BRETT ANDERSON “SUEDE”

21 octobre 2010. 14h. Chez XIIIe Bis Records, prĂšs de place Clichy, 17e arrondissement de Paris. On ne le dit pas assez mais il y a des anges dans ce merdier. Et, comme Sean Bouchard du label bordelais Talitres sans qui je n’aurais peut-ĂȘtre jamais dĂ©couvert Idaho, Emmanuelle Charles, Directrice Commerciale du label XIII Bis en fait partie. C’est elle qui m’a donnĂ© le ticket (to ride) pour interviewer Brett Anderson. Fin janvier 2010 elle m’en avait dĂ©jĂ  eu un pour interviewer Paddy McAloon, l’ex leader de Prefab Sprout Ă  l’occasion de la sortie de son Let’s Change The World With Music. Le 15 octobre paf ! nouveau mail d’elle : « Bonjour, nous sortons le 1er novembre un double best of de Suede. Si ça t’intĂ©resse j’ai des possibilitĂ©s de phoners avec Brett. »

Une interview du chanteur de Suede sans avoir Ă  promettre d’en faire 10 pages dans un magazine qui tire Ă  100 000 exemplaires ? HĂ© comment que ça m’intĂ©resse ! Bon, je sais, c’était sĂ»rement un mail groupĂ© envoyĂ© en CCI, mais je n’ai pas pu m’empĂȘcher de le prendre comme s’il m’était personnellement adressĂ©. C’était comme quand Chris Isaak fixe l’assistance Ă  la fin de ses shows et que chacun a le sentiment que c’est lui qu’il a regardĂ© : une histoire d’élection, de croyance. Le ciel m’avait vu et me disait : « Vas-y petit, tu sais oĂč loge le kĂ©rosĂšne de leur carriĂšre, le nerf de leur guerre, oĂč se tend l’arc (ange) de leur destruction massive, leur (daddy long) legs. (C’est dans la trilogie pyragmydale d’androgyne gĂ©nie de leurs trois premiers disques, Suede, Dog Man Star et Coming Up. Dans les effets miroirs d’« He’s Gone » et de « The 2 of Us »). Alors vas-y, c’est ton tour de percer tous les coffres forts le sien, le tien, les leurres. De percuter le rĂ©el Ă  pierre-fendre. »

Le 28 novembre suivant (merci qui ?) Ă  30 piges je verrai enfin Suede live. (C’était Ă  l’ElysĂ©e Montmartre dans le cadre de la tournĂ©e europĂ©enne qui a suivi leur reformation de 2010 et qui servait bien Ă©videmment d’étendard promotionnel Ă  la sortie concomitante de leur double best of.) Le son aura beau manquer de pĂšche, faire trop courbette pour qu’on entende encore la voix de Brett, je kifferai. Je reprendrai tous leurs tubes en chƓur, en mode nananana, rien Ă  foutre, je sue sous mon cuir, je me casse la voix. (Si j’avais Ă©tĂ© une fille j’aurais montrĂ© mes seins.) J’admirerai l’androgyne’s back, son physique d’allumette qui joue avec le feu, le micro, les retours, le ventilo, les mains des fans. Ses faussettes de suceur de bite comme deux sick actrices. Sa cambrure de sodomite. Sa gestuelle d’air fornicateur qui claque comme un fouet. Forever young. Chasing the dragon. Et me dirai : « Les diamants ne sont pas seuls Ă©ternels. Y’a aussi les chansons de Suede ».

Je saluerai briĂšvement Brett after show. Il me dira : « Non, je n’ai pas encore vraiment pensĂ© Ă  un nouvel album de Suede. Pour l’instant on se contente de faire ces concerts. Le prochain disque que je vais sortir sera d’ailleurs un album solo. Mais si jamais on refait un Suede il faut vraiment que ce soit un album magnifique. Je vais y rĂ©flĂ©chir. C’est une possibilitĂ©. » Mais avant ça : « Ah, salut, ce n’est pas toi le journaliste français que j’ai eu au tĂ©lĂ©phone l’autre jour ? Quand tu m’as appelĂ© j’étais en train de lancer une machine. Au dĂ©part je n’avais donc pas vraiment envie de te rĂ©pondre (pour ça qu’il a dit que son Bowie prĂ©fĂ©rĂ© Ă©tait un obscur, satirique et flopesque single sorti au tout dĂ©but de sa carriĂšre alors que Suede n’a jamais cachĂ© sa fascination pour le Bowie d’aprĂšs, transformĂ©, transformiste ? pour ça aussi qu’il a niĂ© que le nom de Suede lui a Ă©tĂ© inspirĂ© par une chanson de Morrissey dont l’impact sur Suede est lui aussi incontestable ?) et puis on s’est quand mĂȘme mis Ă  parler et finalement je me suis senti un peu confus car j’ai rĂ©alisĂ© que tu connaissais trĂšs bien ton affaire. Souvent quand tu donnes des interviews Ă  des gens qui sont fans de toi leurs questions sont Ă  cĂŽtĂ© de la plaque. Mais les tiennes Ă©taient trĂšs personnelles et intĂ©ressantes. » (Note Ă  moi-mĂȘme : penser Ă  checker la date d’anniversaire d’Emmanuelle Charles sur Facebook.)

 

« je devais me comporter comme un coureur de 100 mÚtres »

 

Bonjour, Brett Anderson ?

Oui, bonjour, vous ĂȘtes ?

Sylvain Fesson. Je suis journaliste à Paris. Nous avions rendez-vous téléphonique


Oh, je ne pensais pas que c’était si tĂŽt. Peux-tu me rappeler plus tard ? Disons dans une heure ?

Ah, je ne peux pas non !

Deux heures ?

Non plus, je suis indisponible cet aprĂšs-midi. Vous ne pouvez pas me parler maintenant ?

Non, pas vraiment, dĂ©solĂ©, vous me prenez de court. Je ne m’attendais pas Ă  ton appel


Je vois


Mais soit, vas-y, interviewe-moi.

Ok. Parlons donc de l’actualitĂ© de Suede. Ce 1er novembre vous sortez un double best of. Est-ce votre choix ou celui de votre maison de disques ?

C’est notre choix, oui.

Et pourquoi sortir cela maintenant ?

Hum, pourquoi pas ? Pourquoi pas en fait ?

Comment avez-vous sélectionné les morceaux de ce double best of ?

Par affinitĂ©s. J’y ai vraiment mis mes chansons favorites. Je n’ai pas trouvĂ© de meilleur moyen pour rĂ©sumer ainsi 5 disques. Mais ça n’a pas Ă©tĂ© simple pour autant. J’ai dĂ» longuement y rĂ©flĂ©chir parce qu’on a beaucoup de bonnes chansons. J’en ai inĂ©vitablement laissĂ© beaucoup de cĂŽtĂ©, certaines que j’aurais vraiment aimĂ© y mettre, mais bon c’est comme ça hein, et je n’allais pas y passer ma vie. J’ai donc fini par rogner mon exigence de dĂ©part en me disant que l’essentiel Ă©tait de garder ce qui donnait globalement une juste image du groupe.

Vous n’avez pas demandĂ© l’avis des autres membres du groupe ?

Non, c’Ă©tait mon choix.

Etait-ce étrange de réécouter tout ça ?

Non, c’Ă©tait bien parce c’est de bonnes chansons. Ça m’a bien sĂ»r rappelĂ© le passĂ© parce que certaines ont Ă©tĂ© Ă©crites il y a prĂšs de 20 ans, mais je n’ai pas ressenti que de la nostalgie parce que lĂ -dedans il y aussi beaucoup d’énergie. Beaucoup de ces chansons sont puissantes. En ce sens elles n’ont pas vieilli, elles sont presque intemporelles. Et puis j’ai aussi mis des chansons moins connues, comme « Pantomime Horse », et des faces B, comme « To The Birds » et « Europe Is Our Playground ». Ce genre de choses qu’on a moins entendu et que j’aime beaucoup. Dans ce best of le CD 1 contient plutĂŽt les singles, les morceaux qui ont marchĂ©, et le CD 2 est une proposition plus personnelle, alternative. Ce dont je suis assez fier.

Une chanson vous est-elle plus chĂšre que les autres ?

Dans tout ça c’est Ă©videment trĂšs dur de distinguer un seul morceau, mais si je devais creuser, creuser, creuser et n’en choisir qu’un ce serait « The Wild Ones » sur Dog Man Star.

Pourquoi ?

Parce que je trouve que j’ai rĂ©ussi Ă  y joindre une mĂ©lodie accrocheuse et un texte qui dit quelque chose. Un texte oĂč je suis doux-amer juste ce qu’il faut. AprĂšs je pourrais trĂšs bien me poser et te dĂ©baller le million de raisons qui font que je l’aime, au final tout ça restera toujours assez mystĂ©rieux. Je l’aime parce que ça m’échappe, et que voilĂ  la chanson fonctionne. Et la musique doit rester ce truc instinctif, presque paranormal. Tu as tout Ă  fait le droit de me poser cette question mais voilĂ  pour moi il ne faut pas trop thĂ©oriser lĂ -dessus.

Je vois. En dehors de la musique y’a-t-il un texte dont vous ĂȘtes particuliĂšrement fier ?

Je dirai le texte d’« Heroine ». Mais j’aime aussi celui de « The Living Dead » et de « Killing of a Flash Boy ». C’est souvent les textes de faces B. Mais « Obsessions » a aussi un bon texte.

« Obsessions » est le seul morceau d’A New Morning (dernier album) Ă  figurer sur ce best of. Pourquoi ça ?

Tout simplement parce que j’ai jugĂ© que c’Ă©tait la seule chanson de ce disque qui mĂ©ritait d’y ĂȘtre. A New Morning n’est pas mon disque prĂ©fĂ©rĂ© du groupe. (Soupir.) J’ai essayĂ© d’ĂȘtre le plus honnĂȘte possible sur ce qui devait ou non figurer sur ce best of. Et je pense que trĂšs peu de morceaux de notre dernier disque mĂ©ritaient d’y figurer.

 

A l’inverse le best of se repaĂźt en masse du matĂ©riau de Dog Man Star (deuxiĂšme album). Beaucoup le considĂšrent comme votre chef d’Ɠuvre. Qu’en pensez-vous ?

Je pense que le terme de « chef d’Ɠuvre » est trop souvent galvaudĂ©. C’est souvent absurde d’entendre dire qu’untel a fait un chef d’Ɠuvre, ça l’est d’autant plus quand les artistes qualifient eux-mĂȘmes leur travail de chef d’Ɠuvre. Mais oui je pense que Dog Man Star est trĂšs bon. Il est Ă©nergique, profond. J’y aime presque tout. S’il est donc vu comme notre meilleur album, ça me va.

Mais diriez-vous que c’est votre prĂ©fĂ©rĂ© ?

Dog Man Star et Coming Up sont mes deux albums studios prĂ©fĂ©rĂ©s. Mais j’ai aussi sorti un double album de faces B que j’aime beaucoup : Sci-Fi Lullabies.

Je considĂšre Ă©galement Dog Man Star comme votre piĂšce maĂźtresse. Il s’en dĂ©gage quelque chose de trĂšs fou, spĂ©cial et sulfureux qui fait bloc. Est-ce dĂ» Ă  votre consommation de drogue, Ă  votre envie de vous dĂ©marquer de l’émergence de l’esthĂ©tique un peu prolo de ces groupes qu’on a Ă©tiquetĂ©s « Britpop » ou aux tensions entre vous et Bernard Butler ?

Un peu de tout ça. On a enregistrĂ© Dog Man Star Ă  une Ă©poque oĂč le phĂ©nomĂšne Britpop qu’on avait plus ou moins initiĂ© malgrĂ© nous prenait de l’importance et on a voulu s’en dĂ©faire. A cela s’est effectivement ajoutĂ© des problĂšmes humains au sein du groupe. Bernard avait envie de partir. C’Ă©tait dur et ça a sĂ»rement eu de l’impact sur l’atmosphĂšre dĂ©jĂ  trĂšs dramatique du disque. Malheureusement je pense que toutes ces histoires ont fait de l’ombre Ă  la qualitĂ© du disque, parce que finalement les journaux parlaient plus du dĂ©part de Bernard. C’est dommage parce que comme tu le dis c’est un disque trĂšs fort. Maintenant que ces histoires sont derriĂšre nous je pense que les gens peuvent enfin apprĂ©cier le disque pour ce qu’il est : 12 chansons qui forment un tout.

Il paraĂźt qu’une des raisons du dĂ©part de Bernard c’est qu’il vous reprochait de trop vous intĂ©resser Ă  votre image de rockstar et pas assez Ă  la musique. Qu’en pensez-vous ?

Je ne sais pas quoi penser de ça. Je pense que tout le monde fait des erreurs, tout le monde. (Soupir.) Moi ce qui me fascinait justement dans le fait d’ĂȘtre un groupe c’Ă©tait cette exhibition : un groupe c’est des gens qui Ă©voluent et qui font des erreurs en public, comme une grosse bombonne de gaz qui menace Ă  tout moment d’exploser, pour le meilleur et pour le pire. Je ne peux donc pas dire que j’ai fait une erreur en agissant comme ça. Pour moi ça faisait partie du truc. C’est pour ça que la plupart des groupes d’aujourd’hui m’ennuient Ă  mourir, parce que je les trouve super carriĂ©ristes, tu vois ? Ils mettent la tenue attendus et font tout sagement, comme s’ils allaient pointer Ă  l’usine. LĂ -dessus je suis tranquille, avec Suede on a fait ce qu’il fallait. On a toujours Ă©tĂ© contre ça, toujours cherchĂ© Ă  Ă©clater le truc, Ă  aller de l’avant, toujours Ă©tĂ© cette cohabitation difficile de quatre jeunes types dans l’Ɠil du cyclone du succĂšs et de l’Ă©chec. Ça fait un bon soap opera, non ?

MĂȘme si ça a gĂ©nĂ©rĂ© des tensions dans le groupe, vous pensez donc que c’était donc artistiquement utile d’agiter comme une torche votre personnage de rockstar androgyne ?

Utile ? Oui, je suppose que ça l’était oui. Aujourd’hui ça ne m’intĂ©resse plus. En tant que concept ça ne m’intĂ©resse plus. Et ça ne voulait pas dire que je voulais dĂ©truire le groupe, je voulais qu’on dure, mais je ne voulais pas qu’on devienne une Ă©niĂšme moisissure indie rock pour strict fan d’indie rock, je voulais gĂ©nĂ©rer un surplus d’excitation, qu’on soit un groupe de scĂšne, dynamique, performant. C’est sans doute ça que tu appelles « trop s’intĂ©resser Ă  notre image ». Les gens pensent sans doute qu’on maĂźtrisait cette « image » mais ça avait plutĂŽt tendance Ă  nous Ă©chapper. Parce qu’il faut bien avoir Ă  l’esprit que les mĂ©dias participaient activement Ă  l’image globale de Suede. C’est par leur truchement qu’elle a pris forme. Bien sĂ»r on n’Ă©tait pas stupide, on savait comment ça fonctionnait, mais tout ça pour te dire que cette histoire d’image ne dĂ©pendait pas que de nous.

Dans vos textes vous parliez d’ailleurs souvent de ce monde des images, des magazines, de la mode, de la tĂ©lĂ© et du cinĂ©ma amĂ©ricain tout en parlant de la vie mois reluisante des gens qui, comme vous, viennent de banlieue. Etait-ce donc une ode Ă  l’ailleurs ou une critique sociale ?

Une critique ? Non, non, c’Ă©tait vraiment une sorte d’hommage. Quand tu vis en banlieue, que tu n’as pas d’argent et que tu souhaites fuir la grisaille de ton quotidien la pop et la romance des Ă©crans t’apparaissent comme les meilleurs Ă©chappatoires possibles. Ils deviennent un horizon de ta vie, qui te fait rĂȘver, te donne de la force. Donc non c’Ă©tait vraiment une ode Ă  leur pouvoir.

Suede n’a jamais collaborĂ© avec ce monde de la mode, de la pub, du cinĂ©ma. Pourquoi ?

(Soupir.) Disons que dans les annĂ©es 90 le contexte Ă©tait tout autre, n’est-ce pas ? Aujourd’hui les groupes ne gagnent plus trop d’argent sur la vente de disques, ils sont donc obligĂ©s de nouer ces collaborations avec la mode et la pub s’ils veulent vivre de leur musique. Je trouve ça triste. Nous on nous a plusieurs fois proposĂ© ce genre de deals mais j’ai toujours refusĂ© car je trouve ça nul.

 

Revenons Ă  Dog Man Star. Il paraĂźt que si Bernard a quittĂ© le groupe durant la rĂ©alisation du disque c’est que vous vous ĂȘtes opposĂ© Ă  son dĂ©sir de privilĂ©gier de longues impros psychĂ©s. Est-ce vrai par exemple que la version initiale de « The Asphalt World » durait 25 minutes ?

Je ne crois pas qu’elle durait si longtemps, mais oui elle Ă©tait vraiment plus longue que celle qu’on a mise sur disque. J’y ai retirĂ© une bonne partie de son improvisation musicale finale. Dog Man Star Ă©tait un disque assez ambitieux. On voulait qu’il soit le plus extrĂȘme possible. Mais je voulais que ça reste pop. J’ai toujours Ă©tĂ© conscient que ce qu’on faisait c’était essentiellement de la pop. Notre musique contenait quelques Ă©lĂ©ments innovants mais ce n’était pas de la musique d’avant-garde. J’ai donc tenu Ă  maintenir un Ă©quilibre entre tout ça. Au final je pense qu’on s’en est bien tirĂ©.

En 1993 parmi les groupes qu’on a dĂ©crits comme faisant parti de la scĂšne Britpop il y avait Pulp, Blur, Oasis, Divine Comedy, The Verve, Radiohead. Vous sentiez-vous en compĂ©tition avec eux, notamment ceux qui, comme vous, avait un chanteur Ă  la voix glam ou lyrique ?

Non, non, non, parce que je ne me suis jamais senti comme faisant parti d’une quelconque scĂšne. J’ai toujours eu une dĂ©marche d’indĂ©pendant. D’ailleurs le jour oĂč ces groupes se sont mis Ă  former une scĂšne Ă  part entiĂšre, comme on le disait, on a fait Dog Man Star en rĂ©action Ă  la vision Ă©triquĂ©e du rock et de l’Angleterre que ces groupes vĂ©hiculaient et auxquels on nous associait Ă  tort.

Vous n’écoutiez donc pas ces groupes ?

Non, non, non. Durant les 20 ans que Suede a durĂ© je n’ai pas Ă©coutĂ© la pop de l’époque. (Je rigole Ă  l’autre bout du fil.) Je t’assure. Je me suis seulement mis Ă  Ă©couter un peu ce qui se faisait durant les deux derniĂšres annĂ©es du groupe, mais sinon je n’y prĂȘtais pas attention, je n’avais aucune idĂ©e de comment ces groupes sonnaient, ça ne m’intĂ©ressait pas. J’ai toujours estimĂ© que je devais me comporter comme un coureur de 100m. Les mauvais sprinteurs regardent les couloirs pour voir oĂč en sont leurs adversaires mais pas le meilleur. Lui garde les yeux sur la ligne d’arrivĂ©e.

La mĂ©taphore n’est pas anodine. J’ai appris que votre premiĂšre passion Ă©tait la course. Il paraĂźt que vous rĂȘviez mĂȘme d’une carriĂšre d’athlĂšte avant de faire du rock. Est-ce vrai ?

Non, j’ai fait un peu de course, j’ai mĂȘme fait du foot, mais je n’envisageais pas vraiment de faire carriĂšre. Je crois que j’aimais juste ça comme tout gamin de 12 ans aime ça.

C’est Ă©tonnant car Suede n’est jamais passĂ© pour un groupe de fan de foot !

Oui, Suede n’était pas le stĂ©rĂ©otype du groupe fan de foot mais il ne faut pas se fier aux apparences. C’est quand tu grattes la surface des choses que tu vois apparaĂźtre des vĂ©ritĂ©s cachĂ©es, n’est-ce pas ? Enfant, j’étais un bon sportif. Je courrais et je jouais beaucoup au foot.

N’avez-vous pas alors abordĂ© la pop comme un sport, en voulant battre les autres ?

L’idĂ©e de compĂ©tition est par dĂ©finition constitutive de la pop car pop veut dire « populaire ». Il y a donc cette forme de compĂ©tition oĂč tu essaies d’ĂȘtre plus populaire que les autres. C’est ça la pop : monter sur le terrain et tout faire pour ĂȘtre le numĂ©ro un.

Comme je le soulignais tout Ă  l’heure, un des atouts de Suede, c’était votre voix, haut perchĂ©e. L’entraĂźniez-vous pour pouvoir atteindre ces notes ?

En fait plus qu’une simple voix qui va haut dans les aigus j’ai une tessiture assez Ă©tendue entre les aigus et les graves. Mais non je n’ai pas spĂ©cialement travaillĂ© ma voix. J’ai juste toujours chantĂ© et toujours eu cette chance de pouvoir chanter Ă  la fois aigu et fort. Plus tu t’habitues Ă  chanter aigu plus tu vas rĂ©ussir Ă  y mettre de l’énergie et j’ai toujours essayĂ© de tirer le plus d’énergie possible des chansons de Suede. La plupart ont des lignes de chant trĂšs trĂšs haut perchĂ©es. Aujourd’hui elles sont donc dures Ă  chanter car ma voix a changĂ©. Elle n’est pas moins bonne. Elle est juste diffĂ©rente. Elle a perdu des aigus mais elle est devenue trĂšs trĂšs forte dans les mediums et les graves.

A ses dĂ©buts la presse anglaise dĂ©crivait Suede comme l’alternative UK pleine de finesse et de panache Ă  un grunge US cataloguĂ© comme brutal et lourdaud. Mais finalement, si on regarde l’énergie en jeu, l’incandescence, n’étiez-vous pas plus proche de Nirvana et Pearl Jam que de Blur et Oasis ?

Peut-ĂȘtre. J’ai toujours pensĂ© que Suede Ă©tait en bien des points un groupe primal. Quiconque nous a vus live peut en tĂ©moigner : il y avait chez nous quelque chose de l’ordre de la bataille. Sur scĂšne on jouait de maniĂšre assez agressive, presque punk.

Cette énergie scénique vous habite-t-elle toujours ?

(Soupir.) Pour moi les shows qu’on a faits cette annĂ©e sont les plus beaux qu’on a jamais donnĂ©s. Oui, je pense qu’on donne toujours une bonne Ă©nergie. Mais c’est parce qu’il y a aussi de nouveau de l’énergie dans le public. Je veux dire, je ne dis pas ça pour me passer de la pommade, genre : « Ouais, je suis trop brillant sur scĂšne ! ». (Je rigole Ă  l’autre bout du fil.) Je suis juste honnĂȘte. C’est juste ce que je pense. Mais oui, de toute façon pour revenir Ă  ce que tu disais, les premiĂšres influences de Suede furent des groupes punk, comme les Sex Pistols. Enfin parmi d’autres.

Comme Bowie et The Smiths. Dites-moi, quel est votre disque préféré de Bowie ?

(RĂ©flexion.) The Laughing Gnome.

Ah
 et des Smiths ?

Je n’en ai pas.

Vraiment ?

Oui, mais leur best of est brillant.

Il paraĂźt que vous avez trouvĂ© l’inspiration de votre nom de groupe dans celui de la chanson « Suedehead » de Morrissey (premier single de la carrĂšre solo de l’ex chanteur des Smiths, sorti en 1988 et sur lequel figure “I Know Very Well How I Got My Name” en face B). Est-ce vrai ?

Non, ça n’a rien Ă  voir avec cette chanson. C’est juste que j’aimais ce mot, l’emboitement de ses lettres, sa concision, sa forme. Dis-moi si je me trompe mais le truc Ă©trange c’est qu’en France Suede (daim en anglais, nda) signifie SuĂšde, n’est-ce pas ?

Oui. A propos de forme et de mots j’ai remarquĂ© que vous recouriez Ă  un procĂ©dĂ© intriguant dans les deux ballades poignantes que sont « He’s Gone » et « The 2 of Us » 

Oui, dans les histoires que j’y raconte je mentionne Ă  chaque fois l’existence d’une chanson qui n’est autre que celle que je suis en train de chanter ! Ce genre d’autorĂ©fĂ©rences m’amuse. C’est ma maniĂšre de jouer avec les mots, de voir ce que je peux faire d’intĂ©ressant avec eux.

 

Ça crĂ©Ă© des effets miroirs troublants. Ils donnent l’impression que ces chansons reposent sur une sorte de narcissisme sans fond, de trou noir, d’effondrement. On retrouve d’ailleurs cette imagerie sur les couv de vos premiers disques, dans le baiser, l’homme seul sur son lit


Oui, peut-ĂȘtre.

Bref, pouvez-vous m’éclairer sur deux Ă©nigmes plus « light ». Sur votre premier album un morceau (encore une ballade poignante) s’intitule « Pantomime Horse » 

Oui, c’est une super chanson. Une de mes prĂ©fĂ©rĂ©es.

Soit. Mais qu’est-ce qu’un « Pantomime Horse » ?

Sais-tu ce qu’est La pantomime ?

Non.

C’est un type de piĂšces de thĂ©Ăątre qui doit remonter au Moyen Age et oĂč les acteurs ne s’exprimaient que par des gestes. Et entre autres choses tu y trouvais donc des costumes pour te dĂ©guiser en cheval. Il fallait ĂȘtre deux, un pour faire la tĂȘte et les pattes avant, un pour faire le ventre et les pattes arriĂšres. VoilĂ , c’est ça un cheval de pantomime. Je l’utilisais comme mĂ©taphore.

Ok, je vois. Seconde Ă©nigme « light » : Ă  la fin de « Breakdown » (autre ballade poignante, toujours issue de leur premier album) vous vous lamentez ad lib : « Does your love only come in a Volvo ? » C’est quoi cette histoire de love et de Volvo ? Un jeu de mots ?!

Non, lĂ  c’est le mĂ©lange sexe / voiture qui m’intĂ©ressait. Parce que le sexe est toujours un bon thĂšme de chanson, quelque soit l’endroit oĂč tu le fais, mais dans une voiture c’est encore mieux.

Fin 2009 vous avez sorti The Words, un recueil de tous les textes de chansons que vous aviez Ă©crits pour Suede. Etait-ce important pour vous ?

Pas vraiment. Il n’a jamais Ă©tĂ© question que ce soit considĂ©rĂ© comme un vrai livre, indĂ©pendamment de toute musique. C’Ă©tait donc plus pour les fans, en complĂ©ment des disques.

Recueillir ainsi vos paroles peut laisser croire que vous les voyez comme de vrais poùmes


Oui, mais ce n’est pas le cas car Ă©crire des chansons et Ă©crire des poĂšmes sont deux choses tout Ă  fait diffĂ©rentes. Il n’y a pas vraiment de terrain commun entre ces deux formes d’Ă©criture. Le poĂšme doit tenir tout seul sur la page, en silence ou Ă  l’oral, alors que le texte d’une chanson doit faire vocalement corps avec la mĂ©lodie, les instruments. Ce sont vraiment deux disciplines trĂšs diffĂ©rentes. Mais en dehors de la musique j’Ă©cris aussi de la poĂ©sie, ça me stimule, me transporte.

Peut-ĂȘtre sortirez-vous un jour un recueil de poĂšmes ?

Oui, peut-ĂȘtre, mais pour l’instant je suis encore trop dans la musique.

Trop dans la musique ?

Oui, c’est ma vie, vraiment. Le recueil de poĂ©sie ce sera plutĂŽt pour mes 80 ans.

Aujourd’hui que Suede est sorti de la compĂ©tition avez-vous enfin Ă©coutĂ© la musique de vos « concurrents » de la grande Ă©poque ?

Certains d’entre eux, mais globalement je ne suis pas trop attirĂ© par les autres groupes d’indie rock qui tendent vers le mainstream. Je prĂ©fĂšre des choses plus pointues.

Comme ?

En ce moment j’écoute pas mal dernier album de The National, Bat for Lashes aussi et Fever Ray. J’aime beaucoup Fever Ray.

Un jour j’ai lu que McCartney se sentait toujours en connexion avec Lennon malgrĂ© sa mort, qu’il avait toujours l’impression de dialoguer avec lui lorsqu’il composait ses chansons. Dirais-tu que tu ressens aussi ça pour Bernard depuis que vous ne travaillez plus ensemble ?

Oui, bien sĂ»r. Tu ne peux pas Ă©crire toutes ces chansons avec cette personne et l’oublier comme ça. Tu ne peux pas oublier tout ce qu’elle t’a appris lorsque vous composiez ensemble. Cette maniĂšre que l’émulation entre vous avait de te tirer vers le haut. J’ai beaucoup appris avec Bernard. C’était et c’est toujours un musicien et un songwriter formidables. A cĂŽtĂ© je reste un dĂ©butant. D’ailleurs ça peut paraĂźtre dingue mais d’une certaine maniĂšre je cherche encore Ă  l’impressionner. J’ai envie qu’il continue d’aimer ce que je fais. Excuse-moi, j’ai l’impression que tu as encore plein de questions Ă  me poser, je ne voudrais pas te couper dans ton Ă©lan, mais lĂ  je ne suis pas sĂ»r de pouvoir poursuivre cette discussion. Pourrais-tu me rappeler plus tard ? Comme ça je pourrais te parler plus longuement, Ă  tĂȘte reposĂ©e. On fait comme ça, on dit 17h ?

Je ne pourrais pas, comme je vous le disais je ne suis pas disponible cet aprĂšs-midi.

Ah ok. Bon bah tant pis. C’était cool en tous cas. Rappelle-moi ton nom ?

Sylvain Fesson.

Merci Sylvain.

 

13 réponses
  1. dandy
    dandy dit :

    Il est quand mĂȘme moins con que la moyenne des rockstars.Suede est enfin considĂ©rĂ© Ă  sa juste valeur depuis leur reformation, c’est Ă  dire un groupe d’exception et formidable.Et Brett Anderson est peut-ĂȘtre la plus grosse bĂȘte de scĂšne que je connaisse.Merci pour l’interview.

  2. sylvain
    sylvain dit :

    Salut Stéphane,

    Merci pour ton retout sur cet entretien. C’est clair que je vais pas te contredire hein. Suede et son leader avaient un putain de pananche entre 92 et… 96. J’espĂšre que tu trouveras par lĂ  d’autres interviews qui te plairont.

    A+

    Sylvain

  3. Carl
    Carl dit :

    Excellente interview. Brett Anderson est assez touchant quand il dit qu’il veut toujours impressionner Butler lorsqu’il compose.

  4. sylvain
    sylvain dit :

    Bonjour Carl. Oui, en toute objectivitĂ© je suis d’accord avec toi, ce passage me plait 😉
    Et au passage (bis), merci de ton commentaire.

  5. dandy
    dandy dit :

    Hier soir, SUEDE a offert 7 nouvelles chansons durant leur nouveau concert…

    Deux exemples

    I don’t know why

    Sabotage – excellentes guitares-

  6. sylvain
    sylvain dit :

    Salut StĂ©phane ! Super, merci pour ces infos dont j’ignorais tout et qui laissent donc – a priori – prĂ©sager d’un nouvel album.
    Tu y Ă©tais Ă  ce concert ou pas du tout ? Quoiqu’il en soit je vais aller Ă©couter ça. A+

  7. sylvain
    sylvain dit :

    Je sais pas trop quoi en penser : autant “I don’t know why” est une compo tout en refrain redondant archi rebattu qui accroche bĂȘtement par ce biais autant “Sabotage” sort un peu du moule avec ses guitares plus “panoramiques” et son cĂŽtĂ© ballade Ă  l’atmosphĂšre Ă©volutive… Pas mauvais mais bon boj je trouve, non ?

  8. dandy
    dandy dit :

    Je ne sais pas…en fait j’ai horreur de dĂ©couvrir des chansons par ce biais. Elle sont en cours d’Ă©laboration – il connaĂźt Ă  peine les paroles-…la premiĂšre accroche direct le cerveau et la seconde me fait penser un peu Ă  la pĂ©riode dogmanstar. Il y’en a d’autres mais le son est dĂ©gueu…je crois que je vais attendre l’album et arrĂȘter d’Ă©couter ces trucs. La bonne nouvelle est qu’ils vont faire un nouvel album – en espĂ©rant que ça soit au dessus de A new morning ou The Tears-

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