campagne » pour ma musique mais pour une durée déterminée, après je passe à autre chose. Pour le reste, je fais partie des gens qui se demandent sans cesse si l’herbe n’est pas quand même plus verte ailleurs (titre de mon album préféré de Barbara Morgenstern d’ailleurs).

Tu habites à Paris. Depuis longtemps ? Pour le boulot ?
J’habite Paris depuis mes 6 ans, donc bien avant que les questions professionnelles ne se posent à moi !

Ta musique est assez ambiante, paysagiste. N’est-ce pas parfois dur de trouver l’inspiration à Paris ?
Ce n’est pas tant le lieu que le temps qui est ma préoccupation principale. Avoir précisément suffisamment de temps pour m’abstraire du lieu dans lequel je suis, et de ses contingences. De temps pour jouer au sens premier du terme.

As-tu des parrains, des soutiens, des gens plus en vus que toi ?
Mes premiers parrains ont été les membres du groupe L’Attirail, qui m’ont accueillie il y a 14 ans, alors que j’avais 20 ans et eux presque 15 de plus. Ils m’ont appris beaucoup. J’ai gardé des liens avec certains d’entre eux mais entre temps j’ai grandi, eux aussi ceci dit. Depuis quelques années je reçois le soutien généreux et amical de Chapelier Fou qui m’a proposé des collaborations à venir, des encouragements de mon ami Mocke Depret de Holden et qui travaille avec Arlt et de Midget (Mocke et Claire Vallier), avec qui, autour d’un verre de vin, nous nous serrons les coudes, puisque Midget sort aussi son premier album… J’ai des rapports amicaux avec des musiciens qui me font du bien, comme avec John Greaves par exemple, que j’admire beaucoup. Par ailleurs j’ai été beaucoup (moralement) soutenue par le journaliste Olivier Bas ces derniers temps, j’ai reçu les compliments d’Olivier Lebeau de Volvox Music que j’ai rencontré avant l’été et enfin, j’ai reçu un gentil mot qui m’a beaucoup encouragée de Philippe Couderc de Vicious Circle après l’envoi de ma première maquette, mais pas de signature possible pour l’instant compte tenu du fait que ce que je fais est confidentiel et que je suis éditée. C’est la dure réalité des rapports (de pouvoir) entre acteurs du milieu musical…

Tu as un éditeur, tu fais des bandes-son de documentaires politico-historiques, de films, de spectacle de danse, ton album cite des extraits de poèmes et de films… Ne crains-tu pas d’avoir le défaut de ces gens qui sont trop dans l’artistique et donc vu comme trop arty autarciques ?
Il est vrai que je suis un peu autarcique. Pour l’instant je fais ce qu’il me plaît, je ne me préoccupe pas trop de la manière dont je suis vue, puisque jusqu’à présent, je n’étais pas vue, justement. Je fais partie des gens qui souvent travaillent dans l’ombre, qui participent à des projets où l’intérêt médiatique se situe à un autre endroit que le son ou la musique… J’ai souvent senti qu’en France, avoir beaucoup d’activités peut être perçu comme négatif, je crois que ce n’est pas le cas dans les pays anglo-saxons par exemple. Tant que j’ai du travail… Après je ne sais pas ce que signifie « être trop dans l’artistique », mais il m’importe quand même que ma musique puisse être immédiatement recevable, d’un point de vue sensible et émotionnel. Puisque c’est avant tout ce que j’aime lorsque j’écoute de la musique : avoir des frissons.

Qui est ton éditeur. Peux-tu m’en parler ? Une vraie rencontre ?
Mon éditeur, Frédéric Leibovitz, est une personne exquise, qui compte énormément pour moi, et qui en effet a été une rencontre déterminante dans mon parcours. Nous travaillons ensemble depuis 2005. C’est grâce à lui que j’ai opéré le glissement progressif vers l’électronique et l’expérimental, c’est lui qui m’a encouragée à faire des mélanges sonores et de genres. Il m’a donné confiance et a contribué amplement à ce que je puisse vivre de la musique. Par ailleurs c’est une personne terriblement intelligente et extrêmement cultivée que j’aime écouter.

C’est lui qui te permet de bien vivre de ta musique ?
Lorsque Frédéric Leibovitz édite une musique que j’ai composée pour un film, après diffusion du film, nous avons un contrat qui facilite et autorise tout autre utilisation de cette musique (pour des documentaires, des lectures sur France Culture pu des émissions sur France Inter) et elle a un prix. C’est le travail de l’éditeur que de faire vivre le plus possible la musique qu’il a éditée, et par conséquent les compositeurs avec qui il a signé. Beaucoup d’acteurs du milieu musical, du cinéma ou de l’audiovisuel considèrent (souvent sans même l’avoir écouté) qu’une musique qui passe par ce système d’édition est de la fausse musique. Or la vraie question que pose par mon éditeur est : « Est-ce la destination de la musique qui fait sa qualité ? » Non. Il m’arrive parfois de penser que tout ça est lié à un problème narcissique, et mal placé. D’ailleurs on est plus abreuvé par l’image d’un artiste que par sa musique aujourd’hui en général, et tout le monde se met dans la peau d’un expert en communication-marketing, pour essayer de faire « la différence ».

Tu es née en Bretagne, tu joues de l’accordéon, fais une musique instrumentale. Tu mords si on te compare à Yann Tiersen ou à une fée ?
Je viens de Bretagne, oui, mais rien de génétique là-dedans ! Et puis je ne suis plus l’accordéoniste que j’ai été, ce n’est plus mon instrument de prédilection, même si je l’adore. Je n’ai pas écouté le dernier album de Yann Tiersen, donc je ne sais pas si la comparaison est juste, mais je me souviendrai toujours de la réaction que j’ai eu il y a 14 ans environ lorsque j’ai découvert qu’il jouait de tous les instruments sur son album Le Phare, que j’ai beaucoup écouté : j’ai été bluffée, impressionnée, et je me suis dit quelle audace, il a bien raison ! Composer avec un accordéon comme le sien (j’ai le même, un chromatique piano) induit un certain nombre de schémas que j’ai bien reconnu chez lui. Il a ses gimmicks et j’ai aussi mes habitudes musicales, mais je crois qu’elles sont sensiblement différentes, harmoniquement parlant. Quand j’écoute des mélodies de lui aujourd’hui, je me dis : « Tiens, j’aurais terminé la phrase différemment », ou encore : « Tiens, j’aurais mis plutôt telle autre note de basse… » Et pour ce qui est de la fée, si je m’en tiens à la définition que je viens de lire dans Wikipedia (« Une fée est un être imaginaire, généralement décrit comme anthropomorphe et du genre féminin (« féetaud » au masculin), d’une grande beauté, capable de conférer des dons aux nouveau-nés, de voler dans les airs, de lancer des sorts et d’influencer le futur. »), je serais bien curieuse d’apprendre comment t’est venue cette idée à mon sujet ?

Souvent quand un musicien vient de Bretagne et fait de la musique « climatique » vient automatiquement en tête un imaginaire féérique un peu cliché, surtout si ce musicien est une femme. Et puis tu cites aussi Björk au rang de tes influences… N’est-ce pas un peu risqué ?
Oui, je me suis posé la question, ta question confirme mes craintes… ! Quand je pense à Björk, je pense à Debut, Post, Homogenic mais surtout à Vespertine que j’ai écouté bien 14 000 fois. A l’époque je me disais : « Mais que peut-on faire après un si beau disque ? » Après j’ai décroché… Donc j’aurais dû préciser : Björk entre 1993 et 2001 !

Oui, disons qu’après Vespertine c’est surtout Björk qui a décroché en partant trop loin dans ses délires vocaux et son égocentrisme arty… Mais pour en revenir au thème de la fée musical, il m’a toujours semblé que le succès musical et visuel de Bjork, après celui de Kate Bush, avait engendré un cliché néfaste que j’appelle la « féérisation » ou « elfisation » des femmes musiciennes. Cliché castrateur perpétué par le discours journalistiques quand il ne l’est pas par les artistes elles-mêmes par suivisme. Tu sais, ce truc de la femme-fée à la fois bizarre et jolie, fashioniste et animiste, vêtue de parures et de plumes excentriques ? Qu’est-ce que cela t’inspire ?
C’est une réflexion passionnante que tu lances là, et je ne suis pas sûre qu’il existe d’ouvrage à ce sujet. Je sais qu’en histoire et en sociologie il y a des ouvrages sur les femmes musiciennes, ainsi que des articles sur l’utilisation de la voix par les femmes, sur des groupes de femmes en musique qui se montent, issus de la culture queer ou féministe par exemple, seule culture à mon sens qui renouvelle aujourd’hui la mise en scène des musiciennes, mais qui a ses codes bien circonscrits aussi d’une certaine manière, en revanche, des analyses sur la représentation des femmes dans la musique pop et rock, et sur la manière dont elles ont elles-mêmes choisi de se mettre en scène, je ne vois pas. C’est à faire ! C’est vrai que cette drôle de mise en scène entre l’être imaginaire et la culture animiste qu’ont utilisé Bjork et Kate Bush est étonnante (ceci dit, je me dis que l’image même du groupe Gossip est en train de se déréaliser dans les dernières photos que j’ai vues). Est-ce pour échapper aux autres alternatives de mise en scène des femmes en musiques : la rockeuse sexy avec son cuir sur ses seins nus, la femme distraite qui a les yeux en l’air comme si elle avait fait une bêtise (l’étourdie en somme), l’espiègle un peu fatale qui te regarde avec des yeux mi coquins mi félins mais qui a les épaules nues mises en avant, la poupée fragile, le personnage fantastique qui n’est pas éloigné de la figure ambivalente de la fée ? Peut-être. Je suis en train de faire des recherches images dans Google et c’est passionnant : même Bat for Lashes avec son maquillage indien d’Amérique, ses plumes et son col roulé moulant tigre ou léopard ou encore Camille avec des références à la danse tribale rentrent là-dedans. Il y a aussi le cliché de la musicienne qui ferme les yeux comme aspirée dans une profondeur inspirée en intérieur jour avec du vent dans les cheveux. Je remarque aussi un très gros succès de la plume multicolore dans les cheveux… Il y a des codes d’identification immédiate, des modes : comprendre en une image à quel genre de musique on a à faire est un enjeu sans doute important pour beaucoup aujourd’hui, tout simplement pour vendre mais aussi être immédiatement assimilé(e) à une famille, un courant, être « in ». (De ce point de vue là, également, je crois que je n’ai pas optimisé mes chances !). Pour revenir à ta question sur une éventuelle castration comme tu dis, je me demande : faut-il en effet que les femmes soient des petits génies monstrueux comme Björk, dont la force créatrice est indéniable, pour que soient acceptables leur talent et leur créativité ? Autrement dit, faut-il qu’elles ne soient pas tout à fait humaine (tout comme la figure de la sorcière) ? Toute l’ambiguïté après réside dans le fait qu’il y a sans doute une sorte d’interaction entre ce que la société admet et véhicule comme image et la manière dont les artistes elles-mêmes, parfois sans aucun recul critique, se mettent en scène afin de toujours et encore servir une image des femmes. A ce sujet, cela me fait penser à un très beau travail réalisé dans les années 60 par Erving Goffman (que je te mets en pdf en pièce-jointe : les images commencent à la page 40) sur les représentations des hommes et des femmes dans la publicité et les magazines. C’est toujours d’actualité ! En ce qui me concerne, j’ai orienté la photo qui est dans mon album vers un univers proche de celui d’Aki Kaurismäki, c’est-à-dire une sorte de poésie de l’absurde emprunte de mélancolie, univers que j’aime énormément, mais je ne sais pas au final, quelle image (genrée) de moi cette photo véhicule.

Par moments l’écoute de ton album m’a évoqué les atmosphères d’illuminations en bruissements d’insectes du dernier Apparat, The Devil’s Walk. Une sorte de féérie justement mais intrinsèquement liée aux atmosphères développées, subtile, pas cliché. Presque Myazakiennes, suprasensible. Connais-tu la musique d’Apparat et si oui sens-tu des accointances entre sa musique et la tienne ?
J’adore Apparat. Je viens de découvrir son dernier album et j’avoue l’avoir moins aimé que son précédent, Walls, mon favoris, que j’écoute très souvent. Disons que sur The Devil’s Walk, les voix m’ont étonné. Mais bien sûr, j’y trouve des accointances avec ce que je fais, comme c’est souvent le cas avec les musiques que j’aime, même si souvent ces accointances ne parlent qu’à moi ! Globalement, j’adore son travail sur le rythme, reconnaissable entre mille et sa gravité et mélancolie assumées, ce qui n’est pas encore mon cas. Dans son dernier album il y a plus d’éléments acoustiques et un mode d’enregistrement un peu différent, du coup oui, sur un morceau comme « The Soft Voices Die », il y a vraiment un univers très proche du mien, avec toujours, heureusement, les choix qui sont propres à chacun, à savoir des progressions harmoniques comme ci ou comme ça, ce qui fait que l’on ne peut jamais se dire : j’aurais fait la même chose.

Il y a peu de chant et de texte dans ton disque et quand il y en a « ça parle » de silence, d’absence, de délitement de l’être. Quel est ton rapport au chant et à la pop ?
J’ai découvert ma voix assez tardivement en l’utilisant dans des réalisations sonores qui accompagnaient des photographies, donc avant tout sous la forme parlée. Le caractère rythmique et musical de cette utilisation ne m’a pas échappé. Et puis un jour je suis passée d’une voix parlée sur la musique à une voix progressivement chantante, de manière très laborieuse (il faut compter entre 50 et 250 prises pour obtenir un résultat qui me convient ! j’exagère à peine) parce que concrètement, je ne sais pas chanter, mais j’aime beaucoup ça. Et j’ai aimé du coup pouvoir exprimer des images par des mots. Il est vrai que chanter et écrire des textes fait basculer dans une autre dimension de l’expression de soi. Ce qui en ressort chez moi, c’est mon expérience de la solitude et de l’imaginaire qui en découle, ainsi que la manière dont j’aime l’observer chez les autres, dans la rue, dans un café, n’importe où. Et en ce qui concerne la pop, il y a comme quelque chose qui m’échappe dans ce mot. Je ne saurais pas dire ce que c’est pour moi la pop.

En tous cas, quand tu te mets à chanter on découvre une voix assez grave et pugnace, qui minaude pas quoi comme sur ce « Washing Machine » tout en « word dropping » presque rap qui ouvre l’album. C’est important ça, ne pas minauder ? Et comment est né ce morceau ? Son propos est, paraît-il, politique…
Oui, ne pas minauder c’est un premier pas vers la désinhibition ! J’ai écrit ce texte avec une intention très précise, mais aussi en accord avec le rythme. La musique a précédé le texte, comme pour tous les morceaux. L’ordre des mots est soigneusement choisi en fonction de cette contrainte (nombre de syllabes etc.). J’y énumère un certain nombre de mots, adjectifs, signifiants, activités, que l’on assigne ou associe aux femmes, des caractères qu’on dit « naturels ». Ces assignations de genre émanent et servent des rapports de pouvoir et dès qu’il s’agit de rapports de pouvoir on est dans le politique il me semble. Je n’y vais pas avec le dos de la cuillère parce que ces « assignations » m’énervent beaucoup.

« XXY » c’est un morceau (deux morceaux d’ailleurs) sur le syndrome de Klinefelter ?
Ce n’est pas un morceau qui parle de cette combinaison chromosomique, mais le titre y fait référence évidemment. Ce morceau est une évocation métaphorique de la question de la perception du genre et surtout de mes questionnements sur « qu’est ce qui se joue et qu’est ce qui est si important au fond quand on se demande au sujet de quelqu’un : « Est-ce un homme ou une femme ? » mais qui pourrait rejoindre aussi les interrogations autour de : « Est-ce un blanc ou un noir » ? Il n’y a pas longtemps j’ai lu La Tâche de Philip Roth, livre sur un homme noir qui se fait passer toute sa vie pour blanc et dont la carrière universitaire s’achève brusquement, parce qu’il est accusé de racisme… Je ne saurais pas dire pourquoi, mais je sens qu’il y a un lien.

« Untitled Society » incorpore des bruitages de films pornos. Pourquoi ? C’est une sorte de dénonciation des films pornos ou t’es du genre à en regarder ?
Oui, il m’arrive d’en regarder, bien que rarement, mais ce qui m’a beaucoup amusé, c’est de découvrir des disques entiers de bruitages pour films porno, avec des sons très clichés et surtout des voix de femmes (majoritaires évidemment) à qui on fait dire des choses incroyables avec une voix sensée exprimer le comble du désir ou de l’excitation. Les banques de bruitages sont passionnantes à cet égard car elles résument assez bien à mon sens tout l’imaginaire d’une société, et comme un son fonctionne un peu comme une métonymie (un bruit de circulation dans un film = en ville). Il est intéressant d’entendre ce que les producteurs de ces sons ont choisi pour illustrer telle ou telle situation.

Porno, lave-linge, chant parlé (associations d’idées) : connais-tu Yann Tambour alias Encre et maintenant This Stranded Horse ?
This Stranded Horse, c’est le mec qui joue de la kora ? Oui, il avait déjà retenu mon attention pour la simple raison que j’ai eu envie aussi à un moment de me mettre à la kora. Je l’avais envié.

Comment es-tu venue à la musique ?
J’ai appris le piano étant jeune et j’ai arrêté à 13 ans. Je crois que je n’aimais pas « travailler le piano ». J’ai, je ne sais pourquoi, développé une obsession pour l’accordéon à 18 ans, que j’ai acheté après mon bac. J’ai appris seule cet instrument en essayant de jouer Les Négresses Vertes ou des morceaux de Madredeus. Et puis j’ai été « repérée » par un contrebassiste, Stephen Harrison, alors que je faisais la manche avec des potes dans un café en jouant de la musique tzigane. Ensuite je suis rentrée dans le groupe L’Attirail, qui avait déjà pas mal de concerts à son actif, ce qui m’a permis de me « professionnaliser », autrement dit, gagner ma vie en étant musicienne.

J’ai appris que tu avais aussi  joué avec le groupe Jack The Ripper
Oui, j’ai joué de l’accordéon sur leur premier album et les ai accompagnés sur scène pour la sortie de l’album. Mais l’accordéon n’était pas censé intégrer le groupe de manière constante (ils étaient déjà bien nombreux !). Nous nous sommes un peu perdus de vue avec les ans, bien que j’ai des liens amicaux avec Adrien, le violoniste.

As-tu, dans ta venue à la musique, un disque ou un groupe fondateur ?
Les disques de ma mère : Rachmaninov, Mozart, Schubert, Chopin mais aussi Stevie Wonder et Robert Wyatt et son Rock Bottom et ma découverte à l’adolescence de The Cure et de Léo Ferré.

J’ai lu que tu aimais aussi beaucoup John Cale. Pourquoi et que faut-il écouter de lui ? Je l’ai récemment interviewé mais je suis novice su son œuvre. Peux-tu m’éclairer ?
J’avais lu ta chronique dans le journal Trois Couleurs et je l’avais trouvée mélancolique…

Mélancolique ? Ah étrange, mais ça a tendance à me plaire que tu l’aies trouvée mélancolique. Saurais-tu dire pourquoi ?
Je sens de la tristesse dans ton ton, ou bien c’est moi que cet article a rendue un peu triste. Tu finis en écrivant « la vérité, c’est que peu se préoccuperaient de ce Shifty Adventures in Nookie Wood s’il n’était signé John Cale » tout en ayant commencé par « Cale, c’est le « John qui ? » du rock. On le confond souvent avec John Cage et J. J. Cale, deux autres musiciens méconnus ». Il y a un côté cruel et un peu absurde de la position dans laquelle toi en tant que journaliste musical tu te retrouves : à la fois comment ne pas chroniquer ce disque, mais aussi comment et pourquoi le chroniquer ? C’est ça  la chute d’une figure que l’on aurait aimée icône ? Par ailleurs ce disque est déconcertant, je ne l’ai pas compris, je le vois comme une tentative maladroite de s’accrocher à une époque dans laquelle on se sent mal, tout en digérant très mal les ingrédient qui permettraient d’y accéder. Alors qu’il peut écrire des choses sublimes, je l’imaginerais mieux en spoken word, avec des cordes en toile de fond, du silence, du souffle et sa voix grave. Pour ce qui est de son œuvre à conseiller, au-delà de ce que je connais de lui dans le Velvet Underground et de sa carrière solo que je ne connais que partiellement, il a écrit une musique de film qui est assez bouleversante, N’oublie pas que tu vas mourir, avec notamment un quatuor à cordes. De ces compositions, il se dégage une force mélancolique qui va bien au-delà de celle du film, comme si quelque chose de lui caché s’était exprimé là-dedans. Ça m’a bouleversée et je l’ai vu sous un autre jour à partir de là. En composant « Une Nuit d’Ennui » (un morceau de son premier album – nda), j’ai pensé à ça.

Ce disque, 334 distance, tu le joueras sur scène, avec un groupe ?
Cela va bien m’arriver un jour, bien que paradoxalement, ce ne soit pas ma priorité. Cela demande un gros boulot d’adaptation, et il serait difficile de le jouer seule. De toute façon, je suis trop inhibée pour cela, je n’ai pas encore déterminé la formule scénique la mieux adaptée, et j’ai très envie de passer à autre chose….

A ce propos, j’ai cru comprendre qu’actuellement tu travaillais sur la bande-son d’un documentaire consacré à l’écrivain(e ?) Annie Lebrun. J’ai déjà entendu parler d’elle mais je ne la connais pas. Enfin je ne connais pas son œuvre. Que peux-tu m’en dire ?
Je me plonge en ce moment dans son œuvre, que je ne connaissais que peu. Et je dois avouer que je prends une claque. Une écriture magnifique, une intelligence incroyable, et beaucoup de caractère ! J’admire son côté radical et insoumis. J’ai lu un entretien d’elle et il y avait un passage qui n’était pas éloigné de nos préoccupations ci-dessus. A un moment le journaliste lui dit qu’elle fait « essentiellement référence à des auteurs morts » et lui demande : « Ces expériences sont-elles impossibles aujourd’hui ? ». Voici ce qu’elle répond, brillant : « Ce n’est pas impossible mais je n’ai pas vu grand-chose qui m’ait bouleversée. Il y a sûrement des êtres qui sont ailleurs mais tout paraît fait pour qu’on le sache encore moins qu’avant. Étant donné la mise en réseau du monde actuel, comment pourraient s’y manifester des êtres qui sont en dehors, en rupture ? À la place, on nous vend des ersatz de révolte qu’on peut acheter à tous les prix : une révolte pour les pauvres avec le rap, une autre pour la moyenne bourgeoisie ciblée entre jeune cadre et publicitaire… Il y a un véritable marché de la révolte : un dictionnaire du Siècle rebelle chez Larousse, un parfum… Un livre qui a sa place dans ce marché, c’est Lipstick Traces de Greil Marcus, où, situationnisme aidant, Dada est déclaré l’ancêtre des punks. C’est tellement approximatif qu’on est à la limite de la déformation, voire de la désinformation sur l’époque. C’est un produit exemplaire de la pensée pré-mâchée qui fait fureur mais qui sert en l’occurrence à camoufler le tragique du massacre de la révolte punk, sur laquelle il faudra revenir. Mais on peut déjà voir dans ce livre combien, pour l’oublier, y aident l’aplatissement de toute perspective historique et la neutralisation de la dimension sensible qui déterminent aujourd’hui le formatage de tous les produits culturels. Voilà un peu de révolte, emballage tendance, qu’on peut acheter en kit pour les fêtes de fin d’année. » Côté musique, nous avons décidé avec la réalisatrice Valérie Minetto d’un univers musical en lien avec ses intentions formelles. Je suis partie sur un duo piano/violoncelle mais j’imagine un travail sur le son, l’air dans le son, pour ajouter un peu de matière épaisse dans ce duo.

A part ça qu’est-ce qui te (pré)occupe actuellement ?
Jean-François Copé me préoccupe beaucoup beaucoup.

(OFF RECORD.)

5 réponses
  1. Gallois david
    Gallois david dit :

    Salut Sylvain
    Et bien oui, elle est très intéressante cette nana.
    Je dirais qu’elle semble avoir le génie en elle. Celui de construire sont histoire/son œuvre avec un regard tourné en permanence vers différentes sources d’inspiration / un regard sans point fixe.
    Peut-être ce rien, de tout ( comme je dirais une infiltrée, un colon de l’esprit).
    Une part de nihilisme, souhaitable à mes yeux même si dangereuse ( historiquement liée à la barbarie).
    Je te suis, nous nous retrouvons en elle.
    Et puis son parcours, moi ça m’interpelle et je comprends qu’elle touche aujourd’hui à plusieurs dimensions.
    Un jour elle pourrait être écrivain, le lendemain politique….tu vois !
    Tu as raison, on croise dans sa vie, quand on a de la chance, des personnes qui vous renvoient à notre dimension humaine, sublime ( comme Hugo sublime notre romantisme).

    Boulversant pour toi cette interview, ça se lit !
    David.

  2. Sylvain Fesson
    Sylvain Fesson dit :

    Salut David,
    C’est très gentil et touchant de me faire partager ta vibration sur ce texte / entretien.
    J’aime beaucoup sentir que les choses se propagent ainsi, tu vois, on en a besoin, non ?
    De se sentir ému, inspiré, pris dans des trucs, des rencontres, des cercles vertueux…
    A suivre

  3. ludo
    ludo dit :

    Merci Sylvain pour cette découverte.
    Je picore l’album petit à petit, de plus en plus émerveillé par la subtilité et les ambiances si personnelles d’ALGK.
    Un vrai coup de foudre, en douceur, comme dans un rêve.
    Je pense que je me fendrai d’une chronique amoureuse en début d’année, sur le webzine auquel je collabore (Pinkushion), histoire de tenter de faire connaître cette musique de plume et mercure.
    En attendant, 334 Distance est mon baume d’hiver. Seul regret, que l’album n’existe pas (à ma connaissance) en version physique, cd que j’aurais pu offrir à quelques coeurs tendres autour de moi …
    Belle fin d’année à toi, cher défricheur

    Ludo

  4. Sylvain Fesson
    Sylvain Fesson dit :

    De rien Ludo, super si le hasard t’a amené à lire cet entretien et donc à découvrir cette artiste.
    334, distance est en effet de ces disques riches, paysagistes et méticuleux qui s’abordent patiemment…
    Vraiment super si tu tombes petit à petit dedans, comme moi avant toi, etc., etc.
    N’hésite pas à contacter Alice, il doit sûrement lui rester un exemplaire à envoyer… 😉
    Belle fin d’année à toi aussi, défricheur-passeur
    Sylvain

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  1. […] musique récemment entendue sur Paris je leur conseillerai d’écouter (Basile Di Manski, Alice Guerlot-Kourouklis bien sûr). Mais peut-être que ces tardives marques de sympathie n’étaient que des moyens […]

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