ROBERT WYATT : ROCK BOTTOM (1)

rock bottom pochette 1

17 novembre 2009. 17h. Paris 19e. « Hello Mr. Wyatt ! » m’entends-je dire pour la troisième fois de ma vie. Non pas que je m’apprête à interviewer Robert Ellidge, vrai nom de Robert Wyatt, pour la troisième fois de ma vie, c’est la première et ce sera sans nul doute la seule, mais on s’est déjà eu deux fois au tel, le 12 novembre pour l’informer de ma demande, et le lendemain, vendredi 13, pour faire l’interview sauf que j’ai merdé. Au dernier moment, mon plan ligne fixe non surtaxée à l’étranger a sauté, et j’ai dû lui poser un lapin, à Wyatt, la honte. Et demander qu’on reporte.

Parce que voilà, moi j’aurais préféré être là à me prélasser dans un train filant, comme immobile, vers l’âtre de « Mr. Wyatt ». Je voyais déjà les plaines de son Lincolnshire osciller dans la fenêtre de mon compartiment comme du vin dans un verre et ma joue ventousée tout contre, des feuilles griffonnées sur mes genoux, le sommeil pas loin, comme un rêve. Oui, j’aurais traversé cette campagne de la côte est anglaise, vu ces plaines que j’imagine comme celles qu’on voit dans le « Faust Arp » version Scotch Mist de Radiohead. J’aurais pu frapper à sa porte et dire : « Hello Mr. Wyatt ! »

Ç’aurait été quelque chose. Ç’aurait été une quête. Wyatt chez lui me parlant de sa vie, de son oeuvre. On aurait eu le temps, tout le temps, comme hors du temps. Ambiance Père Castor, Chem-cheminée, Winnie l’Ourson présenté par Jean Rochefort. J’avais bien noté son adresse (je l’ai encore dans l’agenda de l’époque, j’attends vos propositions), j’avais regardé l’itinéraire, les trains. Je me voyais déjà raconter tout ça comme assis dans l’histoire. Je m’en faisais une joie. Mais non, le voyage n’avait pas pu se faire. Résultat : j’étais stress, stress, speed : il me fallait ce truc en plus : ce foutu fixe.

J’en avais finalement trouvé un. Thomas Ducres de Gonzai avait bien voulu me prêter le sien. La moindre des choses : c’est pour le premier et unique numéro de sa revue digitale Luxe Intérieur, autrement dit peanuts, que j’allais longuement interviewer « Mr. Wyatt ». J’allais donc chez Thomas. Et comme d’hab’, j’étais en retard. C’avait été le parcours du combattant dans les couloirs du métro. Du coup, le corps tout entier tendu par la pulsion fasciste de rejoindre mon destin, flèche aveuglée par sa cible, j’avais voulu flinguer tous les gens de boue sur mon chemin. « Je suis vivant et vous êtes mort ! ».

Ça ne se serait pas passé comme ça si j’avais été jusqu’à lui. Extrait de la fourmilière sururbaine, je n’aurais pas été le même. Le temps se serait écoulé différemment, compote de pommes, matching mole. Et de visu, par sa présence et son humour (et peut-être un verre et une clope), Wyatt aurait su me mettre à l’aise comme il l’avait fait lors de notre premier échange. On ne se souvenait plus du décalage horaire entre le Royaume-Uni et la France et comme dans mon agitation j’avais galéré à trouver ça sur le net, il avait blagué : « Les anglais sont stupides d’avoir changé d’heure, désolé, moi je n’y suis pour rien ! ».

D’ailleurs là au tel il ne fait pas autre chose : il calme le paranoïd jeune homme lancé dans ses folles espérances. J’arrive en lui demandant d’emblée de combien de temps on dipose pour l’entretien, il me dit qu’il voudra pouvoir sortir avant qu’il fasse complétement nuit, et comme dans ma peur de manquer je ne saisis pas l’idée (« Hakuna Matata, on a le temps »), je m’exclame d’un stupide stress d’esprit : « Très bien, vous me direz donc quand il se mettra à faire nuit chez vous ! ». H(on)ey man, slow down. Il clarifie donc la donne : « Pose-moi simplement tes questions et je vais essayer d’y répondre. »

 

« Rock Bottom est sur un plan qui a peu à voir avec mon accident »

 

2. robert_wyatt citation

 

Bonjour Monsieur Wyatt. Une remarque pour commencer. Connaissez-vous l’écrivain et critique rock américain Greil Marcus ?

Non.

En 1989, il a sorti Lipstick Traces, un livre-somme très érudit qui se présente comme une « histoire secrète du vingtième siècle » où il fait le lien – c’est en quelque sorte sa thèse – entre le mouvement dada et le mouvement punk. Et au début de ce livre il parle d’une vieille chanson intitulée « I Wish I Was a Mole in the Ground ». Avez-vous entendu parler de cette chanson ?

Non.

Elle aurait été écrite en 1924 par Bascom Lamar Lunsford, un avocat de 42 ans originaire de Caroline du Nord. Le refrain fait : « Oh, I wish I was a mole in the ground / Yes, I wish I was a mole in the ground / Like a mole in the ground I would root that moutain down / And I wish I was a mole in the ground. » Cette histoire de taupe m’a fait penser à vous, en raison du nom de votre groupe Matching Mole – formé en 72 après votre départ de Soft Machine – mais surtout parce que je trouve qu’elle illustre bien votre rapport au rock : vous l’avez infiltré et modifié ce monument comme cette taupe rêve de réduire la montagne en poudre. Pour moi, vous êtes un peu une taupe du rock. Qu’en pensez-vous ?

Oh, c’est une belle image. J’aime bien cette idée. Mais il est difficile de qualifier ma musique de rock, n’est-ce pas ?

Oui.

Mais faisons comme ci c’en était, ça me va. Hé bien disons que ma vie m’a poussé à inventer ma propre façon de faire de la musique. C’est ce qui est arrivé. Je veux dire, j’entends des choses dans ma tête, je n’essaie pas d’être différent, mais je n’essaie pas non plus de copier qui que ce soit, j’essaie juste de sortir les sons que j’entends dans ma tête. Certains sont très communs et certains ne le sont pas. Je suis très influencé par les musiques que j’aime. Et je suis même plus influencé par les musiques que je n’aime pas.

Ah oui ? Par exemple ?

Oh, non, je ne te donnerai pas d’exemples (rires) ! Je n’aime pas dire du mal des autres en public. Par contre, je peux te dire que je ne suis pas satisfait de certaines musiques que j’ai faites, et j’en tire des leçons pour les suivantes. Mon processus de création s’en trouve d’autant plus efficace, libéré.

Quand vous dites que certaines de vos musiques ne vous satisfont pas, vous pensez à certaines choses de The End of an Ear, votre premier vrai disque solo paru en 70 ?

Non, pas particulièrement, je pense à tous mes disques quand j’y entends quelque chose que j’aimerais refaire. Mais souvent c’est juste des questions d’intonation, de cadence de phrases, de certains mots que j’aurais bien changés. Disons que je vois mes 10 premières années de création comme ma période d’entraînement, ma période adolescente.

Il vous arrive donc de réécouter votre propre musique ?

Oui, ça m’arrive, je réécoute certaines choses et parfois des choses me surprennent, que ce soit positif ou non. Mais souvent, je n’ai pas besoin de réécouter ce que j’ai déjà fait, parce que c’est dans ma tête, j’ai intégré ce que j’ai besoin de savoir de ma musique et je me sers instinctivement de ce que j’ai fait au cours d’une séance d’enregistrement pour nourrir les séances suivantes. Par exemple, j’ai souvent l’habitude de cacher la voix dans le mix, je la traite comme si c’était un instrument comme un autre. Et Alfie (Alfreda Benge, sa compagne – nda) et David Gilmour (guitariste de Pink Floyd – nda) m’ont déjà dit : « Robert, ne cache pas ta voix, tu as une belle voix, il faut que les gens l’entendent. » Sur mon dernier album, qui est Comicopera (sorti en 2007 – nda), j’ai donc pris soin d’isoler un peu la voix des autres instruments. Ce sont donc des choses comme ça qui me dérangent parfois à la réécoute, rien de très sorcier. Je continue d’apprendre pour être plus efficace. Toute ta vie tu ne fais qu’apprendre.

Pourquoi avoir pris l’habitude de noyer votre voix dans le mix. Vous ne l’aimez pas ?

Non, c’est juste que je ne me suis jamais vraiment considéré comme un chanteur. Je n’écoute pas trop de musique chantée. En fait, je n’écoute quasiment pas de musique chantée. J’utilise juste la voix car j’y vois un instrument. Mais à mes débuts, dans les années 60, je chantais de la pop, des morceaux de rythm’n’blues, des morceaux sudistes, et quand je les chantais j’essayais de me les approprier, d’y mettre mon style, Mais bon, j’ai toujours trouvé que les plus belles reprises étaient faites par des femmes, pas par des hommes. Par exemple, j’ai toujours préféré Dionne Warwick ou d’autres chanteuses du label Tamla Motown ou des chanteuses folk. Et comme j’ai toujours eu du mal à chanter comme chantent les hommes, j’ai arrêté d’écouter de la musique d’hommes.

C’est pourquoi votre voix a toujours plutôt sonné comme celle d’une femme ou d’un elfe ?

Oui, je suis hermaphrodite ! D’ailleurs, encore aujourd’hui, quand des gens reprennent mes chansons, ce sont les femmes qui s’en sortent le mieux. C’est le cas, comme j’ai pu l’écouter, dans l’album de reprises qui a été réalisé avec l’orchestre de Daniel Yvinec (Around Robert Wyatt, sorti en 2009 avec, outre la sienne, les voix de Camille, Rokia Traoré, Yaël Naïm, Daniel Darc, Arno… – nda). Mais mon sentiment, quand je compose, c’est que je suis un producteur qui produit ses propres disques et pour moi la voix est un son parmi d’autres. Et je suis assez content de certains disques où j’ai mis la voix au même rang que les autres instruments, comme c’est notamment le cas sur Cuckooland (sorti en 2003 – nda). Mais en vérité, la voix n’est pas un instrument comme les autres parce que c’est le seul instrument dont tout le monde joue et que tout le monde entend. Quand tu es bébé la voix est même ton interface privilégiée avec le monde, notamment dans le ventre de la mère. C’est donc un son qu’il nous est nécessaire d’identifier pour survivre et grandir.

Qu’est-ce qui vous a amené à cette réflexion sur la voix ?

Je ne sais plus, mais tu sais, la voix c’est comme un visage. Et de la même manière que dans une musique complexe et touffue on se raccrochera toujours au chant, hé bien dans la peinture abstraite d’un visage on sera toujours capable de reconnaître un visage parce que reconnaître un visage est aussi une des premières choses qu’on doit apprendre étant bébé  : qui est maman ? qui est papa ? est-ce un étranger ? est-ce un chien ? est-ce un chien mort ? Tout ça c’est une part importe de l’apprentissage du bébé. Devant une toile abstraite, on ne voit donc pas un fatras de lignes et de différentes couleurs, on voit les correspondances avec ce qu’on a appris dans la vie. Et donc, de même que le portrait est une part cruciale de l’histoire de l’art, la voix est une part cruciale de l’histoire de la musique. Ceci dit, en un sens, la voix est un instrument très limité. Avec elle, tu ne peux pas faire ce que te permet un piano ou un violon ou une batterie, etc. Ce qui montre bien que ce n’est pas un instrument comme un autre. Il faut comprendre que c’en est un qui est très spécifique, qui implique certaines attentes et certaines responsabilités.

Vous votre voix vous a toujours singularisé car vous évoluez dans un genre musical assez complexe – le jazz – ou elle y est souvent minoritaire. On peut dire que votre voix vous a en un sens popularisé, démocratisé…

Après avoir chanté de la pop et du rythm’n’blues pour faire danser les gens au milieu des années 60, j’ai joué dans un petit groupe qui tournait dans des clubs locaux et on chantait des chansons connues, toujours pour faire danser les gens. Ce n’est qu’ensuite que j’ai commencé à faire ma propre musique en essayant d’y incorporer toutes les influences issues du jazz et des musiques modernes que j’écoutais. J’étais très influencé par la plasticité du jazz et le fait qu’il ait un pied dans la structure et l’autre dans le chaos. Certaines musiques sont tout l’un ou tout l’autre, mais j’aime cette tension entre contrôle et perte de contrôle. D’autres choses m’ont influencé dans le jazz, mais je me serai senti en porte à faux et dans la mauvaise voie si je m’étais contenté d’imiter les chanteurs de jazz. Et je n’étais pas vraiment intéressé par les chanteurs de jazz. Par exemple, encore aujourd’hui, si je veux savoir comment chanter une bonne balade, j’en apprends plus en écoutant comment John Coltrane joue ses superbes balades plutôt qu’en écoutant comment le chanteur les chante. Parfois les gens pensent que tout ça doit se chanter avec, comment dire, un accent américain, des tournures de phrases américaines, que c’est comme ça que ça sonne bien, mais rien ne t’y oblige et ça ne marchait pas vraiment pour moi. Certaines personnes font ça très bien, comme Joe Cocker qui chantait comme Ray Charles, ou Rod Stewart qui chantait comme Sam Cooke, etc. Et il n’y pas de problème, c’est très bien, mais moi j’en étais incapable, j’ai donc dû trouver ma propre voix.

Mais comment l’avez-vous donc trouvé cette voix si particulière ?

Hum, c’est une bonne question ! Je n’en ai aucune idée.

3. the end of an ear

Ok. Revenons si vous le voulez bien au thème central de cet entretien : la rupture.

Oui.

Tout à l’heure je l’ai introduit en vous comparant à la taupe de la chanson « I Wish I Was a Mole in the Ground » et en disant que, comme elle, vous aviez déconstruit une montagne  : le rock. Vous avez fait ça par le biais d’un album. Cet album c’est Rock Bottom, votre deuxième album solo. On ne compte plus les musiciens rock ou pop qu’il a influencé depuis sa sortie en 74. Ce désir de donner de nouvelles pistes au rock vous habitait-il d’une quelconque façon au moment de faire ce disque ?

Oh, tu ne penses pas à ça quand tu fais un disque !

J’imagine mais la question mérite quand même d’être posée !

Mon ambition était on ne peut plus modeste, je voulais juste trouver comment continuer à faire de la musique maintenant que je n’étais plus batteur. J’essayais de donner forme à toutes les idées que j’avais accumulées sur des cassettes. Et dans un deuxième temps j’étais juste heureux d’être sorti de l’hôpital et de pouvoir à nouveau travailler.

D’un autre côté, vous aviez de l’ambition, vous vous lanciez en solo…

A ce moment-là je ne le savais pas encore, tout ça n’apparaît que rétrospectivement…

C’est vrai.

Quand j’ai fini le disque je me suis dit ça y est, nous y sommes, je n’ai plus rien, je suis fini. Car voilà, c’est tout ce que j’avais. J’avais mis tout ce que j’avais. Et c’est ce que je ressens à chaque fois que je fini un disque : « Ça y est, la source est tarit, je suis fini. » Mais quelque part, pour moi, tout ça fut libérateur. Effrayant mais libérateur. Parce que jusqu’à présent j’avais été dans des groupes, des aventures collectives, mais là je savais que je n’allais plus pouvoir faire partie d’un groupe, que je ne pourrais plus jouer de la batterie ni partir en tournée, ce n’était plus possible, et quand j’ai repris connaissance à l’hôpital, j’ai dû dire aux musiciens : « Ecoutez, je pense que je suis là pour un certain temps, je ne vais pas pouvoir continuer Matching Mole. »

Je vois, musicalement vous n’aviez plus que vos mains, votre voix…

Oui, et en ce temps-là, j’avais commencé à de plus en plus développer ma propre idée de ce que je devais chanter et ça impliquait que je sois aux claviers, que j’arrange tout, que je me considère comme un compositeur. Je devais faire le son moi-même, avec mes maigres compétences techniques plutôt que d’essayer de les obtenir par le biais d’autres musiciens. Je devais réussir à faire un disque par moi-même et créer avec mes propres atmosphères. Et une fois que j’aurais fait ça, j’inviterais des musiciens en studio pour donner vie aux sons que j’avais fait. C’est comme ça que j’ai travaillé et c’était vraiment la meilleure manière de travailler. Je n’aurais pas pu faire ça avant, mais j’ai trouvé que c’était le meilleur moyen de rendre compte de la musique que j’avais en tête.

Ce qui est curieux par rapport à Rock Bottom c’est que la force du mythe lié à votre accident, le thème de la chute  : la plupart des gens pensent que vous l’avez composé après votre accident, comme s’il en était la méditation, le fruit, que c’était l’album de l’après, d’après la chute, ce que je dois dire je pensais aussi, mais en préparant cet entretien j’ai appris que vous l’aviez commencé avant votre accident…

Je ne l’avais pas avancé tant que ça mais oui, j’avais déjà commencer à travailler dessus. J’avais déjà rencontré Alfie depuis environ deux ans et elle m’avait offert un clavier et le son de base de Rock Bottom vient de ce petit clavier…

Une bonne idée cadeau donc !

Oui, ça s’est avéré être une bonne idée, exactement. Et j’ai aussi remarqué que dans les improvisations que je faisais avec des amis comme Gary Windo je chantais des sons qui se sont retrouvés sur Rock Bottom. Au départ, j’étais en train de travailler sur du matériel qui devait former le troisième album de Matching Mole. Et ensuite, à l’hôpital, j’ai trouvé un piano dans la salle de visite et personne n’y venait car les visiteurs vont plutôt dans les chambres des patients, donc tous les passages de piano de Rock Bottom ont été faits sur ce piano et les paroles ont autant été écrites avant qu’après l’accident, elles ne découlent pas de l’accident. Je veux dire, en un sens ce qui est bien dans le fait d’être à l’hôpital pendant presque un an c’est que je n’avais aucune responsabilité. Je n’avais pas à chercher un travail, ni me faire à manger ou payer de loyer…

En un sens, vous étiez dans la position d’un enfant…

Oui, parce que je ne pouvais pas bouger, on m’apportait à manger et j’étais vraiment libre de rester au lit et de rêver. Et ce qui est bien là-dedans, c’est que je pouvais être tout à fait à l’écoute de ce qui se passait dans ma tête et travailler là-dessus, encore et encore. Donc quand j’ai enfin pu enregistrer tout ça, j’avais balisé l’espace, visionné le tout, trouvé la forme. Etre à l’hôpital à aider à faire émerger tout ça. Mais les idées sur lesquelles je travaillais dataient d’avant.

A l’écoute de Rock Bottom on est happé par des moments de musiques véritablement extatiques. Vous sont-ils apparus tout aussi extatiques quand vous travailliez dessus ou que vous y pensiez sur votre lit d’hôpital ?

Oui, je pense que oui. Si les gens envisagent la musique en termes de joie ou de tristesse, ça peut les déconnecter de ce qui a vraiment lieu et de ce que communique réellement la musique. Je ne pense pas que la musique ait quelque chose à voir avec ces deux adjectifs. Je n’aime pas quand je vois des critiques de musique dire que Beethoven était colérique ou que Shostakovich était triste là où il était joyeux. Je pense que ma musique échappe à ces clivages émotionnels. Ces émotions sont comme des métaphores météorologiques, il pleut, il fait soleil… Or les choses qu’on a en tête, nos humeurs, ça change tout le temps, c’est une autre planète où tout se mélange. Évidemment, on est inconsciemment influencé par nos états d’âmes, mais tout ça est plutôt une question d’énergie. Quand tu es déprimé c’est très dur de faire quoique ce soit. Et moi, en effet, quand je me sens vraiment déprimé je n’écris pas, je ne compose rien du tout. Si je fais un morceau et si je le grave sur disque alors tu peux être sûr que que je devais me sentir bien et confiant dans ce que j’avais fait une fois sorti du studio. Et je ne pense pas qu’on puisse délibérément orienter sa musique en se disant : « Je veux que le public ressente ça plutôt que ça. » C’est plus instinctif.

Quelles chansons qui se sont finalement retrouvées sur Rock Bottom aviez-vous déjà composé en vue du troisième album de Matching Mole ?

Peu, c’était plus des petits liens entre les chansons. Des bouts. Mais pour être honnête tout ça date tellement que je ne me souviens pas bien. Et pour moi, ça importe peu car comme je te l’ai dit je n’arrêtais pas de penser aux sons que j’entendais dans ma tête. Que je sois avant l’accident dans l’appartement d’Alfie ou ailleurs avec le clavier ou que je sois dans mon lit d’hôpital en train de réfléchir ou même assis au piano dans la salle de visite, pour moi cet album se situe sur un autre plan, qui a peu à voir avec mon accident et ses circonstances physiques.

Mais vous ne pouvez pas nier que ce disque est aussi devenu ce qu’il est – mythique – parce qu’il y a eu cet accident. Avant comme après vos disques ne proposeront plus un tel envoutement et ne susciteront plus un tel accueil. Les gens le relient à votre accident, comme si cet événement vous avait ouvert les portes de la perception et connecté à un autre plan ou la musique, si je puis dire, n’est plus seulement de la musique. C’est un point de vue un peu cliché mais je ne pense pas qu’ils aient totalement tort, si ?

Non, je pense qu’inconsciemment ça a joué. Cet événement a joué. Parce que j’imagine que les gens se sont dits que c’était quelque chose de terriblement tragique et que si ça leur arrivait, ils se diraient  : « Mon Dieu ! Que vais-je devenir ? » Mais ce n’est pas ce que j’ai vécu.

robert wyatt doigt levé

Finalement, Rock Bottom n’est-il pas plutôt un album sur l’amour qu’un album sur votre soi-disant tragique accident ?

Un album sur mon amour pour Alfie  ? Oui, peut-être. Mais là encore je ne suis pas sûr qu’on puisse circonscrire la musique à ce genre de thèmes bien précis. Ce serait comme se demander  : « De quoi parle une fleur ? Que signifie une fleur ? »

Je vois. Mais vous avez tout de même composé ce disque au début de votre relation avec Alfie, vous l’avez commencé quand vous l’avez rencontrée…

C’est sûr que sans elle il aurait été différent. Elle m’a influencé sur certaines choses, notamment par ce qu’elle me disait. Par exemple, elle me disait que pour elle la musique que je joue depuis 10 ans a beau être impressionnante et énergique, elle restait trop riche, crispée, hyperactive. Elle trouvait que j’avais tout à gagner à changer de rythme et à laisser plus d’espaces. Ce genre de choses. Et je pensais qu’elle avait raison. J’ai donc laissé plus d’espaces et simplifié les structures pour mettre plus de lumière dans ma musique.

Et qu’est-ce que ça vous fait de savoir qu’avec ce disque beaucoup de gens ont cru tenir une sorte d’ermite mystique ?

Hum, T.S. Eliot a dit une belle chose à propos de ses poésies. Il a dit que les gens qui lisaient ses poèmes les comprenaient sans doute mieux que lui-même. Et moi-même, je sais ça en tant qu’auditeur de musique. Par exemple si j’écoute du Duke Ellington ou du Charles Mingus, je sais très bien ce que ça signifie pour moi, je peux l’expliquer mais je n’ai aucun moyen de dire si c’est ce que ces musiciens avaient précisémenten tête. Ce sont deux choses. Je veux dire, ce que j’aime dans la musique et dans l’art, c’est que l’artiste produit quelque chose instinctivement et si ça marche, si ça plait, c’est parce que ça entre en résonance avec des émotions et des sentiments que les gens éprouvent. Ce qui fait qu’ils peuvent s’identifier. Mais ce n’est pas quelque chose que tu fais délibérément. Malgré nos différences et nos particularités, nous ne sommes que les déclinaisons du même animal, du même atome. C’est ce que je pense. Il n’y a pas seulement une humanité commune, mais une communauté d’esprit entre toutes les choses vivantes. Je ne suis pas religieux mais là-dessus je suis d’accord avec les bouddhistes.

Vous êtes bouddhiste mais vous n’êtes pas religieux ?

Oui, je suis bouddhiste et Bouddha n’était pas un Dieu, c’était un homme. Je ne déteste pas Dieu mais j’aime juste cette idée que nous sommes tous une petite partie d’une seule grande et même chose. Les gens et les autres créatures vont et viennent mais le matériau dont nous venons, le matériau qui nous fait aller et venir, lui il est toujours là, il ne bouge pas, il change juste de forme, et quand on meurt d’autres personnes arrivent. Les gens sont tous la même manifestation du désir d’avoir une belle vie. Et parfois les artistes arrivent à trouver en eux un langage qui fait dire aux gens  : « Oh, je vois pourquoi il a fait ça ! ». ça dépasse les mots, et c’est donc difficile d’en parler comme ça dans une interview.

Oui. Il y a d’ailleurs peu de mots dans Rock Bottom !

Oui, et je connais un jeune chanteur israëlien qui m’a dit un jour : « Quand j’étais jeune je ne pouvais pas parler anglais donc j’écoutais vos disques. » Après, il a appris a parler anglais et il a réécouté Rock Bottom et il m’a dit : « Je ne comprends toujours pas ce que tu y chantes ! » (rires) Les mots n’y traduisent pas un sens précis, rationnel.

Je crois bien que c’est votre seul disque où les mots n’ont pas de sens direct et se « réduisent » souvent à des sons, des onomatopées, comme «  not », « ni »…

Oui, mais encore une fois, comme je te l’ai dit, c’est sorti comme ça, je n’ai pas décidé d’écrire comme ça, je me suis juste projeté dans l’espace que j’avais en tête, j’ai chanté et c’est ça qui est sorti, voilà. Après tu te sers juste instinctivement de ta faculté de jugement pour sélectionner ce qui te semble marcher, sans même savoir pourquoi ça marche. Je ne sais pas pourquoi ça marche.

Sur Rock Bottom vous pulvérisez aussi toute signification rationnelle en ayant enregistré certaines bandes à l’envers…

Oui, c’est le cas sur la dernière plage de la première face du disque.

Sur le morceau « Little Red Riding Hood Hit The Road », c’est ça ?

Oui, la seconde moitié du morceau est l’exact miroir de la première. J’ai renversé les cordes ainsi qu’une partie des voix, mais j’ai aussi ajouté une nouvelle chanson par-dessus et demandé à Richard Sinclair, le bassiste, de jouer dans le bon sens tout au long de cette partie. Donc c’est à la fois à l’envers et à l’endroit.

Les fondamentalistes chrétiens ne vous ont jamais cherché des poux en allant dire, comme c’est arrivé aux Beatles et à Led Zeppelin, que ces bandes renversées cachaient quelques messages satanistes destinés à corrompre la jeunesse ?

Oh, non, j’ai de la chance de ne pas être assez célèbre et ça m’a évité d’avoir des ennuis. Personne n’a élevé la voix mais peut-être que certains y ont vu ce genre de messages subliminaux. Pour ma défense, je dirais que Satan n’est qu’un ange déchu.

Pour revenir plus concrètement au thème qui nous incombe – la rupture – il y a une chose qui m’a frappé à l’écoute de Rock Bottom, c’est sa proximité, ne serait-ce que dans les ambiances musicales développées, avec l’album Kid A de Radiohead. Connaissez-vous ce groupe et cet album ?

Je n’ai jamais écouté Radiohead.

Du tout ?

Non.

Hé bien je vous conseille d’écouter ce Kid A. Sans rentrer dans les détails, un soir de l’été 2007, j’ai vu Rock Bottom dans cet album. Une étrange et puissante expérience.

Ok. Mais nous ne sommes pas de la même génération, leur album est sorti bien après le mien, n’est-ce pas ?

Oui, en 2000, 26 ans après, mais justement : ne pensez-vous pas que deux œuvres puissent dialoguer ensemble par-delà les âges, comme deux sœurs, puisant à la même source  ?

Oui, je vois.

Mais dites-moi, vous qui êtes anglais, et un anglais amateur de jazz et de musiques progressives, comment est-il possible que vous n’ayez jamais entendu parler d’un groupe de rock anglais si célèbre et amateur de jazz et de musiques progressives comme Radiohead ?

Disons que j’écoute peu de rock. A vrai dire, je n’écoute aucun groupes de rock, ce n’est pas un champ qui m’intéresse. Je veux dire, je suis sûr qu’ils sont très bons, on m’a dit qu’ils l’étaient, mais j’écoute plutôt de vieux disques de jazz, du flamenco et d’autres choses comme ça… Les groupes de rock blanc ne m’ont pas vraiment intéressé depuis les années 60. ça ne veut pas dire que je n’aime pas ce qui se fait en rock aujourd’hui, mais voilà c’est juste que je n’écoute pas ça.

C’est une question de fossé générationnel ?

Je ne sais pas. Oui, peut-être. Mais bon, il y a des milliers de styles de musique différents dans le monde… En terme de musique guitare, basse, batterie, clavier, chanteur, ce n’est juste pas celle que je préfère écouter.

Vous n’êtes même pas curieux d’écouter un peu les groupes de pop actuels qui vous citent parmi leurs références ?

Hé bien, je suis toujours content de savoir que les gens écoutent ma musique mais je ne cherche pas à savoir qui j’influence. Je préfère me concentrer sur ce que j’ai à faire.

(LA SUITE.)

5. kid A radiohead

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