PADDY MCALOON : PREFAB SPROUT (2)

Prefab-Sprout-Steve-McQueen-Expanded sombre

22 janvier 2010. 11h. Paris, 12e, dans les sous-sols de la rédac du journal Trois Couleurs. « Britney ? » L’accent de ce cher Paddy vient de me jouer un tour. Alors que ça fait 30 min qu’on retrace ensemble l’histoire de Prefab Sprout à l’occasion de la sortie de Let’s Change The World With Music le 7 septembre 2009, on en vient à parler de ses projets en cours, et me voilà deux secondes lost in translation. Non, ce n’est pas le portrait de Britney (Spears) qui agite actuellement ce divin mélodiste, mais celui de la (Grande) Bretagne. « C’est sur le monde du téléphone portable, ce monde de la célébrité et de la distraction qui fait que les gens se gavent de tout ce qui peut les empêcher de penser à des choses plus sérieuses ou graves. »  Voilà ce qui occupe actuellement le Paddy. Entre autres pharaoniques projets.

« Écoute, le travail a pris mon existence. Peu à peu, il a volé ma mère, ma femme, tout ce que j’aime. C’est le germe apporté dans le crâne, qui mange la cervelle, envahit le tronc, les membres, qui ronge le corps entier. Dès que je saute du lit, le matin, il m’empoigne, me cloue à ma table, sans me laisser respirer la seule bouffée de grand air ; au déjeuner, je remâche sourdement mes phrases avec mon pain ; puis il m’accompagne quand je sors, rentre dîner dans mon assiette, se couche le soir sur mon oreiller, il est si impitoyable que je ne peux jamais stopper l’œuvre en cours (…) » Voilà à qui Paddy me fait penser, à Zola pour ce passage (de l’autre côté du miroir) que je lirai dans la revue Fureur et Mystère #1.

« Et aujourd’hui que je pourrais me contenter, continue l’écrivain (…) l’habitude est prise, j’ai fermé la porte au monde, jeté la clef… Plus rien, plus rien dans mon trou que le travail et moi, et il me mangera, et il n’y aura plus rien, plus rien ! (…) Il suffit de se dire qu’on a donné sa vie à une œuvre, qu’on n’attend ni justice immédiate, ni même examen sérieux, qu’on travaille enfin sans espoir d’aucune sorte, uniquement parce que le travail bat sous votre peau comme le cœur, en dehors de la volonté : et l’on arrive très bien à en mourir, avec l’illusion consolante qu’on sera aimé un jour… » Ah oui, le travail, ce « J’ai toujours un tic tac sur moi ! »… En attendant pour encore 30 min je l’en délivre et lui m’en délivre. « Hooolidays, oh hooolidays… » Reprenons donc cette pause Tic Tac, cet art break au tel.

 

« Steve McQueen m’est venu d’un rêve, proche de la visitation »

 

paddymcaloon

 

Remarquez, Paddy, un album sur Britney Spears aurait pu être une bonne idée !

Mais en un sens c’est ce que je fais ! Parce que Britney Spears est aussi liée au phénomène pipole. Tout cela nous entoure. Et j’essaie juste de le saisir. Je vois ce disque comme un polaroid du monde d’aujourd’hui. C’est sur ça que je travaille.

Un disque qui serait donc comme l’antithèse du monde idéal de Let’s Change The World With Music. Mais Newcastle est-il un bon spot pour observer et capturer le monde tel qu’il est aujourd’hui ?

Non, mais de toute façon ce monde vient à toi ou que tu sois…

Grâce à internet ?

Non, je ne m’intéresse pas à internet. Pour moi, il y a trop de voix, c’est un brouhaha où tu peux difficilement filtrer ce qui compte, mais par les magazines, la télévision et les films tu peux capter l’essence de ce qui est en train de se passer.

En ce moment vous ne lisez donc pas de littérature mais des magazines pipole !

J’essaie de lire les deux (rires) ! Tu verras, quand je sortirai ce disque tu comprendras. Tu te diras : « Ah, je vois ce qu’il voulait dire. » Je suis sûr que tu comprendras.

J’espère. Vous parliez de fonds de tiroir. Il y a de cela des années j’ai entendu dire que vous aviez commencé un album sur l’histoire de Michael Jackson et/ou Prince et/ou Madonna. Qu’en est-il ? C’est toujours en cours ?

Oui, je suis toujours dessus. Ce que je fais, c’est que je travaille en deux temps. Dans un premier temps, j’accumule les chansons pour un projet précis, je les écris et je les mets de côté. Parce que dans le même temps j’ai déjà quelque chose sur l’ordinateur et j’essaie d’en faire un disque. Pendant que je finis un disque, je stocke donc des chansons ou des idées de chansons pour un autre projet qui sera l’album d’après. Le disque dont je te parlais, celui sur la célébrité et l’Angleterre, l’album sur Britney comme tu l’as baptisé par erreur, c’est celui que je suis en train de finir. Mais les autres projets plus anciens dont tu as entendu parler sont toujours en cours. Ils attendent. Et quand j’aurais fini l’album sur la célébrité j’ouvrirai un de ces dossiers pour le mettre sur mon ordinateur et en faire un disque. Je ne sais pas encore pour lequel j’opterai. Ça dépendra de mes envies du moment.

Vous avez donc toujours ce projet d’un disque sur Michael Jackson ?

Oui, j’ai beaucoup de chansons sur Michael Jackson. Mais je n’ai pas voulu les sortir après sa mort. Je ne voulais pas participer à ce grand déballage post mortem. Cet album sera comme un portrait de lui, un documentaire sur sa vie, ce qu’il a été.

Quand avez-vous commencé ce projet ?

Je l’ai écrit en 1991, juste avant Let’s Change The World With Music. Et je l’ai mis de côté. Je pense que j’y changerai 2-3 trucs.

Michael Jackson, vous écoutez toujours sa musique ?

Oui. D’autant plus que j’ai des enfants qui aiment aussi Michael Jackson.

Quel âge ont-ils ?

Ils ont tous les deux moins de 12 ans, mais ils aiment Bad, Thriller et Off The Wall.

Peut-on parler de Steve McQueen (le deuxième album de Prefab Sprout, sorti en 1985) ? J’ai entendu dire qu’il allait être réédité courant avril en France. Est-ce vrai ?

Je ne sais pas. Peut-être qu’ils vont ressortir la version acoustique. Il y a quelques années dans mon home studio avec ma guitare et quelques machines j’ai enregistré des versions alternatives des chansons de Steve McQueen et Sony a sorti ça en Angleterre (c’était en 2007 – nda). C’était une édition deluxe, avec deux CD, l’un comportant le disque original remasterisé, l’autre huit chansons revues en version acoustique. Ils vont peut-être sortir ça aussi en France mais je ne suis pas sûr (ça s’avérera en effet une fausse alerte – nda). Ici on ne m’a rien dit. On ne me dit jamais rien (rires) !

Beaucoup de gens considèrent Steve McQueen comme le chef d’œuvre de Prefab Sprout. Qu’en pensez-vous ?

Disons que je suis conscient que l’album a un bon son. C’est une belle pièce sonore. Merci Thomas Dolby (producteur des meilleurs albums du groupe : Steve McQueen, 1985, From Langley Park to Memphis, 1988, et Jordan : The Comeback, 1990 – nda) ! Ma principale pensée à son égard c’est que les 5 ou 6 premières chansons sont vraiment bonnes.

C’est aussi ce que je pense ! D’ailleurs je trouve que l’album ne se relève pas trop de ces 5 premières chansons qui, du coup de feu de « Faron Young » au cri de frustration de « Goodbye Lucille #1 », forment un sacré quinté. Pour moi après ça, l’auditeur est rincé et le disque comme fini, d’ailleurs les six morceaux suivants font plutôt profil bas.

Ahah, tu penses que c’est ce qui se produit ?

Oui ! En tous cas à moi ça me fait cet effet !

Ça veut dire que tu te remets sans cesse les 5 premiers morceaux  ?

Oui, j’ai tendance à faire ça !

Ahahahahah ! Merci, je comprends ça. C’est très bien. C’est bien. Pour ma part, j’aime certaines des chansons qui arrivent après (et je finirai moi-même, après plusieurs écoutes, à trouver du charme à cette seconde moitié du disque, moins rock, plus intime, notamment via les morceaux « Moving the River », « Desire As » et « When the Angels » – nda). En tous cas, je trouve que c’est un disque qui sonne à merveille. C’est notre disque qui se rapproche le plus d’un disque de rock.

Oui, et en un sens ce n’est pas étonnant. A cette époque, 84-85, il y avait un grand retour de l’imaginaire fifties et donc de celui des débuts du rock dans la musique anglo-saxonne. Que ce soit dans le Thriller de Michael Jackson, le Rusty James de Coppola ou dans votre propre Steve McQueen, on retrouvait ces évocations de gang, bande, de bécanes, de batailles, tout un âge d’or, perdu, renvoyant à des choses comme L’Équipée Sauvage, West Side Story

Je ne sais pas. Je ne sais pas ce qui s’est passé. Je pense que la plupart de ce que j’ai écrit obéissait à mes propres fixettes et fantaisies, des choses qui n’étaient ni très claires ni très organisées. A chaque fois, j’étais donc incapable d’analyser ce qui marchait dans ce qu’on avait fait. Je n’avais pas de recettes. Et plus on avançait, plus le groupe reflétait mes lubies. Je pense que je me suis donc petit à petit éloigné d’un son de groupe. Ce que j’ai fait est devenu un peu plus orchestral. Je me suis souvent demandé si je devais me concentrer sur le son du groupe ou sur les sonorités plus fantasques que j’avais en tête. Est arrivé ce qui devait arriver… Je ne vois donc pas Steve McQueen comme le fruit d’un environnement et d’une époque. J’étais dans mon propre monde.

Mais vu son titre et sa photo de pochette (le blouson, les lunettes noires, la moto, l’amoureuse et le gang), vous ne pouvez pas nier que cet album renvoie à la culture américaine des années 50, synonyme de rébellion et de jeunesse

La photo avec la moto était une référence à l’acteur Steve McQueen, de même que les lunettes noires. Oui, ça c’est vrai ! Mais pour ce qui est de la musique, je ne vois pas de liens. Tu sais comment j’ai trouvé le titre de l’album, n’est-ce pas ?

Non.

C’est venu d’un rêve. J’ai fait un rêve avant de faire ce disque. J’ai rêvé qu’un DJ disait : « Voici le nouvel album de Prefab Sprout, il s’appelle Steve McQueen. » C’était un rêve frappant, proche de la visitation. Mais sinon je ne vois pas de lien entre la musique du disque et l’acteur.

Ce qui est marrant c’est que sur cette photo vous vous donner un petit genre bad boy, canaille rock, alors que vous n’avez jamais vraiment fait de rock !

Tu as raison, mais on a voulu s’habiller comme ça, véhiculer ce sentiment… Ce que je compose est souvent lisse, brillant, parfois je me saoule moi-même avec ça, mais comme je te le disais j’aime aussi des choses plus rugueuses, sauvages, ça me réveille.

jordan the comeback

Continuons, si vous êtes d’accord, à lever les mystères qui entoure les titres de certains de vos disques : pourquoi avoir nommé le disque suivant Jordan : The Comeback ?

Une fois plus tout cela est presque venu d’un rêve. J’avais vu un article qui parlait d’Elvis Prestley et qui disait : « Et si Elvis Prestley était toujours vivant quelles chansons chanterait-il ? Chanterait-il des morceaux écrits par des gens comme Queen ou George Michael ? » ça m’a fait réfléchir. Je me suis dit : « Imagine qu’Elvis Prestley n’est pas mort mais qu’il est juste caché quelque part dans le désert et qu’il prépare son retour. Écrirais-tu des chansons pour lui ? » C’était ça l’idée. Voilà, comme je l’ai dit, beaucoup de mes projets sont basés sur des lubies, des rêves…

Des bouts de phrases, de mots, d’images…

Oui, ça rejoint un peu l’approche de David Lynch.

David Lynch ?!

Oui, parce qu’il s’assoit, boit beaucoup de café, mange beaucoup de donuts, plein de sucre, il écrit ses idées les plus folles et après il les organise, leur donne une forme. Quand j’écris, c’est un peu comme ça. Quand une étrange idée me vient, je me dis : « Pourquoi pas ? », je la suis et c’est comme ça que sans tu finis sans t’en apercevoir avec dix chansons sur Elvis Prestley vivant dans le désert. Il n’y a pas de vrai sens là-dedans, c’est une démarche proche de l’écriture surréaliste.

Récemment j’ai relu une vieille interview où vous expliquiez que le texte de la chanson « Jordan » était un long monologue fictif d’Elvis…

Voilà, c’est ça !

En lisant cela, j’ai repensé à ce que l’écrivain français Michel Houellebecq a dit dans une récente interview. Vous connaissez Michel Houellebecq ?

Oui, bien sûr.

Il a dit qu’il rêverait que Brad Pitt écrive un bouquin sur ce que c’est qu’être Brad Pitt mais que c’était tout bonnement impossible parce qu’il ne peut justement pas être Brad Pitt, mener la vie de Brad Pitt, avec ce que ça implique au niveau pipole, au niveau de l’image et du cinéma, tout en ayant le temps et l’acuité d’écrire sur ce que ça signifie.

Oh ! Il faut que je te le dise : j’ai écrit une chanson sur Brad Pitt.

Sur Brad Pitt ?!

Oui, elle s’appelle « Angelina in 3D ». J’avais lu un article sur lui dans Vanity Fair et chaque ligne me donnait l’impression que l’article criait de vouloir être mise en musique. C’était comme des paroles d’une chanson. Je vais sans doute la mettre sur l’album que je suis en train de faire, parce que ça parle aussi de célébrité. Voilà, tu y es, tu as mis le doigt dessus ! C’est exactement la même idée que soulève Houellebecq ! Ma chanson parle de ce qu’on doit ressentir quand tout le monde veut vous connaître et être comme vous. Quand ta vie privée rejoint l’opinion publique, s’y confond et t’échappe. C’est une chanson très simple hein ! Elle n’est pas compliquée, elle est très accrocheuse. Et voilà, elle s’appelle « Angelina in 3D ». C’est un scoop rien que pour toi (rires) !

Merci !

Pour revenir à Houellebecq, je le connais car j’ai lu Les Particules Élémentaires et j’ai beaucoup aimé.

Moi aussi. Il n’est pas vraiment aimé en France, enfin si, mais disons qu’il divise l’opinion.

Il crée la controverse, c’est ça ?

Oui. Pourtant je trouve que derrière cette soi-disant absence de style et cette soi-disant misogynie, ce nihilisme, il y a beaucoup de tendresse, de poésie. Pour moi c’est un vrai poète…

Oui, je vois ce que tu veux dire. J’ai l’impression qu’il coupe les ponts, c’est un bon compagnon.

Pour revenir à Jordan : The Comeback, je dois dire que cet album m’a doublement surpris. Déjà, c’est le premier album de Prefab Sprout que j’ai découvert et acheté après avoir lu une critique élogieuse dans Les Inrockuptibles en 1999, et en tant que fan de basket-ball totalement ignorant de votre son, j’étais très intrigué par son titre, je me disais : « Est-ce possible que cet album fasse référence au retour de Michael Jordan ? »

Ahahah ! Je vois ! Michael Jordan ! Tu étais donc un fan de basketball ?

Oui, à fond. Et vous ? Car sur Swoon il y a aussi cette chanson :  » I Never Play Basketball Now »

Je ne regarde pas les matchs à la télé…

Mais vous avez pratiqué ?

Oui, quand j’étais enfant, mais j’étais trop petit. Vraiment trop petit. Mais j’aimais ça. J’ai arrêté et j’ai écris cette chanson. Je ne sais pas pourquoi j’ai écrit cette chanson mais c’est son titre.

Étrange…

Oui, ça l’est. C’est une drôle de façon d’écrire, il suffit parfois d’un détail, d’un bon titre, d’une bonne ligne et hop, c’est parti. J’aime ça.

C’est souvent ce qui permet à l’auditeur de rêver, ça crée des, hum, têtes-brèches…

Oui, et c’est souvent ce genre choses qui vous restent le plus longtemps en tête, ces petites fantaisies de départ, ce sont elles qui ont le plus d’emprise poétique.

Avez-vous entendu parler d’un groupe de pop nommé Chairlift  ?

Non.

C’est un jeune groupe de Brooklyn qui fait pas mal parler de lui en ce moment et leur chanteuse a déclaré que sa « theme song » préférée était « Wild Horses » (sur Jordan : The Comeback).

Vraiment ?

Oui. Elle a même précisé qu’elle la trouvait « affreusement cool, limpide et cucul la praline ».

Ahah ! Je suis d’accord : je trouve que c’est une chanson plutôt cool. Mais c’est ironique ou ça veut dire qu’elle l’aime vraiment ?

Oui, elle a même précisé qu’il s’en dégageait pour elle « une sorte de charme pervers qu’elle adore. » D’ailleurs il en est de même dans sa propre musique, donc je n’y vois aucune ironie, elle aime vraiment !

Chairlift, tu dis ? Un groupe américain. Il faut que je me renseigne sur eux. J’irai voir ça.

Je voulais aussi vous parler un peu d’Echo and the Bunnymen.

Oui.

Durant les années 80 on les disait un peu vos rivaux…

Ahah !

Il y avait eux, les Smiths et vous !

Ok, je n’avais pas vu cela.

Hé bien je vous le dis aujourd’hui : c’était comme ça !

Ahahah !

Contrairement à vous, les Bunnymen œuvraient dans un certain psychédélisme, McCulloch citait les Doors…

Est-ce que j’aime les Doors ? Oui. Notamment L.A. Woman et « Riders On The Storm ». J’aime beaucoup la voix de Morrison, très bonne. Et des morceaux comme « Light My Fire », « The End ». Ils ont fait de bons disques. Évidemment. Mais ça me fait rire que tu passes par Echo and the Bunnymen pour me questionner sur les Doors (rires) !

Je voulais plutôt savoir si vous écoutiez la concurrence à l’époque, si vous écoutiez Echo and the Bunnymen par exemple…

Non, ce n’était pas du tout mon genre de groupe. Je ne veux pas passer pour un type méchant mais je ne me préoccupais pas trop d’eux. Je sais juste qu’ils aimaient la mythologie rock. Il était pas mal dans le look ce gars (Ian McCulloch – nda), non ? Il aimait paraître.

Oui, je crois. Pas vous de tout évidence…

Non, pas vraiment.

Vous préfériez les Smiths ?

Je n’étais pas non plus fan des Smiths, mais une fois je les ai vu sur scène à Newcastle. D’ailleurs, depuis j’ai appris que ce concert était entré dans la légende. Et en effet, c’était fantastique.

En quelle année était-ce ?

Je crois que c’était en 1986 dans le City Hall de Newcastle. J’étais là pour jouer quelques morceaux pour une œuvre de charité. Et eux aussi. Je n’ai pas trop fait attention à eux mais j’ai trouvé que c’était un super groupe de scène. Vraiment spectaculaire. Et l’atmosphère était terrible. Un jour j’ai rencontré Johnny Marr. Il est venu au studio où je faisais « When Love Breaks Down » avec mon frère (Martin McAlooon, basse – nda). Un gars très gentil. Je l’ai beaucoup apprécié. Ce jour-là, il avait un baladeur cassettes. Il nous a dit : « C’est mon nouveau single. » C’était « William, It Was Really Nothing ». Il me l’a fait écouté, et j’ai trouvé ça bien, et je trouve que Morrissey est un bon parolier, mais voilà, je ne les admire pas plus aujourd’hui qu’à l’époque. Et à l’époque je ne me préoccupais pas trop des autres groupes anglais.

A quelle musique faisiez-vous donc attention ?

J’étais dans ma propre sphère d’influences.

Beach Boys, Gerschwin, Ravel… ?

Oui, Ravel par exemple, c’est cela ! Absolument ! Mais j’écoutais aussi Prince et un autre groupe dont j’aimais beaucoup le son sur disque : Scritti Politti.

Je ne les connais pas.

C’était le groupe de Green Gartside. En 1985, ils ont sorti un disque intitulé Cupid & Psyche. Ils y utilisaient des ordinateurs, des machines. Je les aime beaucoup. J’aime les arrangements de leurs morceaux. Mais voilà, comme je te le disais, au-delà ça je ne m’intéressais pas trop aux autres groupes anglais. J’ai arrêté d’écouter ce qui se faisait quand j’ai commencé à faire des disques. J’étais juste trop occupé. occupé.

Oui, j’imagine que lorsqu’on se lance à faire sa propre musique on doit choisir et en un sens tuer l’auditeur en soit pour mieux laisser la place au compositeur et s’enfermer dans son truc.

Absolument. Et je pensais que j’avais déjà tellement à apprendre des grands maîtres que j’ai cessé d’écouter mes contemporains. Mais oui, j’aime Ravel, bien sûr. Je dirai même que c’est la musique que je préfère.

Dans une chanson de Let’s Change The World With Music, « I Love Music », vous citez aussi Pierre Boulez…

Oui, j’ai lu un livre sur lui quand j’étais jeune. J’aime le fait qu’il essayait de déstructurer les lois de la musique. ça m’a donné d’intéressantes idées. Un jour je l’ai rencontré. Mais il n’aime pas la pop music. Ce n’est pas du tout son truc.

Vous n’êtes donc pas contre rencontrer vos idoles ! Je dis ça parce que j’ai lu dans une interview que vous n’aimiez pas ou que vous aviez peur de rencontrer vos idoles. Vous disiez notamment cela à propos de votre rencontre avec Paul McCartney….

Oui, c’est vrai. J’étais très nerveux quand j’ai rencontré McCartney. Maintenant ça ne m’intéresse plus trop de rencontrer mes idoles quelles qu’elles soient, je serai trop nerveux, mais par le passé j’étais enthousiaste, passionné, sans peur, orgueilleux donc voilà… !

Prefab Sprout steve mcqueen band

D’ailleurs, à propos d’orgueil, à la sortie de Steve McQueen, vous auriez déclaré à la presse : « Je suis peut-être le plus grand compositeur vivant. »

Oui, c’est vrai, ahahahah !

C’est un pic d’arrogance et de vanité qu’on est plus habitué à entendre de la bouche des frères Gallagher !

C’est vrai ! Mais je me rappelle, je parlais à quelqu’un, je ne suis plus de quoi au juste, mais je crois bien qu’on parlait de tout autre chose que de mon genre de musique, alors à un moment j’en ai eu marre et j’ai décidé de dire la chose la plus ridicule qui soit. Je n’ai donc pas dû le dire sur le ton du mec convaincu de ce qu’il disait.

« Every joke is half the truth », comme on dit ! Si vous avez lâché ça c’est que vous le pensiez un peu, non ?

Oui, quelque part oui, absolument, sans oser me l’avouer. Je me souviens : un jour j’en parlais à Mat Snow du magazine Mojo, je lui disais que je n’étais pas très bon en interview et je lui racontais cette anecdote, comme quoi en plus c’était la seule phrase que le type avait gardé pour son article, et qu’aujourd’hui je la trouve toujours citée ça et là. Il a ri ! Et il a été sympa de ne pas la mentionner dans son article !

Musicalement, avez-vous déjà été influencé par des articles des critiques musicaux ?

Hé bien oui, au moins un : l’article de Rollingstone sur Brian Wilson que j’évoque dans le livret de Let’s Change The World With Music. Des articles sur des musiques que je n’ai jamais entendues peuvent m’influencer oui, si c’est bien écrit, si je sens que le type est inspiré, comme pris dans quelque chose de fort.

Et qu’en est-il des articles sur votre propre musique ?

Ai-je déjà été influencé par ce qu’on a écrit sur moi ? Une fois ou deux, j’ai senti que le journaliste était plus à même de comprendre ce que je fais que je ne le comprends moi-même. Une fois ou deux, j’ai lu des choses qui m’ont fait me dire : « Oui, je pense que c’est ça ce que je fais et je n’aurais pas pu le formuler aussi clairement que le journaliste l’a fait. » Je pense que lorsque tu écris un article tu te dois d’être très clair dans ce que tu cherches à dire. Quand j’écris une chanson je n’ai pas cet impératif, je n’ai pas besoin d’être compréhensible, je pars d’un point et je ne sais jamais précisément ce que je veux dire. J’ai donc beaucoup de respect et d’intérêt pour les gens qui prennent le temps d’écouter un disque et de faire l’effort d’exprimer clairement ce qu’ils en ont ressenti.

En ce moment, en France, un film sur Serge Gainsbourg vient de sortir (Gainsbourg, vie héroïque). Connaissez-vous Gainsbourg et sa musique ?

Je ne connais presque rien de lui. Je sais qu’une journaliste anglaise, Sylvie Simmons je crois, lui a consacré un livre (A Fistful of Gitanes – nda), mais je ne l’ai pas lu. Penses-tu que son univers musical pourrait me plaire ?

Oui, pas tout sans doute, parce qu’il est allé dans tous les styles, mais certaines choses oui, j’imagine. Lui aussi a été influencé par la musique classique, quelques-unes de ses chansons en portent la trace, et c’est aussi un bon parolier…

D’accord.

Et puis si vous êtes sensible à l’univers de Houellebecq vous devrez l’être à celui de Gainsbourg. Il écrivait beaucoup sur les femmes, l’amour et le sexe…

Oui, j’ai cru comprendre que c’était son sujet de prédilection !

Vous, j’ai l’impression que vous écrivez souvent sur l’amour mais jamais sur les femmes en elles-mêmes, encore moins le sexe. Pourquoi ?

Je ne sais pas… J’essaie de voir si ce que tu dis est vrai…

Par exemple, malgré son titre, « Goodbye Lucille #1 » n’est pas une chanson sur une femme…

Non… Je suppose… Je ne peux pas répondre à ta question tout de suite, je n’ai pas la réponse, c’est un sujet sur lequel je vais devoir longuement réfléchir… C’est une bonne question ! D’un autre côté, je ne pense pas que mes chansons parlent non plus des hommes…

Non, c’est vrai, on dirait que votre truc c’est plutôt de parler de rêves, d’icônes, de mythes…

Ah oui, j’ai d’ailleurs un album en préparation sur ce thème ! Un disque qui parlera de déesses  : Ève, la Reine de Saba, Angelina Jolie… J’ai beaucoup de chansons là-dessus. Elles n’ont jamais été entendues mais je les ai.

J’y reviens : de quoi parle donc la chanson « Goodbye Lucille #1 » ?

ça parle du fait d’avoir 21 ans quand on est un garçon. Comme tu l’as dit, ça ne parle donc pas vraiment de cette Lucille.

Je dois avouer que lorsque j’ai réécouté Steve McQueen pour préparer cet entretien cette chanson s’est littéralement mise à m’obséder pendant des semaines, notamment ce passage : « Life’s not complete / ‘Til your heart miss the beat » !

Hé moi je dois t’avouer que quand j’ai écrit ce texte je l’ai presque fait par-dessus la jambe, comme un truc qu’on jette sans y prêter vraiment de l’importance. Comme si c’était une blague.

Pas mal votre blague ! Merci !

Ce n’est qu’après que j’ai réalisé qu’il y avait là quelque chose qui valait le coup, qui était plus profond que ce que j’y avais vu au départ. Un auteur ne devrait donc jamais se crisper et prendre trop au sérieux ce qu’il écrit, mais laisser filer, parce que de toute façon, on n’est pas maître du truc, on fait les choses d’une certaine manière et l’auditeur les reçoit d’une autre. Et c’est vrai, quand j’ai écrit « Goodbye Lucille #1 », j’ai vraiment pensé que ce n’était qu’une vulgaire petite chanson, jetée comme ça mais ce n’est pas le cas. Il semblerait que ce soit une de celles que les gens préfèrent dans notre répertoire. Ce n’est pas un hit single mais bon, le Velvet Underground n’a jamais eu de hit single non plus, n’est-ce pas ? Alors ce n’est pas grave (rires) !

Votre chanson qui se rapproche le plus du hit single, c’est sans doute « Car & Girls », avec juste derrière « The King of Rock’n’Roll ». « Car & Girls », il paraît que vous l’avez écrite pour vous moquer de la musique de Bruce Springsteen. Est-ce vrai et si oui, vous a-t-il répondu ?

Non, je ne l’ai même pas atteint. Il est sur une autre planète, n’est-ce pas ? Mais cette chanson parlait plus des critiques musicaux que de Bruce. ça parlait de savoir si tu as le droit ou non de te moquer des critiques qui considèrent la musique avec sérieux. Parce que, bien sûr, j’aime la musique de Bruce, j’aime particulièrement Born to Run. C’est un très bel album, super chansons. Donc non, cette chanson n’est pas une attaque contre lui et non, je n’ai pas eu de réponse de sa part (rires) !

Bon et pour finir qu’en est-il de vos fonds de tiroirs. Y trouve-t-on d’autres albums en work in progress avec celui sur Michael Jackson, celui sur la célébrité, et celui sur les déesses ?

Oui, j’en ai encore un bon paquet que j’étais censé faire avec le groupe, dont un sur l’histoire du monde, Earth : The Story So Far et un sur l’histoire d’un super héros de mon invention, Zorro the Fox. Oui, j’en ai plein. Mais je ne les ai pas complètement enregistrés, ni fini. Ils sont à l’état de brouillon, de parties. Et je n’ai malheureusement personne pour les jouer, à part moi, ma guitare ou mon synthé. Ça va, c’est bon pour toi ?

Oui, j’ai juste une petit dernière question de la part d’une amie musicienne (La Féline). Un de ses morceaux préférés de Prefab Sprout est « The Guest Who Stayed Forever », la face B de « Goodbye Lucille #1 ». Elle voudrait savoir qui est cet invité qui reste pour toujours !

Je n’en ai aucune idée. On nous avait dit qu’il nous fallait des faces B pour un single sur un 45 tours. Et quelqu’un a voulu savoir quels en seraient les titres. Je lui ai donné 2-3 titres alors que je n’avais pas encore écrit les morceaux. « The Guest Who Stayed Forever », « Old Spoonface Is Back » et « Wigs », j’ai juste noté les titres en me disant : « Quand je serai en studio, je ferai la chanson qui correspond au titre. » Ton amie doit donc en savoir plus que moi sur cet invité mystère. Passe lui le bonjour de ma part ! C’était bien de discuter avec toi. Merci d’avoir été si patient.

Merci à vous. Travaillez bien, j’attends votre « Good Vibrations » !

Oui, je le cherche encore. J’y arriverai peut-être aujourd’hui ! Qui sait (rires) !

smilebeachboys

11 réponses
  1. Aline Nicolas
    Aline Nicolas dit :

    Ma pochette favorite !!!!!! Le brouillard, les arbres nus, la moto, le pull rose de Wendy, le blouson en cuir et la barbe de Paddy! Tout est parfait.

  2. Aline Nicolas
    Aline Nicolas dit :

    Tu parles de l’album des Smiths avec Alain Delon …. C’est le grain de la photo qui donne cette impression

  3. Sylvain Fesson
    Sylvain Fesson dit :

    Le grain de la photo « souligne parfaitement cette correspondance » tu veux dire : il donne à la photo, colorée de rose et d’un vert sombre, glauque, d’un bleu sépulcral, son côté tombal, funéraire, marmoréen… Romantique quoi 😉

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