PADDY MCALOON : PREFAB SPROUT (1)

let's change the world with music cover

22 janvier 2010. 11h. Paris, 12e, dans les sous-sols de la rédac du journal Trois Couleurs. « Nooooo ! », entends-je soudain au bout du fil, d’une voix à l’onctueux accent bwwitishh. J’ai l’impression d’atterrir dans je ne sais quel passé, 4e dimension, établissant le contact avec un gentleman qui lisse sa moustache. Ça me décoiffe. J’ai Paddy McAloon, l’ex leader de Prefab Sprout en ligne. On doit parler de Let’s Change The World With Music, le nouvel album de ces choux chéris, sorti comme par surprise et dans une certaine indifférence cinq mois plus tôt. Oui, j’ai cette petite légende de la pop anglaise des années 80-90, ce poète retrouvé, là en ligne en 2010, et il a l’air fort disposé à deviser, comme s’il s’étirait, chat, du long de ses neuf vies, et qu’on lui offrait une pause bienvenue. Des vacances ? C’est ça.

Il est chez lui, à Newcastle, où il habite « depuis un moment » et dispose d’un home studio. Il a cette barbe qu’il arbore sur les photos de presse de l’époque, tel un vieux chat. Barbe qu’il me dit être « presque deux fois plus longue aujourd’hui » parce que la « photo a été prise en mai dernier », et qu’il ne l’a « pas coupée depuis » mais qu’il devrait parce que « ça commence à devenir ridicule, même mes cheveux sont plus longs, j’ai l’air d’un fou ! Mais bon, nous sommes en hiver, n’est-ce pas ? Au moins j’ai chaud (rires) ! » Il était en train d’arrangerun morceau, mais « Noooo » donc, je ne dérange pas, il est toujours ravi d’avoir « des occasions de se soustraire au travail », surtout qu’arranger est ce qu’il aime le moins. « Je ne suis pas très doué pour ça, dit-il. Je préfère composer des chansons ! »

 

« quand une chose reste suspendue dans le temps, elle prend une autre dimension »

 

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Bonjour Paddy. Alors, dites-moi, comment vous sentez-vous d’avoir enfin sorti ce disque de Prefab Sprout qui date de 1993 ? Êtes-vous content de la réaction qu’il a suscité chez les journalistes et le public ?

Oui, les réactions furent formidables. Je suis ravi de continuer à intéresser les gens car quelque part tout cela est si vieux, tellement de l’histoire ancienne… Mais à l’époque ça signifiait beaucoup pour moi. Donc oui, en général les réactions furent bonnes. Le sont-elles aussi en France ?

Il m’a semblé qu’il y en avait peu, la plupart venant du net, mais que ce peu était globalement positif.

Toi, as-tu aimé le disque ?

Oui. Mais je dois dire qu’à la première écoute j’ai été très déstabilisé. Déjà parce que ça me faisait bizarre d’écouter un nouvel album de Prefab Sprout fin 2009 !

Oui, c’est vraiment dommage que les choses se soient passés ainsi. On ne sait jamais à l’avance quel tour vont prendre les choses. Je voulais faire de plus en plus de disques chaque année, mais je suis devenu de plus en plus perfectionniste, à ne rien vouloir lâcher comme ça, et après j’ai eu ces problèmes d’audition, ce qui faisait que je ne savais pas si j’étais en mesure de travailler, donc ça a été dur pour moi de continuer. Quand j’ai fait ce disque je n’avais aucune idée qu’il mettrait 17 ans à voir le jour. D’une certaine manière c’est une vraie tragédie !

Ce qui est étrange c’est que du fait d’être sorti en 2009 et pas 93, l’album n’a plus le même sens, plus la même portée et la même résonance que celle qu’il aurait dû avoir. Ne trouvez-vous pas qu’il y ait une certaine logique à ce qu’il soit sorti maintenant plutôt qu’avant ?

Es-tu en train de dire qu’il induit un sentiment différent du fait de son décalage dans le temps ?

Oui, comme si ça soulignait l’intemporalité qui s’y niche…

C’est vrai… J’aurais aimé que ça ne se passe pas comme ça. Mais je dois dire que c’est intéressant que les choses se soient passées ainsi. C’est intéressant quand une chose reste ainsi en suspend, elle prend une autre dimension. J’aime assez ce sentiment mais je ne suis sans doute pas la personne la mieux placée pour en parler, mesurer cette étrangeté, c’est trop proche de moi et depuis j’ai écris plein d’autres choses… Mais oui, c’est étrange pour moi aussi.

Que cet album soit enfin livré au public vous a-t-il remis la tête dedans ou au contraire cela vous en a-t-il complètement libéré, vous n’y pensez plus du tout ?

La plupart de ces chansons ont été écrites en 1991, d’autres en 1992 et d’autres encore lors de la première semaine de 1993. En janvier 1993 j’ai écrit par exemple « Ride », les paroles de « God Watch Over You » et autre chose dont je ne me souviens plus. Tout cela est donc très vieux pour moi. Mais j’aime l’esprit de tout ça. J’aime l’esprit de tout ça même si je fais autre chose aujourd’hui. J’aime l’esprit de ces chansons. Pour moi elles font partie de mes plus belles chansons.

C’est ce que vous dites dans le texte qui figure à la fin du livret de l’album.

Oui. L’album aurait été différent avec Thomas Dolby (producteur des meilleurs albums de Prefab Sprout : Steve McQueen, 1985, From Langley Park to Memphis, 1988, et Jordan : The Comeback, 1990 – nda) et les membres du groupe (Martin McAloon, son frère, à la basse, Wendy Smith aux chœurs, guitares et claviers, et Neil Conti à la batterie – nda), ça aurait été un disque plus abouti, mieux joué. Il y aurait eu un saut dans le son par rapport à ce que j’ai fait. Mais j’ai toujours aimé ce côté fait-maison, même chez mes idoles. Si j’écoute, je ne sais pas, une démo, un fond de tiroir, j’aime ces sons-là. Je pense que mon disque sonne quand même bien parce que Calum Malcolm, l’ingénieur du son, a trouvé des astuces. Mais ça reste un disque fait à la maison.

Vous avez fait le disque tout seul dans votre home-studio ?

Oui. Je l’ai enregistré sur un très vieux magnétophone avec une toute petite table de mixage. C’était tout simplement une cassette, une démo destinée au groupe et à Thomas, pour leur montrer ce que je voulais faire de ces chansons. Aujourd’hui, quand je regarde tout ça je le vois vraiment comme un produit fini. Ça sonne comme un vrai disque.

Mais initialement ça devait être une base de travail pour le groupe.

Oui, laisse-moi t’expliquer. Parfois tu présentes une chanson, elle est juste guitare-voix et quand les gens l’écoutent, le groupe, le producteur ou la maison de disques, ils disent : « Ah ok, c’est ça ce que tu veux faire : juste toi et ta guitare. » Parfois oui, c’est ok, ça suffit, mais parfois tu veux que le son soit plus étoffé, sophistiqué. Là, c’est ce que je voulais. J’ai donc livré une ébauche de ce son très riche et produit qu’on aurait pu obtenir ensemble.

Du coup, vous êtes content que le disque soit resté à l’état de démo ou vous regrettez qu’il n’ait pas bénéficié de l’apport du groupe ?

Les deux. Je suis partagé sur cette question. Je vais te le dire comme ça : souvent tu entends des gens dire : « Ah, le disque ne capture jamais l’esprit des démos… « . Là, je ne peux pas me plaindre. L’esprit des démos a été respecté. Mais c’est un regret pour mon frère et le reste du groupe, parce qu’à l’époque ils s’attendaient à faire ce disque, on aurait dû le faire ensemble et on n’a jamais pu. Les choses en ont été ainsi. Il ne faut pas trop y penser. Pendant longtemps j’ai été très énervé que nous n’ayons pas pu le faire alors je me suis délibérément abruti de travail, pour passer à autre chose. Je ne comprenais pas pourquoi Sony ne nous avait pas dit d’emblée : « Ok, mixons ce disque. ». Je ne l’acceptais pas.

Tout à l’heure je vous disais que ça m’avait fait un drôle d’effet d’écouter un nouvel album de Prefab Sprout en 2009 et je dois dire que ce drôle d’effet n’est pas uniquement dû au fait que je ne m’attendais pas à un tel retour, elle est aussi dû au son Prefab Sprout. Je l’ai toujours trouvé déroutant, à la fois daté et intemporel, naïf et sophistiqué. Et en me promenant sur le web j’ai vu que je n’étais pas le seul à ressentir ça : vos fans le disent, ils sont à la fois dérangés et séduits par le fait que vos mélodies soient subtiles et accrocheuses mais toujours revêtues d’atours sonores un peu kitsch, fleur bleue. Qu’en pensez-vous ?

Kitsch ? Je ne sais pas. Je pense que j’évoque différentes choses chez mes auditeurs, selon leurs références, leur bagage culturel. J’aime la musique rock depuis que je suis jeune. J’ai toujours aimé des choses comme Led Zeppelin, Deep Purple, Free, mais quand mon tour est venu de faire des disques, après que nous ayons commencé à être un groupe, dans une certaine mesure j’ai évolué vers un autre style de son dont les racines n’étaient pas dans la musique rock. Je suis donc partagé sur cette question. Parfois je me dis : « Oh, et si nous étions restés comme nous étions en 1977, c’est-à-dire à trois, aurions-nous fait des disques super excitants ? » Je voulais que tout ça soit une expérience musicale plus riche que celle d’un simple trio rock. Je peux comprendre que des gens trouvent ça un peu déroutant mais j’aime le son des disques qu’on a fait avec Prefab Sprout. La plupart des musiques que j’aime ont ce genre d’éclat, ce sont des choses très belles, jolies. Mais parfois mes paroles œuvrent à l’inverse. J’essaie d’associer les deux. Ce n’est pas le cas sur ce disque car c’est un disque très particulier, c’est un disque très idéaliste et idéalisé. Les textes n’y reflètent pas ce que je pense, ils traduisent plus ce que serait pour moi un monde idéal.

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Je parlais du sens tout différent que l’album prend à sortir maintenant et pas 17 ans auparavant. Et c’est étrange parce que dans le livret du disque vous parlez du Smile de Brian Wilson et du fait que le mythe qui l’entoure vous a inspiré pour composer Let’s Change The World With Music. Comme Smile, sorti près de 30 ans après son enregistrement, il y a donc une certaine logique à ce que votre disque ait mis du temps à sortir.

Oui (rires) !

C’est pour ça que je disais que ce décalage temporel change le sens du disque, parce qu’en même temps, par là, il semble trouver son sens premier, sa véritable portée…

Oui, c’est vrai…

Mais peut-être est-ce quelque chose que vous ne voyez pas…

Oh si, si, je vois toute l’ironie de la chose. Par exemple, quand j’étais plus jeune, Brian Wilson était une grande influence pour moi, une sorte de héros, mais ce que je ne pouvais pas savoir c’est que d’autres aspects de sa vie viendraient m’influencer bien plus que sa musique. Il n’a pas pu sortir de disques pendant plusieurs années et je n’avais pas fait attention mais c’est ce qui m’est arrivé. Il avait des problèmes d’audition à l’oreille droite et je n’avais pas fait attention mais c’est ce qui m’est arrivé. Quand je considérais son histoire je ne pouvais pas savoir que tout ceci finirai aussi par m’arriver (rires) ! L’ironie serait de dire : « Dieu m’a fait devenir aveugle comme Ray Charles pour que j’atteigne dans le handicap le talent que je n’ai pas reçu à la naissance », quelque chose comme ça. Je sais que c’est de très mauvais goût de dire ça, que c’est faire preuve de mauvais esprit, mais il y a de ça. Tu ne sais jamais quel sort la vie va te réserver. Tu espères un cadeau et tu reçois un cadeau empoisonné (rires) !

C’est une malédiction !

Ai-je été maudit ? Ai-je été béni ? Comment savoir ? Je n’ai pas pu faire de musique pendant des années mais maintenant je peux enfin en refaire, j’ai donc de la chance et je dois en profiter pour faire quelque chose dont je sois vraiment fier.

De quelle manière vos problèmes de vue et d’audition ont-ils changé votre rapport à la musique ?

Hé bien pendant pas mal de temps je n’ai pas pu vraiment faire de la musique, j’essayais de travailler avec mon oreille gauche, de tout régler et mentaliser de ce seul côté, mais l’oreille droite venait sans cesse saccager l’image que j’avais crée… Mais pour tout te dire, mon vrai problème n’était pas vraiment d’être ou de ne pas être capable de faire de la musique, c’était plutôt de ne pas réussir à dormir. C’était très très difficile. Aujourd’hui mon oreille droite ne distingue toujours pas toutes les fréquences, ce qui me gène pour certaines lignes de basses et de guitares, mais je suis en mesure de travailler donc ça va. Ce que je ne peux plus du tout faire, c’est jouer live. Je ne peux peux plus faire comme je le faisais avant.

En même temps je n’ai pas l’impression que Prefab Sprout ai jamais été un groupe attiré par la scène !

Oui, c’est vrai. Pour moi le problème de jouer live, c’est qu’il faut apprendre et retenir tellement de chansons et se donner à 200% au public tant de jours d’affilée… Je trouve ça difficile parce que moi mon truc c’est surtout d’écrire des chansons, de les sortir de moi, de les enregistrer et hop après c’est un peu comme si je les oubliais, je suis déjà ailleurs. Pour moi ça n’a pas sens de m’asseoir et de chanter mes vieilles chansons.

Vous n’êtes pas un juke box !

Oui, c’est sûr ! Il y a des gens qui ont des mémoires fantastiques pour leurs paroles, leurs chansons. Clairement c’est le cas de Bob Dylan. Il peut se souvenir de toutes les chansons qu’il a entendues. C’est quelque chose d’intéressant, de fascinant. Je suis loin d’être comme ça.

Revenons à Let’s Change The World With Music. Vous ne l’avez pas fait avec le groupe mais pourquoi ne pas l’avoir travailler avec Thomas Dolby, votre producteur habituel ?

Parce que ce que le disque que tu as entendu est la démo originale de 1993. A part 2-3 arrangements, je n’ai rien changé. Avec Calum Malcolm on a juste refait le mix. Il n’y avait donc aucun intérêt de l’appeler sinon on aurait dépenser beaucoup d’argent à essayer de recréer le son que j’avais initialement fantasmé. Et ce n’était plus l’idée.

La réalisation de ce disque ne s’est donc définitivement pas étalée sur 17 années !

Non.

J’ai une question très bête mais dont la réponse m’intrigue vraiment. J’imagine que vous avez déjà dû y répondre des milliers de fois, surtout à vos débuts, mais je n’ai jamais entendu cette histoire. Elle concerne le nom de votre groupe, Prefab Sprout : pourquoi avoir nommé votre groupe « germe préfabriqué » ?

Tu ne connais pas cette histoire ? Hé bien je raconte plusieurs histoires à ce propos…

Tel le Joker à propos de son « smile », pour impressionner et garder le mystère intact !

Oui ! Mais voilà, la vérité c’est juste que j’ai trouvé ce nom quand j’étais ado et je trouvais que ça sonnait bien parce qu’à l’époque tous les groupes que j’aimais avaient des noms étranges, donc je me disais qu’un groupe de pop se devait d’avoir un nom étrange, mystérieux et j’ai collé deux mots bizarres.

Pour moi ce nom de groupe a quelque chose de prédestiné car je trouve qu’il illustre parfaitement les caractéristiques de votre musique, à savoir cet écart que j’évoquais tout à l’heure entre la perfection, l’éclat de votre écriture mélodique, le germe donc, le bourgeon, et le côté un peu clinquant de votre son, préfabriqué du coup, synthétique…

Ah peut-être… Mais j’ai eu cette idée à 13-14 ans. Ciel, si j’avais su qu’on me poserait encore cette question à 53 ans, j’aurais choisi un nom moins bizarre (rires) !

Pour rester dans les intitulés, deux questions plus d’actualité alors : pourquoi avoir choisi de nommer ce disque Let’s Change The World With Music et de l’avoir placé sous l’égide de Prefab Sprout alors que vous avez tout fait tout seul ?

Oh, pour deux raisons : tout d’abord à la base j’avais composé une chanson intitulée « Let’s Change The World With Music ». Au départ, j’avais même deux chansons intitulées « Let’s Change The World With Music », mais au moment d’éditer l’album, quand je me suis enfin occupé du tracklisting, j’ai trouvé qu’il était trop long et j’ai enlevé ce morceau. Le morceau est donc parti mais le titre est resté. En lui-même, ce morceau était un peu ironique, je disais que ce serait bien si on pouvait changeait le monde avec la musique mais que ça n’arrivera jamais ! Tu me demandais aussi pourquoi je l’ai présenté comme un album de Prefab Sprout ? Pour une raison très simple : c’était une musique qu’on aurait dû faire ensemble, elle a été écrite entre Jordan : The Comeback et Andromeda Heights, quand le groupe existait encore, c’est le chainon manquant entre ces deux disques.

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Dans le livret du disque vous dites n’avoir pas cherché à essayer de copier le Smile de Brian Wilson, mais un vrai lien unit tout de même ces deux disques : derrière les symboles de Nature (pour Wilson) et de Musique (pour vous), ils parlent tous deux de Dieu, forment une ode à Dieu.

Oui, il y a cette sorte de connexion. Je suis influencé par plein de choses différentes, plein plein de choses, mais durant une période précise, disons de 1977 à 1980, j’ai beaucoup pensé à la manière dont Brian Wilson composait. Ainsi, dans leurs modes d’écriture, les premières chansons de Prefab Sprout, notamment celles de Swoon, étaient proches de celles de Brian Wilson. J’y avais aussi pratiqué le collage de segments mélodiques disparates. Dans Let’s Change The World With Music, je n’ai pas repris son style ni son mode d’écriture. Mais tu as raison, il y a un lien dans la thématique des textes. On parle tous deux de choses spirituelles car c’est un thème très puissant, positif… Enfin non pas positif… Ah ! je ne trouve pas le mot…

Inspirant ?

Oui ! C’est inspirant parce que c’est un thème très fort. Beaucoup de gens trouveront sans doute ça intello ou conceptuel, d’autres sans doute ne verront même pas la thématique parce qu’ils ne feront pas attention aux textes, mais c’est le genre de directions qui libère ta créativité et donnent une vraie identité à ton disque, c’est ce que j’aimais là-dedans. C’était presque comme de faire un disque de gospel, il y a la même ferveur.

Ce qui m’a aussi frappé dans le choix de ce thème, c’est qu’on peut y voir comme l’expression de votre vie passée voire sacrifiée à faire de la musique. Votre vie de saint pop.

Hé bien je pense que la musique est une des choses qui me prend le plus de temps dans ma vie donc oui, c’est sûr que c’est un peu un résumé de ma vie. Je passe un temps dingue dans ma chambre à écrire des chansons. Dans un sens ce disque est une sorte d’édifice à la gloire de ma passion.

Vous êtes une sorte de soldat de la pop !

Un soldat blessé (rires) ! J’ai mes blessures de guerre.

Oui, pour ne pas dire vos stigmates… De Brian Wilson à Michael Jackson (Behind The Veil), d’Elvis (« Jordan : The Comeback ») à Hendrix (« Machine Gun Ibiza »), de Bruce Springsteen (« Cars & Girls ») à la chanteuse d’Abba (« The Ice Maiden »), nommément ou pas, vous avez beaucoup composez en vous inspirant de grandes figures de la pop. Mais avec le temps, vous êtes devenu vous même un mythe pop. Preuve en est qu’avec ce disque vous avez enfin écrit sur votre propre passion. En êtes-vous conscient ?

Pour moi c’est difficile à voir, mais parfois je me rends compte de ça quand je lis des choses sur ma musique ou qu’on me rapporte ce que certains en disent. Je comprends que je rejoigne un peu cette sphère de musiciens, à mon humble manière. C’est très étrange ! C’est extrêmement bizarre car quand tu es jeune ce monde-là t’est étranger, tu n’en fais pas partie.

Et dans le même temps, quand Prefab Sprout fournissait ses plus beaux disques, vous n’étiez pas non plus en phase avec l’époque et la pop qui excitait réellement les jeunes, vous étiez en marge.

Oui, c’est vrai, à cette époque beaucoup de choses ne me convenaient pas. J’aurais aimé me comporter autrement, plus profiter de certaines choses qu’on a fait, mais je crois que j’étais toujours un peu trop anxieux à l’idée de n’avoir pas assez enregistrer de musique pour faire autrement. J’ai passé beaucoup de temps à m’en inquiéter : « Pourquoi passes-tu tout ton temps à écrire ? Pourquoi ne sors-tu pas pour te changer les idées ou pour partager ta musique avec d’autres ? » C’est étrange, très peu de gens font ça. La plupart font de la musique pour pouvoir sortir et jouer devant des gens. J’aurais aimé être plus comme ça. J’aurais aimé pouvoir faire les deux. La plupart y arrivent. Mais pour certaines raisons je trouvais que sortir… Même avant que nous fassions des disques, au tout tout début de Prefab Sprout, quand nous allions jouer une heure ou deux dans un pub de ce quartier où j’habite (Newcastle – nda), je pensais surtout à tout ce temps que j’aurais pu utiliser pour composer. Je n’étais donc jamais vraiment emballé à l’idée de faire des concerts.

Combien de concerts avez-vous donné ?

Tu veux dire au total ? Pas plus d’une centaine sans doute. Peut-être 60-70. Honnêtement, je ne saurais pas vraiment te dire.

Revenons sur le son du groupe. Quel était votre rapport aux ordinateurs ? Avez-vous toujours enregistré en numérique ?

En fait le seul disque que nous ayons enregistré en analogique, c’est Swoon (sorti en mars 1984 – nda). On n’avait pas d’ordinateur, pas de MIDI (Musical Instrumental Digital Interface : instruments de musiques électroniques qui, reliés à des ordinateurs tels des interfaces, permettent d’échanger des données – nda). A l’époque certains utilisaient déjà tout ça mais nous on n’était pas précurseurs, on ne s’y est mis que vers 83-84. Parce que dès lors c’est comme ça que tout le monde travaillait. De cette époque j’ai gardé un vieil Atari, que j’utilise toujours aujourd’hui.

Ah oui ?!

Oui ! J’ai un Mac mais je n’aime pas ça. Je n’arrive pas à m’en servir aussi facilement que je le voudrais.

Vous faites donc de la musique Atari !

Oui. Je crois que c’est l’ordinateur que les amateurs de dance music aiment utiliser.

Et vous avez d’autres instruments dans votre home studio ? D’autres machines ?

Oui, mais globalement l’Atari me suffit. En fait, le problème aujourd’hui c’est que l’informatique a évolué dans le sens du tout-en-un, la plupart des programmes sont donc des software, des choses faites pour fonctionner à l’intérieur de l’ordinateur, or moi j’ai toujours préféré utiliser des modules externes. Dans mon studio, j’ai donc plein de machines comme ça qui envahissent l’espace comme dans un film de science-fiction !

D’accord. Tout à l’heure vous me disiez vous vous rendez parfois compte que vous possédez une petite aura de mythe quand vous lisez ou entendez ce qui se dit sur vous et votre musique. Vous suivez ce que les journaux écrivent sur vous et sur Prefab Sprout ?

Non. Mais par exemple récemment j’ai donné une interview à Mojo – au journaliste Mat Snow, un type que j’aime beaucoup, un chouette gars – mais quand j’ai lu l’article j’ai réalisé qu’il avait trop mis l’accent sur le côté sombre de l’histoire !

C’est-à-dire ?

Nous avons eu une longue conversation et je lui ai exposé toutes mes théories sur la musique, ce que font les chansons, sur comment, quand je m’assois pour composer, je trouve mes thèmes d’inspiration… Mais j’ai senti que me décrire en ermite reclus était plus fort que lui, c’est ce qu’il voulait retenir. Il n’a pas pu s’en empêcher. (En septembre 2009, figurera bel et bien au sommaire du n°191 du célèbre magazine anglais un article intitulé « Prefab Sprout : From ’80s pop mastermind to Syd Barrett-style recluse, « I lost the plot early on », reveals Paddy McAloon. » – nda)

Il voulait du tragique !

Oui, et je lui ai donné tout ce qu’il désirait, je lui ai fourni toutes les cartouches, je lui ai même donné de nouvelles chansons sur une cassette. J’ai dit : « Tiens, voilà ce que je suis en train de faire, c’est une partie de mon nouveau projet », en me disant que ça lui plairait peut-être mais j’ai senti que ça allait à l’encontre de ce qu’il voulait, que je m’ouvrais à quelqu’un de trop sombre, et bloqué sur le passé. C’est ma faute, j’aurais dû me méfier.

Ce malentendu vient sans doute du fait que la plupart des gens pensent que le meilleur est derrière vous, que voilà, Prefab Sprout n’existant plus, vous n’êtes plus qu’un vieux schnock en roue libre…

Oui, et je ne peux trop rien faire contre ça. Enfin, la seule chose que je puisse faire c’est de sortir un nouvel album qui les fasse faire : « Wouah ! » C’est ce qu’il faut que je fasse. Je comprends donc qu’ils pensent cela. En même temps, dès que tu sors un nouvel album on te renvoie dos à dos à tes précédents faits d’armes. Très peu d’artistes arrivent à faire de l’ombre aux belles choses qui les ont fait connaître. Mais je peux le faire (rires) !

C’est un sacré challenge…

Oui, mais je pense pouvoir le relever. Au-delà de mes fonds de tiroir d’il y a 20-30 ans, je pense encore pouvoir sortir un ou deux bons disques.

(SUITE.)

paddy mcallon portrait barbu

9 réponses
  1. Aline Nicolas
    Aline Nicolas dit :

    C’est vrai que depuis Jordan, ce n’est plus aussi magique. Mais les quatre premiers albums sont des trésors. Et j’aimerais beaucoup prendre une tasse de thé avec ce vieux schnock en roue libre.

  2. Sylvain Fesson
    Sylvain Fesson dit :

    Hé oui Jordan, c’est par cet album que j’ai découvert Prefab Sprout, et me suis rendu compte que c’était un peu leur chant du cygne… Forever After !

  3. Björn Wahlberg
    Björn Wahlberg dit :

    Superbe interview ! Est-ce la première fois que l’interview a été publiée ?

  4. Sylvain Fesson
    Sylvain Fesson dit :

    Merci pour votre commentaire Björn.
    Oui, c’est la première fois que je publie l’entretien au sens où j’en avais seulement publié une toute petite partie mash-upée dans le mag confidentiel Chronicart en 2010.
    Pourquoi cette question ?

  5. Björn Wahlberg
    Björn Wahlberg dit :

    Merci, Sylvain, pour votre réponse rapide. L’interview avec Paddy McAloon est bien fascinante à lire !

    Je suis un grand fan de Paddy et je suis aussi un « collectionneur » d’interviews avec lui. En fait, j’ai déjà lu votre interview dans Chronicart #63 en 2010. Voilà ma question…

    J’ai remarqué que le titre de votre text est « Prefab Sprout (1) », donc allez-vous publier plus de cette interview ?

  6. Sylvain Fesson
    Sylvain Fesson dit :

    On ne peut rien vous cacher alors 😉
    Oui, je vous ai répondu vite car à chaque fois que j’ai un petit commentaire (ce qui n’arrive pas souvent), ça me fait bien plaisir alors je réponds du tac au tac autant que faire se peut.
    Et oui, il y aura bien une seconde partie à cet entretien, que je mettrai n ligne en fin de semaine donc très bientôt !
    A bientôt alors

  7. Philippe Lesbats
    Philippe Lesbats dit :

    Merci pour cette interview. En tant que vieux fan de Prefab Sprout (depuis « Swoon »)
    je suis toujours heureux d’avoir des nouvelles de Paddy et de lire qu’il est plein de projets! J’attends « Crimson/Red » avec impatience.

Trackbacks (rétroliens) & Pingbacks

  1. […] ? » L’accent de ce cher Paddy vient de me jouer un tour. Alors que ça fait 30 min qu’on retrace ensemble l’histoire de Prefab Sprout à l’occasion de la sortie de Let’s Change The World With Music le 7 septembre 2009, […]

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