ROBERT WYATT : ROCK BOTTOM (2)

rock bottom lumineux

17 novembre 2009. 17h30. Paris 19e. « Je n’ai jamais écouté Radiohead ». Et là, c’est le drame ! A mi-course, après une demie heure d’entretien, j’ose enfin en venir au sujet qui me tient à coeur, j’ose enfin lui révéler, sans qu’il s’en rende compte, ce qui constitue l’étincelle, la scène primitive de mon projet d’interview avec lui, je crache enfin le morceau, lui parler de Radiohead, des correspondances magiques qui unissent, à 26 ans d’intervalle, son Rock Bottom et leur Kid A, deux disques OVNI, ni jazz, ni rock, portés par les mêmes synthés mediumniques, le même délitement du logos et surtout, surtout, mystérieusement hantés, en leur centre, par la même figure mythologique : l’histoire d’un homme qui tombe d’un immeuble et se réinvente à travers ce handicap (cf. la théorie d’un Kid A bande-son prophétique des événements du 11 septembre dans Je, La Mort et Le Rock’n’Roll de Chuck Klosterman). Mais plouf ! bide de ouf : Robert Wyatt ne connait pas Radiohead.

En même temps quel naïf je fais. Pensais-je sérieusement que j’allais pouvoir lui exposer ma théorie toute personnelle et faire mouche comme dans un rêve, pensais-je sérieusement qu’il allait la valider point par point tel un maître de thèse, et même l’écrire avec moi là toute de suite dans l’ora(c)l(e) de l’échange ? Tout cela est de l’incommunicable, de l’ordre du strict ressenti de l’auditeur tout retourné et ce texte, je devrais le tirer moi-même de ma sainte trinité (Me, Myself and Eye). Et ce texte, ce sera même le premier chapitre de mon livre sur Radiohead : Where I End and You Begin. En attendant, je ne me formalise pas, ce bide était somme toute prévisible et j’ai encore tellement à lui dire et il parle tellement volontiers, abordant finalement de lui-même, je m’en rendrai compte après coup, tous les thèmes secrètement « Radioheadesques » que j’avais en tête (J.C. et Bouddha, E.T. et monstres marins, le visage et la voix, l’abstraction et le figuratif…) que je lâche prise.

.

« vivre avec quelqu’un c’est inventer une sorte de nouvel animal qui s’appelle le couple »

 

2. Robert Wyatt

 

Revenons à Rock Bottom. Vous dites ne pas chercher à savoir l’influence que votre musique exerce, mais n’étiez-vous tout de même pas un peu inquiet de la manière dont ce disque allait être reçu quand vous l’avez sorti ?

Je ne pensais pas qu’il aurait un public. J’ai donc été vraiment ravi de découvrir que les gens aimaient ces chansons. D’ailleurs, en France j’ai même gagné un prix spécial, le Prix Charles Cros. Je suis allé le recevoir à Paris. J’étais stupéfait, très content et un peu nerveux. J’avais sérieusement douté de pouvoir refaire tout un disque sans les très bons musiciens avec qui j’avais eu l’habitude de jouer, ça m’a donc réconforté de voir que les gens aimaient ma nouvelle façon de travailler.

Parlons de ces musiciens sans qui Rock Bottom ne serait pas non plus Rock Bottom. Comment les avez-vous choisi ?

J’ai fait ça chanson après chanson. Je me disais par exemple : « Qui serait le meilleur bassiste pour ce morceau ? » Pour certains morceaux je pensais à Hugh Hopper et pour d’autres à Richard Sinclair. Pour la batterie, j’ai parfois demandé à Laurie Allan de venir jouer et parfois je me suis même dit que j’allais faire moi-même mes propres percussions.

Vous avez fonctionné un peu à la manière d’un peintre, teintes par teintes et touches par touches ?

Oui, et d’autres choses se sont faites de manière assez accidentelle. Par exemple, à la fin de l’enregistrement Mike Oldfield était souvent dans le studio – The Manor, le studio de Richard Branson – il nous a donc fait quelques suggestions et il en est venu à ajouter des guitares. Il a aussi eu l’idée de démultiplier le son de mon clavier en plusieurs couches. Le gros son à base de guitare et de clavier qu’on peut entendre avant le dernier morceau de l’album est donc vraiment dû à Mike Oldfield. Moi je n’avais pas vraiment pensé à ça parce que je ne pense pas vraiment aux guitares et c’est d’ailleurs la raison pour laquelle je n’écoute pas beaucoup de groupes de rock : je n’écoute pas vraiment de guitares et de basses, je préfère les instruments acoustiques. Enfin bref, en studio j’ai envisagé chaque chanson individuellement, sans aucune préméditation. Je me disais : « Tiens, sur celle-là – « Alifib » – ce serait bien d’avoir tel motif, de le laisser tourner et de demander à Gary Windo de jouer des solos par-dessus. » Je ne savais pas de qui j’aurais besoin avant d’entrer en studio.

Rock Bottom compte seulement 6 morceaux. Y en a-t-il que vous n’avez pas gardé ?

Non, j’ai utilisé toutes les idées que j’avais.

Donc tout est là, dans ces 6 morceaux.

Des choses ont bien sûr été jetées lors de l’editing des morceaux, mais à part ça je ne me rappelle plus trop. A l’époque où je suis sorti de l’hôpital, je n’arrivais pas à mémoriser plus de 40 minutes de musique jouée… 40 minutes de musique jouée par un seul homme. J’aurais d’ailleurs pu faire un album solo avec ces morceaux. Mais quand j’ai commencé l’enregistrement, j’ai voulu accueillir les idées et les sons que les musiciens pouvaient m’apporter. Dans le dernier morceau de l’album, je ne m’étais même pas préoccupé de savoir si ma voix convenait bien au texte que j’avais écrit, j’ai donc demandé à Ivor Cutler (auteur de chansons, écrivain, poète et humoriste écossais qui s’est notamment fait connaître pour son rôle de chauffeur de car dans le film des Beatles Magical Mystery Tour – nda) de le lire. Du coup, je lui ai laissé faire toute la dernière voix. Et ce n’était pas préalablement décidé, ça s’est fait sur le tas. Peu m’importait que ce soit moi ou un autre qui s’y colle, l’important était juste de parvenir à recréer le voyage que j’entendais dans ma tête. Je ne me souviens plus trop si j’ai beaucoup dévié en route. J’aurais tendance à dire que j’ai bien traduit ce que j’avais en tête. Enfin, à vrai dire, je ne sais pas trop ce que j’avais en tête, je ne l’ai réalisé que lorsqu’on est entré en studio.

L’enchaînement des chansons sur le disque traduit-il la manière dont vous les faisiez passer dans votre tête quand vous étiez à l’hôpital ?

Je t’avoue que j’essaie de m’en souvenir mais ça remonte à si loin… Quel âge as-tu ?

30 ans.

Hé bien ça fait plus de 30 ans que Rock Bottom est sorti. Imagine si on te posait des questions précises sur ce que tu as fait il y a 30 ans, tu vois le problème ?

Oui, j’ai bien conscience de vous poser des questions difficiles !

Donc le fait est là : tout ça remonte à loin et la mémoire n’est pas tout le temps fiable. C’est en partie quelque chose que nous construisons consciemment. Je ne peux donc pas être sûr à 200 % que ce que je te dis est conforme à ce qui s’est vraiment passé. Je reste surpris quand je vois tout à coup des évidences surgir de mon passé. Ça me sidère. Tiens, je vais te raconter une de ces dernières choses issue de mon passé qui m’a récemment pris par surprise. Il y a un groupe de folk du nord de l’Angleterre qui s’appelle The Unthanks. Il est essentiellement formé de deux filles, Rachel et Becky Unthanks. Elles ont intitulé un de leur album The Bairns, un mot du nord de l’Angleterre qui signifie « enfant », « bébé ». Il est sorti il y a environ deux ans. Et elles y ont repris « Sea Song ».

Oui, je me rappelle avoir écouté le disque et la reprise : une belle reprise !

Oui, elle est plus sobre que la mienne, elle est vraiment folk, mais c’est une belle reprise. Et surtout, quand je l’ai entendue, je me suis souvenu que la façon dont elles l’avaient reprise était en fait plus proche de la manière dont j’avais moi-même envisagé « Sea Song » dans ma tête à l’époque.

Vraiment ?

Oui, et la plupart des choses que j’y avais rajoutées – l’impro vocale tout au long de la fin, les sons bizarres, l’aide de Nick Mason à la production, tout ce travail d’expansion – toutes ces choses sont essentiellement venues quand on est entré en studio. Mais si Rock Bottom avait vraiment dû être un album solo, « Sea Song » aurait été très proche de la version qu’en a faite The Unthanks.

Vous le leur avez dit ?

Oui. Aujourd’hui elles ont un pianiste, il est très bon, mais la femme qui jouait du piano sur « Sea Song », son solo était très proche de ce que je souhaitais initialement atteindre. Moi, mon solo de piano est parti complètement ailleurs une fois que je l’ai enregistré. Donc voilà, à la base ce que j’avais en tête ressemblait plus à ce qu’elles ont fait et c’est étonnant, comme si elles avaient clairement capté l’essence de ce que j’avais en tête et qu’elle l’avaient porté à une autre génération. C’est vraiment étrange, je trouve fascinant qu’elles aient su capter l’essence de « Sea Song ». C’est comme si quelqu’un te regardait et voyait clair en toi, voyait ton âme, tu vois ?

Oui et c’est plutôt rare que des reprises de Rock Bottom vaillent vraiment le coup…

Peut-être, mais ces derniers temps il y en a eu de bonnes. Il y a quelques années est sorti un CD que je trouve bon, des groupes français y reprennent mon répertoire de différentes manières et plus récemment un groupe suisse ou australien a fait d’extraordinaires versions de certains de mes morceaux. Des gens arrivent donc à s’approprier mes morceaux. Je pense aussi à John Greaves ou Annie Whitehead qui a fait quelque chose avec la chanteuse Julie Tippetts, une musicienne et une grande chanteuse. Elle chante même mes morceaux plus justement que je ne les chante moi-même. C’est un sentiment extraordinaire d’entendre ça. J’aime quand les gens reprennent mes chansons.

3. robert_wyatt-work_in_progress

Parlons maintenant un peu des pochettes de Rock Bottom. Ce disque en a effet bénéficié d’une nouvelle pochette lors de sa réédition en 88. Pourquoi ce changement d’artwork ?

Tous les visuels sont d’Alfie. Elle a vraiment carte blanche. Je ne lui conseille rien. L’artwork, la typo, tout ça, c’est elle qui décide. Son idée de base c’était de faire un dessin au crayon de papier sur un morceau de carte, quelque chose de clair, voire terne, pour prendre le contrepied de toutes ces pochettes de disques de musique psychédélique très colorées qu’on voyait dans les magasins. Elle a fait ça pour le disque d’origine. Et quand sa réédition a été décidée, elle a pensé que ce travail ne convenait plus. Le contexte n’était plus le même. Et elle a eu une nouvelle idée, elle a donc fait une peinture.

D’accord…

Et puis lors de la première édition du disque, elle ne savait pas que son premier morceau serait « Sea Song » et que ça parlait d’elle. Et ça parlait d’elle. (Il chantonne : ) « When you’re drunk, I like you mostly / Late at night, you’re quite alright / But I can’t understand / The different you in the morning ». Je ne la nommais pas mais pour moi c’était évident que ça parlait d’elle. Elle s’en est rendue compte plus tard, après que je le lui ai dit. Et je crois que c’est en partie pour ça qu’elle s’est permise de peindre un homme et une femme pour la nouvelle pochette de Rock Bottom.

C’est une interprétation plus claire du sens de cette chanson…

Oui. En un sens, ça nous représente elle et moi. Elle a fini par se rendre compte de ça. Avant elle pensait que j’y parlais de choses plus abstraites. D’un côté, ce n’est pas faux. Mais maintenant je réalise que j’y faisais juste une description d’Alfie. Et que j’y parlais aussi, par projection, du privilège extraordinaire qu’est de vivre avec une femme.

Quand on est un homme ?

Oui, c’est un grand privilège. Il ne faut pas l’oublier. L’autre n’est jamais acquis, il ne faut pas croire qu’entre deux personnes qui s’aiment il y a forcément entente et compréhension mutuelles. Ça ne va pas de soi. Ce n’est jamais acquis. Quand tu vis avec quelqu’un – et tu peux être homosexuel, vivre avec une personne du même sexe – ton partenaire a beau être ton partenaire, il a son propre espace, sa propre pensée, quelque chose qui t’échappe…

Oui, il y a quelque chose de fondamentalement expérimental à tenter de faire un pot commun de deux cerveaux, deux sexes, deux peaux, deux solitudes, deux êtres !

Tout à fait, c’est comme si tu inventais une sorte de nouvel animal qui s’appelle « un couple ». Néanmoins, tu dois garder à l’esprit qu’il a d’évidentes différences biologiques entre l’homme et la femme (rires) ! Par exemple, j’ai remarqué la relation que leur sang entretien avec le rythme des marées. Dans « Sea Song », je faisais donc allusion au fait que les femmes ont des cycles menstruels, que leur organisme se nettoie de son sang et qu’elles peuvent donc être affectées par ces changements. De ce fait, elles sont donc connectées à la lune. Je sais que beaucoup de choses et que même beaucoup de bêtises ont déjà été écrites au sujet de cette différence entre les hommes et les femmes mais voilà, ma chanson parlait aussi de ça ! Du fait qu’on doit respecter que la personne qui partage notre vie puisse traverser des choses dont on n’a pas idée et qu’on ne peut pas comprendre.

« Sea Song » est donc une chanson assez féministe !

Oui, on peut le voir comme ça. Dans ma vision des choses elle l’est, mais pas au sens du féminisme qui voudrait que l’homme et la femme soient pareils. Pour moi, il est assez évident que nous ne sommes pas pareils. Que nous sommes complémentaires. C’est comme ça que je vois les choses.

Pour en finir au sujet des pochettes de Rock Bottom, je dois dire que j’ai toujours été frappé par leur opposition de style : la première est lunaire, presque livide, comme funéraire, alors que la seconde est chaude, méditérranéenne, sensuelle.

C’est possible. Il faudrait que tu en parles à Alfie. Mais elle vient juste de sortir faire des courses… Je ne peux pas répondre à sa place, mais je pense qu’elle n’envisageait pas la première pochette sous un angle funèbre, mais plutôt sous celui d’une certaine nostalgie, cette nostalgie des choses issues de notre petite enfance qui désertent petit à petit notre mémoire, comme le Steam Ship (bateau à vapeur – nda). Ça, ça ne se fait plus aujourd’hui. Ce bateau nimbé de fumée est donc devenu une image archaïque, quelque chose qui fait partie d’un certain inconscient collectif. Et c’est pareil pour l’idée de la seconde pochette du disque : ces enfants qui jouent sur la plage et qui passent un moment comme ça, isolé des tracas du monde extérieur, ça évoque aussi quelque chose de l’ordre de l’inconscient collectif. Quelque chose qu’on ne voit plus trop. Il est une nouvelle fois question de la réminiscence de quelque chose d’agréable et de très lointain, définitivement derrière nous… Mais bon, je ne sais pas trop là, je m’aventure en terrain inconnu, il faudrait plutôt poser la question à Alfie !

J’aimerais pour conclure que nous parlions plus clairement de poésie. Tout à l’heure vous avez évoqué Ivor Cutler, un ami poète, qui parle sur le dernier morceau de Rock Bottom. Comment l’avez-vous rencontré ?

C’était un poète écossais. Il n’est plus de ce monde. Il était plus vieux que nous. Je l’ai rencontré parce qu’il lisait des poèmes en s’accompagnant à l’harmonium, des poèmes souvent très drôles, étranges, et qu’on était régulièrement programmé aux mêmes soirées. Il venait nous voir jouer presque tous les week-ends. C’est comme ça qu’on est devenu amis. Il a laissé une centaine de livres merveilleux, dont la plupart parlent de drôles et d’étranges histoires sur ce qu’est une enfance en Ecosse. Il avait une voix très particulière. Il venait vraiment de la campagne écossaise, sauvage, d’une famille de juifs immigrés issue d’Europe Centrale. Il avait donc la double identité de juif-écossais, et je ne sais pas ce que ça signifiait pour lui, mais je crois que ça faisait tout son caractère. C’était un type super. Très drôle. Il était assez connu en Angleterre. Il faisait des émissions de radio, des livres audio. Il a fait beaucoup de choses, mais c’était un vrai minimaliste au sens où ses histoires étaient courtes, ses mots simples. Il y avait quelque chose de très enfantin dans son travail. Tu devrais faire une petite recherche sur lui sur internet. Je ne sais pas ce qui s’y trouve, je n’ai pas regardé, mais si tu tapes Ivor Cutler sur Google ça te donnera une meilleure idée de lui et de ce qu’il faisait.

Vous semblez proche des poètes et d’une certaine forme de poésie. En 1969, pour célébrer la bizarrerie à l’oeuvre dans la musique de Soft Machine, le Collège de Pataphysique vous a d’ailleurs fait Chevalier de l’ordre de la Grande Gidouille. Etiez-vous passionné par la poésie quand vous étiez jeune ?

Ah ! c’est marrant, j’en parlais justement l’autre soir avec Alfie. Mais pour être honnête la réponse à cette question est : « Non ». Mes parents avaient un ami poète qui s’appelait James Reeves, et ma mère a plus tard rencontré Robert Graves, qui était un grand poète. Mais non, moi mon truc c’était la peinture et la musique. Je suis plus venu aux mots par les auteurs de comédies, les humoristes et les écrivains pour enfants, comme Lewis Caroll, qui a écrit Alice au pays des merveilles. J’aime les jeux de mots.

Oui, vous en faites souvent dans vos titres de groupes, d’albums et de chansons ! Je pense notamment à Soft Machine/Matching Mole, The End of an Ear, Shleep, Cuckooland, Comicopera

Absolument, j’y prends un malin plaisir. La poésie, je ne m’y suis mis que récemment. Alfie a beaucoup de livres de poésie. En lire m’a ouvert à un tout un éventail de mots dont j’ai pu nourrir mes chansons. Récemment, on regardait des émissions sur des poètes avec Aflie, et hier soir celle qu’on regardait était consacrée à Stevie Smith et elle m’a fait réaliser que l’avantage que la poésie a sur les autres arts c’est qu’elle offre un degré maximal d’intimité avec l’auteur, et cela sans aucune interaction, sans contrepartie néfaste. Le lecteur reçoit directement ce que la personne a écrit. Là quelque se passe avec la poésie…

Qui n’a pas lieu avec la musique ?

Si, c’est assez proche de la musique finalement. En fait la musique et la poésie ont grandi ensemble. Elles sont absolument parties du même point et sans doute qu’à la base la plupart des poèmes étaient chantés. Elles ont donc grandi ensemble. Mais le truc avec la musique c’est que c’est un acte inévitablement plus social. Si tu joues un son dans une pièce, tout le monde va l’entendre mais si tu écris un mot sur un bout de papier il restera silencieux. Avec la poésie il y a donc la possibilité d’une solitude et il me semble qu’à ce niveau-là la poésie propose quelque chose d’inégalable, quelque chose qui va chercher loin, qui va vraiment chercher quelque chose en toi. Il y a des formes d’art qui combinent la présence physique, la musique et les mots, l’opéra par exemple, et ça fonctionne. Mais chaque forme d’art est différente, avec ses propres atouts, et je pense que la poésie est par exemple quelque chose de totalement différent de la prose. Et de la même manière, même si ces formes d’art sont liées, écrire des chansons n’est pas la même chose qu’écrire des poèmes.

4. shleep

J’ai appris qu’en 1962, à 17 ans, vous êtes parti à Majorque pour rencontrer le poète Robert Graves dont vous parliez tout à l’heure. Pourquoi ?

Je pense que je l’ai rencontré pour la première fois à la fin des années 50. Il avait tout simplement été un ami de ma mère dans les années 30, avant la Deuxième Guerre mondiale. Ma mère était journaliste, elle avait gagné assez d’argent et elle étais alors partie vivre à Majorque. Elle écrivait des articles sur la vie là-bas, qui était très différente de celle qu’elle est devenue car c’était avant que Majorque devienne une destination touristique. Elle envoyait les articles en Angleterre et il la payait un peu pour pouvoir les publier. Ça la faisait vivre. Mon père, qui n’était pas encore mon père, vivait aussi à Majorque, avec une autre femme, sa première femme. Ma mère et mon père n’étaient donc pas encore ensemble, ce n’est que plus tard qu’ils se marieront à Majorque. Mary, la première femme de mon père, est devenu la secrétaire de Robert et mon père et lui sont devenus amis à la fin des années 30, jusqu’à ce que la Deuxième Guerre mondiale les sépare. Mon père est alors revenu en Angleterre et s’est engagé comme soldat. Mais ils sont restés amis et je pense qu’on m’a appelé Robert en souvenir de Robert Graves. Je n’en suis pas sûr mais je crois que c’est comme ça que ma mère a eu l’idée de ce nom. Et quand je suis devenu ado et que j’ai voulu quitter la maison et partir vadrouiller ma mère a écrit à Robert pour lui demander s’il pouvait m’accueillir là où il vivait. Il a dit oui et il m’a trouvé une petite cabane de pêcheur, près de la mer, juste une chambre. Le pêcheur habitait toujours dedans. J’allais parfois prendre mes repas chez Robert. A l’époque, je savais peu de choses sur lui et je savais peu de choses en littérature, mais ça ne le dérangeait pas, il m’en était plutôt reconnaissant, il n’aimait pas vraiment que les gens lui parle de ses écrits. Et, heureusement pour moi, c’était un gros fan de jazz. Il en savait plus que quiconque sur plein de sujets, mais il préférait parler d’autre chose. On était à la fin des années 50, au début des années 60, il avait un grand savoir sur l’art, la religion et les mythes des autres cultures, il a même écrit un bon livre sur les mythes du monde. Il a aussi écrit un livre extraordinaire intitulé King Jesus, un récit très savant en écho à la vie de Jésus et qui est totalement différent de celui qui a été écrit et diffusé. Il parlait grec, il savait lire les vieux textes, mais sa version de la vie de Jésus était si différente de la version officielle que ça a beaucoup marqué les gens et qu’ils le pensaient devenu fou. Quoiqu’il en soit, c’était un grand homme. Par exemple, il pouvait retracer l’histoire de l’Europe en se focalisant sur la manière dont, à l’Est, les trois religions – judaïsme, christianisme et islamisme – ont crée un grand Dieu masculin, la Chose, précisant qu’avant ça les religions méditerranéennes étaient plus féminines. Il a écrit un livre intitulé The White Godess où il dit qu’une des premières choses que ces trois religions masculines ont fait, ça a été en quelque sorte de rabaisser les femmes, de les diaboliser et de les criminaliser, de les traiter de sorcières. Et il disait qu’avec la façon dont nous regardons les femmes c’était très étonnant qu’un tel Dieu survive, et que s’il avait pu survivre c’était dans la manière dont les catholiques regardent la vierge Marie. Il a dit que ce regard porté sur Marie était une sorte d’astuce pour vouer un culte secret à une Déesse, donc de louer un Dieu redevenu féminin. Il m’a marqué. Je devais avoir 15-16 ans. Parler de tout ça et entendre ce genre de choses m’a ouvert l’esprit. En ce sens il a donc été très important pour moi. Même si j’ignorais tout de ses poèmes (rires) !

Une dernière question : nous évoquions vos titres d’albums. Pourquoi avoir appelé Rock Bottom Rock Bottom ?

Je n’en ai aucune idée ! Je crois que les gens y voient une portée bien plus symbolique que celle que j’ai pu vouloir y mettre. Par exemple Alfie a écrit une chanson intitulée « Cuckoo Madame » (parue en 2003 sur l’album Cuckooland – nda) et des auditeurs pensent que ça symbolise quelque chose de mystérieux alors que « Cuckoo Madame » parle juste d’une femelle coucou. De la même manière, si je me souviens bien, Rock Bottom vient juste du fait qu’à l’époque on regardait de très vieux livres de sciences naturelles et contrairement aux autres livres de sciences de l’époque, ceux de sciences naturelles sont souvent mieux que ceux d’aujourd’hui, ce qui s’explique principalement par le fait qu’à l’époque, au début de la révolution industrielle, la nature avait plus de place dans le monde. Il y avait plus d’oiseaux, d’arbres et de plantes dans la vie des gens. Bref on avait donc acheté ce genre de vieux livres dont la plupart dataient même d’avant l’invention de la photographie. Ils comportaient donc de beaux dessins. Il y en avait par exemple de très très beaux pour décrire la vie sous-marine. Alfie et moi nous sommes pris de passion pour ces dessins et on s’est mis en quête de vieux parlant de la vie sous-marine et de gens découvrant ces animaux qui vivent vraiment tout au fond. Parce qu’il y a toute une vie qui se meut au fond des océans. En un sens, pour nous c’est plus étrange que la vie extraterrestre car là on est sûr qu’il y a toute une zone où d’étranges êtres témoignent d’une autre façon de vivre qui a lieu ici, sur la même planète. Et en plus, ils peuplent la majeure partie de notre planète ! Je suis très intéressé par les animaux qu’on connaît, ceux qui vivent en surface, les poissons, etc. Mais dans les profondeurs ce ne sont même plus des poissons, c’est autre chose. Aujourd’hui on en sait plus sur ces êtres, on en a de fantastiques photographies. Mais ce n’est pas possible pour les humains de descendre à ses profondeurs, la pression est trop forte.

On doit donc se contenter de ces photos et imaginer…

Exactement. On était donc captivé par ça et quand tu regardes la pochette d’origine de Rock Bottom tu vois qu’elle a été inspirée par ces fantastiques dessins qu’on avait trouvés dans ces vieux livres de sciences naturelles. D’ailleurs, si je me souviens bien, Alfie n’a pas imaginé les animaux qu’elle a dessinés, elle les a vraiment dessinés tels qu’ils étaient représentés dans ces livres. Voilà d’où vient le titre de l’album, Rock Bottom. Les gens parlent souvent de voyage dans l’espace, de voyage dans le temps, de tous ces trucs de science fiction mais là, au fond des océans, nous avons ces créatures sur notre propre planète, nous partageons le même espace mais c’est un monde totalement différent de créatures totalement différentes, à la fois de nous et des animaux que nous connaissons. J’ai trouvé que c’était assez magique, ça m’a rappelé ces autres mondes qu’on a parfois en tête quand on fait de la musique, qu’on créé… D’ailleurs, si les premiers hommes viennent d’Afrique, il faut bien avoir à l’esprit que toute vie vient des océans. Nous sommes des créatures d’eau qui essaient de survivre sur terre. C’est une évidence mais dans mon imaginaire nous avons donc quelque part hérité de la mémoire ancestrale d’avoir été des animaux marins. Mais ça peut tout aussi bien être lié au fait qu’on a passé les neuf premiers mois de notre vie dans une poche d’eau dans le ventre de notre mère. Ça expliquerait notre lien privilégié avec l’eau. Notre environnement premier d’être vivant est de l’eau chaude et ce n’est qu’au bout de neuf mois qu’on débarque sur terre. Par là, chacun vit donc une sorte de version accélérée de l’histoire de l’évolution du vivant. Enfin, je dis ça, ce ne sont que mes petites théories hein !

2. wyatt et alfie

1 réponse

Trackbacks (rétroliens) & Pingbacks

Répondre

Se joindre à la discussion ?
Vous êtes libre de contribuer !

Laisser un commentaire