RICHARD ASHCROFT “THE VERVE”

8 juin 2010. 14h. Paris. Ashcroft a l’air en grande forme. DerriĂšre ses Ray-Ban frappĂ©es de soleil je distingue ses pupilles, enthousiastes, genre Tigrou, cordial comme pas deux. Nous ne sommes pas dans le cadre luxueux du Crown Plaza de la place de la RĂ©publique oĂč l’on m’avait donnĂ© rendez-vous et oĂč il sĂ©journe le temps de son escale promo + concert d’un jour Ă  Paris. Sa manageuse m’a conduit lĂ  oĂč il a pris son dĂ©jeuner, en compagnie de sa femme et d’un pote. C’est donc dans un bar des plus popu que je m’apprĂȘte Ă  l’interviewer. Tant mieux, c’est un endroit plus relax et plus appropriĂ© pour parler foot. Oui, je vais bel et bien parler ballon rond, tacles, crampons et Cantona (que l’amour !) avec l’ex chanteur de The Verve Ă  l’occasion de la sortie en pleine World Cup de son quatriĂšme album solo, The United Nations of Sound. Oh, rassurez-vous, parler de foot m’excite autant que lorsque j’avais eu Ă  parler de Paris avec Tricky. Ce n’est encore une fois qu’un prĂ©texte filou pour accĂ©der au gars et lui parler de musique, etc.

Mais je me dis que c’est une aubaine d’avoir ce thĂšme-lĂ  pour engager la discussion car son dernier album ne m’a en soi pas vraiment emballĂ© et je serai bien embĂȘtĂ© si je devais ne lui parler que de ça. Ce RPA & The United Nations of Sound semble avoir Ă©tĂ© conçu comme une grossiĂšre tentative d’OPA sur les States. Richard Paul Ashcroft a recrutĂ© quatre blackos pour le porter sur scĂšne, qu’il a donc nommĂ© The United Nations of Sound pour tenter de nous faire croire que tout ça avait Ă©tĂ© fait en groupe, et que non, depuis le troisiĂšme et ultime split de The Verve en 2009 il n’était pas en carafe, seul tout, mais qu’il avait toujours l’ñme d’un leader bankable, attirant naturellement les bons gars Ă  lui. Un chef de gang. Et cette fois ça avait donnĂ© ce groupe de blues rock tendance heavy. Rage Against the Machine. Et derriĂšre niveau son ça avait nĂ©cessitĂ© les soins de No I.D., producteur de hip hop et de r’n’b amĂ©ricain qui a bossĂ© avec Jay-Z et que certains considĂšrent comme « le parrain du rap de Chicago ». DrĂŽle de direction artistique, non ?

A la limite why not, mais encore eut-il fallu des chansons. De vraies chansons. Ce disque en est Ă  2-3 exceptions prĂšs totalement dĂ©pourvu. Tout y est trop born gain gĂąteux pour les stades, amerloque XXL sans le grain de sable. Et vas-y que je te dĂ©pense ton mon soul dans la cĂ©lĂ©bration de La Vie, L’Amour, La Musique, L’Espoir, et L’Esprit, encore et toujours, mais en mode prĂ©dicateur, harangueur de foule. Ashcroft a toujours fait que ça mais lĂ  on sent qu’il dĂ©blatĂšre, qu’il est en roue libre, qu’il manque comment dire la nĂ©cessitĂ© intĂ©rieure, ce sentiment d’insĂ©curitĂ© qui fait qu’on en vient Ă  graver de pures chansons dans le marbre. Bref, je me dis que parler de foot sera parfait pour Ă©viter tous ces sujets qui fĂąchent tout en parlant d’un sujet qui le passionne et qui est une bonne porte d’entrĂ©e dans son univers. Ça me permettra ensuite de continuer Ă  noyer le poisson en parlant de son parcours musical d’un point de vu global. Et puis autant je me fiche du foot, autant le sport, ça me parle. Ravive l’ex fan pratiquant de basket-ball.

J’ai mon anti sĂšche spĂ©ciale « foot credibility » Ă©laborĂ©e hier soir avec deux potes. Initialement je devais avoir 20 minutes. Le forfait du journaliste prĂ©cĂ©dant m’en a dĂ©gagĂ© 10 de plus. J’espĂšre que ça suffira Ă  remplir la commande, lui parler de musique et lui remettre mon exemplaire du livret de Human Conditions. En 2003 Guy McKnight, le chanteur de The Eighties Machbox B-Line Disaster y a inscrit un message pour Ashcroft. A l’époque je dĂ©butais dans le journalisme rock et eux sortaient leur trĂšs psychobilly premier disque, The Horse of the Dog. J’avais appris qu’on lui disait souvent qu’il ressemblait Ă  Ashcroft. Qu’il avait la mĂȘme gueule. Pour me rappeler d’aborder le sujet j’avais donc apportĂ© son trĂšs soul man deuxiĂšme album solo. Et voilĂ , je sais plus pourquoi, mais j’avais fini par demander Ă  Guy d’y Ă©crire un message Ă  son attention, lui disant que je transmettrai. On est 7 ans plus tard, 13 mĂȘme aprĂšs Urban Hymns. Ah, combien de fois n’ai-je pas senti cette sublime sensation d’imposture ? Son insĂ©curitĂ©. Are you ready ?

« je voulais anĂ©antir toute forme d’opposition avec ma musique »

Bonjour Richard. Nous sommes Ă  J-3 de la Coupe du Monde de foot. Quand le compĂšt’ aura commencĂ© tu seras dĂ©jĂ  sur la route dans le cadre d’une petite tournĂ©e europĂ©enne destinĂ©e Ă  prĂ©senter ton nouvel album, Redemption. Vas-tu quand mĂȘme suivre tout ça ?

Oui, moi je vais essayer. Mais soyons clair : mes musiciens s’en foutent. En tant qu’amĂ©ricains, ils sont plus branchĂ©s basket et foot US.

C’est une question de culture ?

Oui. Parce qu’aux Etats-Unis, jusqu’à la fin des annĂ©es 70, la culture sportive Ă©tait encore trĂšs axĂ©e sur des sports qui nĂ©cessitaient de grands gabarits et qui Ă©taient parfois rudes niveau contact. Les gosses qui n’étaient pas assez bien bĂątis Ă©taient donc orientĂ©s vers le football. Idem pour ceux dont les mĂšres craignaient qu’ils ne se fassent massacrer sur le terrain. Faut que voir que les Etats-Unis sont une sacrĂ©e usine d’athlĂštes. Par exemple, ces 30 derniĂšres annĂ©es, avant de se faire griller par les jamaĂŻcains, c’est eux qui ont produit les hommes les plus rapides du monde. Mais voilĂ , en raison de cette spĂ©cificitĂ© culturelle, ils n’ont toujours pas produit de bon football. J’attends que ce jour arrive. Et il pourrait ne plus trop tarder. Car aujourd’hui ce qui est fou c’est qu’avec tous leurs mexicains et leurs sud-amĂ©ricains ils disposent de toute une tripotĂ©e de mecs super physiques. SĂ©rieux, moi, avec tout ça, je te monterais facile une super Ă©quipe de football Ă  L.A.!

Avec les blessures de Rio Ferdinand et de David Beckham que penses-tu des chances de l’équipe d’Angleterre dans cette Coupe du Monde ?

Blessure ou pas, je pense que Beckham ne serait rentrĂ© que pour 20 minutes Ă  la fin des matchs, ce n’est donc pas une grosse perte. Par contre Ferdinand en est une. Disons que je vois bien les gars aller jusqu’en quart voire en demie finale. AprĂšs ça dĂ©pendra aussi de notre facteur chance. L’Italie a bien gagnĂ© la derniĂšre coupe et je me demande toujours comment ils ont rĂ©ussi vu l’équipe qu’ils avaient ! Ah, faut dire qu’ils avaient cet enfoirĂ© de Materazzi ! Sinon je vois bien l’Espagne, le BrĂ©sil.

Et que penses-tu du coach, l’italien Fabio Capello ? Il paraĂźt qu’il est trĂšs strict, qu’il interdit par exemple aux joueurs d’avoir leurs tĂ©lĂ©phones sur eux, de boire de la biĂšre


Oui et il a raison. L’Angleterre a produit les premiĂšres superstars du foot. Nos gars touchaient dĂ©jĂ  le pactole avant l’explosion gĂ©nĂ©ralisĂ©e des salaires. Et je ne dis pas que l’argent sape l’envie de gagner, mais le respect c’est trĂšs important. Tu te dois de respecter le coach. Et tu te dois d’ĂȘtre fier de reprĂ©senter ton pays. C’est un immense honneur de pouvoir reprĂ©senter son pays dans le monde et nos joueurs devraient savoir que n’importe lequel d’entre nous donnerait tout pour ĂȘtre Ă  leur place. C’est ça qui nous remue. C’est pour ça qu’on aime tous un gars comme Rooney. Il reprĂ©sente tout ce qu’on ferait si on Ă©tait lĂ -bas : on se donnerait Ă  fond pour l’Angleterre, on taclerait pour l’Angleterre, on se battrait pour l’Angleterre. Je veux dire, Rooney c’est pas Berbatov. Tu mets Rooney Ă  cĂŽtĂ© de Berbatov et t’as l’impression que Berbatov Ă©volue sur le terrain avec une putain de paire de bĂ©quilles. Je pense que Fabio Capello va aider Ă  ramener ce sentiment de fiertĂ© quand les supporters enfileront le maillot.

Le premier single de ton nouvel album s’intitule « Are You Ready » et le clip qui l’illustre dĂ©ploie tout un tas de rĂ©fĂ©rences au foot. Pourquoi avoir choisir cet univers pour prĂ©senter ton nouvel album ?

Je tenais Ă  montrer que je m’étais durement prĂ©parĂ© pour faire ce disque, que j’étais chargĂ© Ă  bloc pour le dĂ©fendre, et comme le foot fait partie de moi, de mon histoire, de mes passions, ça m’est venu comme ça, tout naturellement. Dans le clip on me voit donc faire quelques dribbles et reprises de volĂ©e. Mais cette vidĂ©o n’est pas un vrai clip, c’est juste un petit truc qu’on a fait en speed avec trois fois rien pour marquer le coup lorsqu’on a mis le morceau en Ă©coute sur le site. En fait, Ă  la base, mon idĂ©e – et je pense que je la ferai plus tard – c’était de faire un beau clip oĂč l’on me verrait faire le tour du monde en solo sans m’arrĂȘter de jongler et de dribbler et Ă  la fin je partagerais enfin le ballon avec plein de gens pour qu’un grand match commence.

MĂȘme le nom de ton nouveau groupe – The United Nations of Sound  – sonne trĂšs Coupe du Monde. Pourquoi avoir choisi d’ancrer tout ce disque dans un univers si foot ?

Parce que chez moi le foot c’est tout un Ă©tat d’esprit. Aux Etats-Unis Ă  travers la culture hip hop, la pop music et basketball sont liĂ©s, mais en Angleterre avant l’arrivĂ©e d’Oasis le foot et la pop music passaient depuis un petit moment comme deux choses inconciliables. La plupart des musiciens grimaçaient quand on leur parlait de foot, genre : « Non, trĂšs peu pour moi, trop beauf, crĂ©tin ». Moi j’ai grandi en suivant de prĂšs certains footballeurs. J’ai Ă©tĂ© façonnĂ© par cette idĂ©e que certains footballeurs rĂ©putĂ©s been pouvaient toujours relancer leur carriĂšre d’un seul geste en plein match. Prends l’exemple d’un joueur anglais comme Michael Owen : il n’a pas pu jouer cette coupe du monde, sa carriĂšre a connu beaucoup de bas, mais il a toujours su se relever et aujourd’hui regarde le revoilĂ  de plus belle. Cette philosophie du foot me parle.

C’est une vision trĂšs Rocky Balboesque du foot. D’ailleurs dans le clip d’« Are You Ready » on te voit enchaĂźner jogging, pompes, corde Ă  sauter, traction sur les poutres


Oui, cette mentalitĂ© de battant est trĂšs prĂ©sente chez moi. Elle est importante Ă  chaque moment de la vie. Elle l’est plus encore quand tu Ă©volues dans un milieu comme celui de l’industrie du disque car tu traverses forcĂ©ment des passages Ă  vides, oĂč tu as comme un genou Ă  terre. Et dans ces moments-lĂ  tu es face Ă  toi-mĂȘme. Il ne tient qu’à toi de savoir si tu as la force et l’envie de revenir.

Ton amour du foot c’est de famille ?

Non, c’est un truc perso, un truc de potes. Entre 11 et 17 ans, on allait beaucoup voir jouer Manchester United. DĂšs qu’on pouvait on prenait le bus Ă  Wigan et hop ! D’ailleurs quand j’y pense c’est dingue de voir Ă  quel point les choses ont changĂ©. Avant tu pouvais te pointer le jour j, prendre ta place au guichet et tac ! t’y Ă©tais. Aujourd’hui tu ne peux plus te rendre au stade sans ĂȘtre abonnĂ© ou avoir dĂ©jĂ  rĂ©servĂ© ton ticket. Tout ça, ça peut te sembler con mais ça m’a portĂ©. Ça faisait partie de notre culture, de notre quotidien et ça a fait de nous ce qu’on est. Faut voir que moi je suis nĂ© en 71. A 11 ans j’ai portĂ© les toutes premiĂšres sneakers qui coĂ»taient plus cher que ce qu’elles coĂ»tent maintenant. Ma mĂšre me les avait offertes Ă  NoĂ«l. Ces chaussures symbolisaient tout l’esprit foot de l’époque, elles Ă©taient aurĂ©olĂ©es de la participation de Liverpool Ă  la Coupe d’Europe. A Wigan du coup t’avais 50 gamins qui montaient Ă  Manchester pour tirer du Lacoste dans la boutique de sportswear en vogue et qui revenaient ensuite frimer en arborant leur trĂ©sor aux pieds. Et tout le monde faisait : « Wouah, regarde ses pompes ! » A ce moment-lĂ  le nord de l’Angleterre Ă©tait en crise. Et tout ça tournait la tĂȘte des gars. C’était genre : « Ok, j’ai pas de fric mais mate : mes sneakers valent plus que ton costume ! » Et ça c’était un phĂ©nomĂšne qui n’avait lieu qu’en Angleterre. Enfin au mĂȘme moment le seul endroit oĂč il se passait sensiblement la mĂȘme chose c’était Ă  New York. On Ă©tait au dĂ©but des annĂ©es 80. Run DMC cartonnait avec « Adidas », leur ode aux sneakers qui faisait craquer les gamins. C’était bizarre, c’était la premiĂšre fois qu’on portait des chaussures de sport pour leur beautĂ© et pas pour courir. Donc voilĂ , la pop s’est Ă©prise du foot et ensuite la mode a suivi. Je ne suis pas sĂ»r qu’il y ait eu ça en France. Je ne sais pas, vous vous avez le rugby. Dirais-tu que chez vous cette connexion entre sport et musique s’est faite Ă  travers le rugby ?

Non, du tout. En France il y a une vraie passion pour le foot mais elle n’est pas connectĂ©e Ă  avec la pop music. Cette approche trĂšs sport de la pop semble spĂ©cifique Ă  l’Angleterre. Les mĂ©dias anglais, NME en tĂȘte, parlent souvent des groupes comme s’ils Ă©taient des Ă©quipes de foot disputant je ne sais quel compĂšt’. Comment l’expliques-tu ?

En Angleterre c’est normal que foot et pop soient liĂ©s car ce sont tous deux des cultures de rue. Il en va de mĂȘme aux Etats-Unis avec le basket et le hip hop : les gamins dĂ©barquent sur le playground, ils ont amenĂ© leur chaĂźne et le son rythme leurs parties tout l’aprem ! Et voilĂ  tout ça se met naturellement Ă  former un tout, dans lequel tu grandis. C’est pour ça que moi, maintenant, je vois tout comme un sport. Je parlais de ça l’autre jour avec Chris Martin. Je lui disais : « Toi, tu vois tellement chaque groupe comme un rival, tellement la pop comme une compĂšt, pour moi t’es un sportif. » Et c’est vrai, il a beau ne pas ĂȘtre branchĂ© sport, ni foot, je le vois : il agit comme un sportif, se servant de tout ce qui se prĂ©sente Ă  lui pour rebondir, s’amĂ©liorer, gagner. Je suis pareil. Moi, quand je monte sur scĂšne, clairement j’engage une bataille, un match


Entre toi et le public ?

Oui, mais d’abord avec moi-mĂȘme, une bataille pour essayer de m’élever.

Dans tout cela quelles furent tes premiers modÚles : des footballeurs ou des rockeurs ?

Des footballeurs car le foot est mon premier amour. J’écoutais dĂ©jĂ  beaucoup de musique Ă  l’époque mais je ne l’ai pas prise au sĂ©rieux avant d’avoir 16-17 ans


Pourquoi ? Faire de la musique te semblait plus inaccessible que jouer au foot ?

Oui car ce qu’il y a de beau dans ce jeu c’est qu’on n’a pas besoin de beaucoup d’espace ni de matĂ©riel coĂ»teux pour pouvoir y jouer. Je ne sais pas si vous avez ça en France mais nous on a un jeu intitulĂ© « 60 secondes » : une Ă©quipe de 2 ou 3 joueurs affronte un gardien, elle ne peut marquer que par une tĂȘte ou une reprise de volĂ©e et son dĂ©fi c’est de marquer un but en 60 secondes, puis deux, puis trois, etc. Franchement si t’arrives Ă  11 c’est que t’es balĂšze ! Il existe plein de petits jeux de rue de ce genre qui permettent de s’adapter Ă  une surface rĂ©duite et un petit nombre de joueurs. Et regarde, Maradona a appris Ă  jouer sur une putain de dĂ©charge ! Si tu peux jouer lĂ -dessus c’est que tu peux jouer partout.

Et toi, qu’en Ă©tait-il de tes talents ? Il paraĂźt qu’à un moment tu as envisagĂ© de faire carriĂšre


Oui, durant 4-5 ans, entre 11-15 ans, j’ai pensĂ© que faire ça pourrait ĂȘtre ma vie, mon avenir. J’avais j’ai rejoint le club de Wigan, une Ă©quipe pro locale. Ils Ă©voluaient en 3e division. Ils Ă©taient bons. Mais je crois que je n’avais pas assez confiance en moi Ă  l’époque. A 13 ans d’un coup tout ça devenait si sĂ©rieux, c’est dur de s’adapter. Je connais un gars avec qui j’étais, il a tenu et rĂ©ussi. Mais moi je me suis vite rendu compte que je n’étais pas assez bon, c’est comme ça. Souvent les gens qui rĂ©ussissent sont poussĂ©s par leur famille, qui les encourage, voire les insultes depuis le banc de touche, ce genre de connerie. Moi je n’avais pas ça.

Ton pÚre ne venait pas te soutenir ?

Il était mort (rires nerveux) !

Ah, j’ignorais


Or tu as besoin d’un pĂšre qui te guide. Enfin non, ce n’est pas que t’en as besoin mais ça aide. Bref, en tous cas je n’étais pas assez bon. Je manquais technique. En tant que gaucher je devais m’occuper de l’aile gauche mais je voulais ĂȘtre totalement libre. Si j’avais Ă©tĂ© dans un club qui permettait ça j’aurais probablement Ă©tĂ© meilleur, et ma vie en aurait Ă©tĂ© toute autre mais comme je me trouvais intĂ©grĂ© dans une Ă©quipe oĂč on quadrillait le terrain pour attribuer un rĂŽle prĂ©cis Ă  chacun je me sentais empĂȘchĂ©, Ă  l’étroit. Les mecs n’arrĂȘtaient pas de m’engueuler : « Restes lĂ , vas pas dans ma zone ! » Pour moi tout ça c’était pas du foot.

Tu t’es donc mis Ă  voir la musique comme quelque chose qui te permettrait d’assouvir tes besoins de liberté ?

Oui, comme je te le disais, la musique faisait dĂ©jĂ  partie de ma vie. A l’école chaque matin je chantais des priĂšres. J’ai toujours chantĂ©, mais je n’avais jamais pris ça au sĂ©rieux. Et voilĂ , une fois que le foot ne s’est plus dressĂ© sur mon chemin comme une Ă©vidence, j’ai commencĂ© Ă  expĂ©rimenter diffĂ©rentes choses et petit Ă  petit la musique m’a conquis.

Quel est le groupe qui t’a le plus inspirĂ© Ă  tes dĂ©buts ?

Hum, Ă  la fin des annĂ©es 80 il y a eu New Order, les Smiths, les Stones Roses, les Happy Mondays. Les Smiths et les Stones Roses, quels groupes merveilleux. Entre les deux mon cƓur balance. Mais je vais te dire Stones Roses. Je me rappelle que c’est Arthur McGee qui me les avait prĂ©sentĂ©s. A cette Ă©poque Ian (Brown, le chanteur, nda) Ă©tait encore DJ. Oui les Stones Roses Ă©taient super inspirants car ils semblaient venir du mĂȘme monde que nous, qu’ils faisaient une musique ambitieuse qui avait du cƓur et des couilles et qu’ils donnaient ce sentiment d’ĂȘtre un vrai gang. C’était gĂ©nial de voir leurs premiers concerts. Ça a vraiment marquĂ© un tournant dans ma vie, c’est lĂ  que j’ai vraiment dĂ©cidĂ© de faire ce que j’ai fait.

The Verve a triomphĂ© en 1997 avec son troisiĂšme album, Urban Hymns. La mĂȘme annĂ©e Radiohead faisait presque faisait plus fort avec Ok Computer. Te souviens-tu de ta rĂ©action en dĂ©couvrant ce disque ?

Radiohead est un grand groupe. Thom sait composer de bonnes mĂ©lodies. A l’époque il l’avait dĂ©jĂ  montrĂ© en enregistrant quelques morceaux super accrocheurs. Mais j’admire surtout Radiohead pour avoir su emmener un large public dans leurs expĂ©rimentations pop. Ok Computer est le super disque qui marque le point de basculement vers cette odyssĂ©e. Mais dans le sens oĂč Urban Hymns fut l’un des premiers disques Ă  utiliser Pro Tools nous aurions aussi pu l’appeler Ok Computer. Pendant l’enregistrement on avait deux de ces logiciels qui tournaient sans cesse pour pouvoir faire le son qu’on recherchait. C’était une pĂ©riode excitante. Les musiciens pouvaient tenter des choses qu’ils n’avaient jamais faites auparavant parce que la technologie venait d’ouvrir de nouveaux horizons.

Dans les annĂ©es 90, t’es-tu trĂšs tĂŽt senti en compĂ©tition quasi sportive avec tous ces groupes de la gĂ©nĂ©ration « Britpop » : Pulp, Suede, Radiohead, Oasis, Blur, Supergrass, Dandy Warhols, Divine Comedy ?

Oui, plus jeune je voulais absolument anĂ©antir toute forme d’opposition avec ma musique. C’était : « Tu vois, lĂ  c’est moi, ma boutique. Maintenant laisse-moi voir la tienne, oĂč est-elle ? »

Tu as encore cet Ă©tat d’esprit ?

Oui, et il le faut. J’ai toujours envie de voir qui est dans la place et de dire : « Ok, qui tu es, je m’en fous, tout ce que je sais c’est que je monte sur scĂšne aprĂšs toi », tu vois ?

Qu’il faut se battre pour gagner sa place sur le terrain ?

Oui, c’est la vie. Je parais moins hargneux que j’ai pu l’ĂȘtre car aujourd’hui j’ai une vie, des enfants, ces choses qui font que tu perds moins ton temps Ă  te comparer ouvertement aux autres, mais dans le fond rien n’a changé 

Tu es juste moins arrogant ?

Non, je le suis encore. Enfin arrogance n’est pas le bon mot, c’est plus une question de foi. Les gens disaient que Cantona Ă©tait arrogant parce qu’il dĂ©ployait le col de son maillot, tout ça, mais Ă  la fin de la journĂ©e qui Ă©tait le gĂ©nie ? Ce n’est pas pour rien qu’il est le seul joueur de l’histoire de Manchester United Ă  qui Alex Ferguson a dit : « Ok, tu peux porter ce qui te chantes » alors que le dress code de Manchester United oblige les gars Ă  porter veston et pantalon de flanelle dĂšs qu’ils se pointent sur un stade. Lui venait un futal blanc et chaussure de sport. Il y a donc une diffĂ©rence entre ĂȘtre arrogant et ĂȘtre conscient de sa valeur. Avec mon attitude je voulais communiquer ma confiance en mon propre potentiel et dĂ©masquer les imposteurs. Parce que plus tu traĂźnes dans le milieu de l’industrie musicale, plus tu te rends compte de toute la merde qui s’y trouve. C’est truffĂ© de profiteurs et de mĂ©diocres qui n’attendent qu’une chose : ta chute. Comme tu ne veux pas finir comme eux ces gens te forcent Ă  te battre et Ă  ne retenir que le positif. Je voulais rĂ©vĂ©ler ça. Au-delĂ  de ça, je ne pense pas ĂȘtre un connard arrogant. Regarde, lĂ  on est juste dans un pub toi et moi, Ă  discuter autour d’une biĂšre en toute dĂ©contraction, c’est plutĂŽt cool, non ?

En effet. Ton nouvel album est assez joyeux, entrainant, positif. Pour toi est-ce plus dur de faire un album comme ça qu’un album plus triste comme Urban Hymns ?

Hum, je ne sais pas si ce disque est joyeux, mais oui, je vois ce que tu veux dire, c’est un disque qui comporte pas mal de chansons remplies d’espoir


Ça donne l’impression que ce disque est taillĂ© pour les stades


Oui, c’est ce que le bassiste m’a dit. Disons que j’aime Ă©crire des chansons qui peuvent toucher le maximum de gens. J’aime sentir qu’elles ont ce potentiel. Un large pouvoir de sĂ©duction. Parce que leurs belles mĂ©caniques abritent toujours un grain de sable. Et mon but c’est d’amener les gens Ă  ce grain de sable. De les faire tomber dans ce piĂšge. Pour moi c’est l’ultime rĂ©compense. Ça a bien marchĂ© avec « Bitter Sweet Symphony ». Les gens Ă©taient dans le morceau bien avant que j’ouvre la bouche. AprĂšs je chante : « You’re slave to the money then you die ». Et quand tu chantes ça avec fiertĂ©, qu’un semblant de sourire peut se lire sur ton visage, que les violons t’enveloppent, que le beat t’attrape, voilĂ  tout est dit, tout est lĂ . A ce moment-lĂ  je pourrais presque dire n’importe quoi. T’es Ă  moi. Et c’est ça qui m’excite : faire des chansons fĂ©dĂ©ratrices qui te fassent rĂ©flĂ©chir, t’ouvrent l’esprit. Souvent la pop ou le rock sont des musiques sous Ă©valuĂ©es. Moi je continue de croire que c’est des super formes d’art


Tu veux continuer à travailler le rock comme un art populaire ?

Oui car c’est la meilleure forme d’art au monde. Aucune autre forme d’art ne vieillit aussi bien et ne supporte mieux la rĂ©pĂ©tition que la pop musique. Aucune. Un film a beau ĂȘtre bon, divin, tu ne le regarderas pas 50 fois. Mais si t’as achetĂ© Rubber Soul Ă  sa sortie dans les annĂ©es 60 et que depuis tu n’as pas cessĂ© de l’écouter hĂ© bien pas plus tard que cet aprĂšs-midi tu auras trĂšs bien pu remettre le vinyle sur ta platine et te dire : « Wouah ! ». Tu vois ?

Oui. Ton deuxiĂšme album solo, Human Conditions, est le moins pop-rock de ta discographie. Tu sembles y avoir abandonnĂ© cette idĂ©e de guet-apens mĂ©lodique pour t’autoriser un trip crooner soul symphonique. Quelque chose de nettement plus arty. Penses-tu que ce soit la raison de son relatif Ă©chec commercial ?

Je ne sais pas, peut-ĂȘtre !

Pour moi c’est un de tes meilleurs disques.

Pour moi aussi. Quelque soit le succĂšs qu’il ait ou non rencontrĂ©. Je sais que ce disque a quelque chose de spĂ©cial. Je l’ai toujours dit Ă  ma femme : « Je le sais. Tu verras. » Alors maintenant quand j’entends des mecs : « Oh man, Human Conditions wouah ! « Check The Meaning » wouah ! » Pour rire, j’ai envie de leur dire : « Mais mec, t’étais oĂč Ă  l’époque ? » Aujourd’hui on vit une pĂ©riode oĂč les gens ont besoin que les choses aillent vite. Ils ne prennent pas leur temps. Mais moi ça n’a jamais Ă©tĂ© mon dĂ©lire, encore moins sur ce disque.

Tu penses que ce disque vieillira bien ? Que de plus en plus de gens y viendront ?

Oh, oui, oui, oui. C’est un album qui a Ă©tĂ© fait en marge de son Ă©poque. Les gens sont peut-ĂȘtre donc plus Ă  mĂȘme de l’écouter et de le comprendre maintenant, avec le recul.

C’est sĂ»r qu’avec ces longs morceaux de pop-soul mystiques, Human Conditions n’est pas vraiment l’archĂ©type de l’album qu’on s’approprie comme ça, en deux secondes !

Oui, la premiĂšre chanson, « Check The Meaning », dure d’emblĂ©e 7 ou 8 minutes. C’est une de mes plus longues mais c’est aussi une des meilleures chansons. Le trip le plus saisissant que j’ai jamais composĂ©. J’ai de la chance car maintenant je peux composer sans me soucier des impĂ©ratifs commerciaux. Si mon nouvel album se vend mal tant pis.

Tu es Ă  juste plus d’argent


Picasso a dit que son rĂȘve Ă©tait d’ĂȘtre un bohĂ©mien avec un million de pounds en banque parce que ce million lui permettait d’ĂȘtre un putain de bohĂ©mien. On peut tous ĂȘtre bohĂ©mien mais alors comment faire quand on veut une biĂšre et payer l’addition ? Je me suis toujours souvenu de cette phrase. LĂ -dessus je suis d’accord avec Picasso. Et oui, moi maintenant moi ça va, je suis un peu hors concours. Ça fait longtemps que j’ai quittĂ© de casino de MontĂ© Carlo, des jetons plein les poches. J’ai achetĂ© la maison, le vin, etc. Je ne m’inquiĂšte donc plus pour ma vie. Je me contente de faire mon truc, comme quand j’étais gosse, que je n’avais rien et rien Ă  perdre.

Ça n’a pas l’air si simple. Par exemple Ă  l’époque de Human Conditions, quand le disque se vendait mal et que les mĂ©dias te boudaient, tu as dit que le soutien de Chris Martin (qui l’a pris en ouverture de quelques concerts de Coldplay, prĂ©sentant Ă  cette occasion « Bitter Sweet Symphony » comme « la meilleure chanson jamais Ă©crite chantĂ©e par le meilleur chanteur du monde ») t’a permis de pouvoir ĂȘtre de nouveau toi-mĂȘme. C’est une phrase lourde de sens


Oui, il fait partie de ces personnes qui m’ont vraiment aidĂ© durant cette pĂ©riode. Je lui en serai toujours reconnaissant. Parce que tu sais en Angleterre la presse musicale c’est un flĂ©au : quand elle te dĂ©couvre une faiblesse, parce que tu as perdu ton groupe, ou je ne sais quoi d’autre, alors ils s’engouffrent dans la brĂšche pour t’achever. Beaucoup ont essayĂ©. Mais je suis encore lĂ .

Une derniÚre chose : connais-tu le groupe The Eighties Matchbox B-line Disaster ?

Oui.

Quand je les ai interviewĂ©s il y a 7 ans le chanteur m’a Ă©crit ça pour toi


Sept ans !

Oui, et je lui avais promis de te le transmettre. Tu vas voir c’est assez drîle


(Il lit) Oh je suis donc apparu dans quelques-uns de ses rĂȘves ?! C’est super, adorable.

Garde-le, c’est pour toi.

Ah, merci. Content de t’avoir rencontrĂ©, mec.

Clip de “Are You Ready ?”

Myspace de Richard Ashcroft

Site officiel de Richard Ashcroft

RPA & The United Nations of Sound sur Deezer

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