IDAHO « YOU WERE A DICK »

20 juin 2011. 15h. Ah, ces quelques secondes où la vie semble tenir à un fil(m), où le désir rencontre le résultat et semble régir un tant soit peu quelque chose dans ce merdier, qu’elles passent vite pour faire place au travail et à l’envie de préparer le futur moment où l’on pourra jouir à nouveau de l’exaltante « connexion » de tenir le poisson ! Mais là je viens de lire les réponses de Jeff Martin aux questions que je lui avais mailées pour la parution de You Were A Dick, le huitième album de son « groupe » Idaho. Je les attendais depuis deux semaines. (J’avais mordu à ses hameçons, allait-il mordre aux miens ?) J’en suis ravi. Il l’a fait, m’adressant même un « Thanks Sylvain !!!!! » final aux points d’exclamation en forme de clés Télérama. Alors pour quelques secondes encore, pour l’Amoureux (solitaire), tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.

Oh, j’apprendrai bien vite que je ne suis pas seul à avoir fait mouche ! Faire comme si bien sûr, mais ne pas être dupe. Quelque part il y a toujours quelqu’un qui n’en pense pas moins, n’aime pas moins, ne bosse pas moins. Le savoir mais le reléguer loin en soi. Fixer sa cible, son entretien comme une question de vie ou de mort. Un entre-soi. Mais j’apprendrai bien vite que Bayon de Libération a lui aussi réalisé une belle interview de Jeff Martin. Je dis ça, j’ai aussi vu que Popnews en avait fait une, je ne suis pas vraiment sûr d’avoir envie de la lire, mais celle de Bayon, je n’ai pas pu y couper. Parce que Bayon c’est Bayon. Plus qu’un critique, un écrivain, un vieux de la vieille, grand styliste et sondeur d’âmes, juste adorateur de Manset, Christophe, Bashung, Murat. Je dis « belle », je n’avais pas encore lu son interview. Je savais qu’elle le serait.

J’interroge rarement les artistes sur leurs parents. Sans trop savoir pourquoi, ça ne m’apparaît jamais comme le truc à demander. Après cet entretien je me suis aperçu que je n’y avais une fois de plus pas pensé. Je m’en voulais. Là, pour le coup, ça m’intriguait. J’ai mailé Sean de Talitres, le label d’Idaho en France. Il m’a sorti un texte où Jeff raconte. Richard Martin, 76 ans, était architecte, Lynda Jeffrey, 72 ans, mère au foyer. La famille vivait bien du salaire du père et bénéficiait du pactole que le grand-père maternel avait fait en montant une usine de bouteilles pour Coca. En 96 la mère quittera le père, s’installant en Provence où elle renouera avec ses intérêts d’étudiante (psychologie, spiritualité) en s’occupant de résidences d’artistes, laissant le père construire des maisons et se passionner un temps par l’exploitation d’une vigne de cabernet.

La provenance de ce texte ? Une réponse à une question de Bayon. Réponse qu’il n’a pas publiée. Vu la chute, ça commençait bien. Alors j’ai lu. J’ai lu le beau baratin d’un Bayon excellant à décrire son « idée d’Idaho » en « entité californienne » « épanouie d’épuisement » « éloge vivant de la langueur placentaire et du fatalisme ondulatoire », « idéal binaire » « psyché-blues bleuté » « en pleine forme spectrale » « cosmo-métaphysique digne des films de Terrence Malick » avec à bord Jeffrey Martin en prince « esthète de l’affaissement », triste sire vivant reclus avec son chien dans « sa demeure 1950 » sur le bout de colline de Laurel Canyon qu’ « il a eu le privilège de dénicher vers 1990, quand le terrain ne valait rien ». Rien que de lire ça, you were addict. Après j’ai découvert les réponses aux précieuses questions que je n’avais pas osées/pensées poser.

Comme beaucoup de groupes le nom d’Idaho a été trouvé pour les besoins promotionnels du label qui les avaient signés (Caroline Records). L’idée est de John Berry. Le co-équipier d’alors (guitare, feedback) a demandé à un ami s’il pouvait reprendre le nom de son défunt groupe, Iowa. Il leur a conseillé de s’appeler Idaho parce que c’était pareil. « Un autre Never-never land », acquiesce Jeff. Comme beaucoup de songwriters qui comptent Jeff voyage en solitaire, immobile. « Mon problème crucial, avoue-t-il, c’est la relation sociale. Vers 7 ans, j’ai été pris de timidité. Jusqu’au handicap. A ne pouvoir lire une ligne en classe. » Le problème ne s’est pas arrangé. Aujourd’hui, à 47 ans, il compose seul, ne donne pas de concerts et craint de pouvoir se retrouver « piégé dans la relation amoureuse ». En vertu de ça il voit un psy et mène une vie « solipsiste ».

Là-dessus on ne s’étonnera pas du sujet phare de ces nouveaux morceaux, dont la plupart, triptyque final excepté, sont des développements de musiques trouvées pour le cinéma ou la télé : le mirage amoureux. « What Was What ? », qui clôt l’album en mode flashback, parle d’une femme longtemps convoitée avec qui il pensait enfin « entrer dans le vif » l’an passé et fiasco. Mais banco : une chanson. Et tout est comme ça. Jeff : « En 2006, j’ai eu une relation intense avec une femme qui était la personne idéale pour panser mes plaies d’enfance. En novembre on a rallié une maison vide appartenant à ma mère aux Baux-de-Provence. Et là, j’ai connu une douce dépression, un enfer à essayer en vain de m’unir à elle. Cette relation a donné le meilleur de Dick, preuve que ma musique est un instinct de survie. » Et que tu ne fus jamais qu’une bite, après tout.

« tout ce qui nous fait peur nous est reflété par le monde extérieur »

Bonjour Jeff. Pour commencer, peux-tu me dire quel jour nous sommes, à quelle heure, en quel lieu et ce que tu faisais avant de répondre à cette interview mail ?

Je suis dans ma maison à Laurel Canyon, perchée dans les hauteurs de Los Angeles, Californie. Nous sommes le vendredi 17 juin, il est 10h21. Ce matin j’essayais de mettre Idaho sur Bandcamp.com pour pouvoir y vendre le nouvel album. Être ta propre maison de disques c’est un sacré boulot. Mille mercis à Sean du label Talitres de sortir mon nouvel album en Europe !

Cet album, You Were A Dick, est le 8e album studio d’Idaho et tu l’as enregistré toi-même dans le studio que tu possèdes à Laurel Canyon. Peux-tu me dire à quoi ressemble l’endroit et pourquoi tu as voulu faire ça là-bas ?

Je crois que toutes sortes de gens vivent ici. Mais il y a aussi une assez longue tradition rock à Laurel Canyon. Neil Young, Joni Mitchell, the Mamas and Papas, Jimi Hendrix, Jim Morrison, Janis Joplin et plein d’autres y ont vécu. J’y ai une petite maison une assez grande propriété. C’est isolé, un peu magique. J’y ai enregistré au moins 6 disques d’Idaho et je vais sans doute y vivre le restant de mes jours.

Six années ont passé depuis ton précédent disque, The Lone Gunman. Tu n’avais jamais mis autant de temps à sortir un nouvel album. Cela signifie-t-il que You Were A Dick fut plus dur à faire que ses prédécesseurs ?

Non, c’est juste que ces 10 dernières années je me suis surtout attelé à faire de la musique de films et d’émissions de télé et qu’en parallèle ma vie personnelle était très compliquée… Aussi plein de pépins me sont tombés dessus, notamment un gros glissement de terrain qui a saccagé mon studio d’enregistrement, et un petit problème de fuite d’eau persistant dans le toit. Ça m’a rendu malade pendant près de 2 ans. Mais mon manque de pot a heureusement pris fin ! Je promets que je ne mettrai tant de temps pour faire le prochain disque !

You Were A Dick n’est donc pas l’épitaphe d’Idaho ?

Non, pas du tout. Ce n’est définitivement pas le dernier disque d’Idaho.

Ni une compilation de chansons rares ou non enregistrées comme sur We Were Young And Needed The Money qui, sorti 2002, courrait entre 1992 et 2000 ?

Non plus.

On a déjà dû te le dire : You Were A Dick est un super titre d’album. D’où vient-il ?

En fait la musique de la chanson « You Were A Dick » provident d’une BO que j’ai composé l’année dernière pour un film intitulé Almost Perfect. Comme la plupart des chansons d’Idaho, j’écris les paroles sans trop réfléchir. Je crois que je pensais juste à tous les gens qui m’ont laissé tomber, tous ce gens qui, chacun à leur manière, se sont comportés comme de complets trous du cul avec moi, mais que je pardonne maintenant. Car j’ai bien sûr réalisé que parfois je m’étais moi aussi mal conduit, donc voilà, peut-on se pardonner ? Et bla bla bla ! Ce titre formule ça de manière un peu brutale, mais il y a d’autres chouettes manières de l’interpréter.

Sexuellement par exemple, genre (hu)man after all ?

J’aime que les textes puissent être perçus de différentes manières selon, par exemple, l’humeur dans laquelle tu te trouves. Mais non, rien de sexuel là-dedans, du moins je ne crois pas !

You Were a Dick est un album court. Là où la plupart alignent 12 titres en 45 minutes lui en aligne 14 en 37 minutes. Néanmoins les albums se rapprochent de plus en plus de ce format. Ce fut le cas par exemple des derniers Tricky et Radiohead. Etait-ce un choix de faire court et penses-tu qu’en 2011 ce n’est plus pertinent de faire des disques de 45 minutes voire 1h ?

Sa concision tient surtout au fait que je suis super exigent sur ce qui mérite de finir sur un disque. Il aurait pu durer 50 minutes mais pour moi les chansons supplémentaires (il y en a 5 et elles figurent sur le disque si on l’achète sur le site du label Talitres – nda) ne trouvaient pas leur place. Mais ce n’est pas grave. J’aime les disques courts. 30 minutes, c’est parfait !

A ce propos, as-tu écouté le dernier Radiohead, The King of Limbs ?

Non, mais je dois dire que je suis impressionné par leurs textures sonores. Je les ai vus en concert il y a quelques années, c’était très très bon et Dieu que Thom Yorke sait chanter ! Je trouve juste leur musique un peu trop déprimante, sérieuse et auto-complaisante pour moi. Mais je suis sûr que les gens pourraient en dire autant d’Idaho !

Sauf que tes chansons parlent souvent du soleil. Parfois j’ai même l’impression que la triste sensualité qui s’en dégage, tout comme ses penchants bossa, provient du poids de ce soleil. La Californie (son climat, ses paysages) sont-ils une grande source d’inspiration pour toi ?

Oui, définitivement ! Je suis grandement inspiré par la lumière d’ici. Et les paysages.

Les titres de tes chansons ressemblent souvent à ceux de toiles ou de poèmes naturalistes. En marge d’Idaho pratiques-tu la peinture ou la poésie ?

Non, mais j’envisage ma musique ainsi, ce qui explique un peu pourquoi j’aime travailler seul, comme le ferait un peintre ou un poète.


Dans tes disques l’enchainement des morceaux semblent toujours obéir à un ordre précis, comme si tu montais chaque morceau les uns par rapport aux autres comme les scènes ou les plans d’un film. Avec deux parties, l’une qui s’étend de la plage 1 à la 8 et qui contient deux courts instrumentaux (« Impaler », « The Serpent and the Shadow »), et l’autre qui s’étend de la plage 9 à la 14, You Were A Dick n’échappe pas à cette règle. Peut-on y voir l’influence de ton amour du cinéma ?

Pourquoi pas, oui. J’ai toujours été fasciné par le cinéma. Je filme des saynètes sur à peu près tout ce qui constitue ma vie depuis le milieu des années 80.

En 2010 tu as d’ailleurs sorti ton premier court métrage, The Serpent and the Shadow, sélectionné cette année-là Manhattan Film Festival. Comment en as-tu eu l’idée ?

Début 2009 j’étais au festival du film de Sundance pour Art & Copy, un documentaire dont j’avais réalisé la bande-son. J’y ai vu plein de courts métrages et ça m’a donné envie de faire le mien. Durant l’été 2009 je me suis donc tout naturellement assis et j’ai commencé à écrire le scénario de mon film comme je le fais pour les textes d’Idaho, laissant le stylo courir sur la page et voir où ça me menait. J’ai fini par écrire quelque chose sur l’idée que tout ce qui nous fait peur chez nous ou ailleurs nous est reflété par le monde extérieur, ce qui est un peu le concept de l’ombre selon Carl Jung (mort en 1961, ce psychiatre suisse est considéré comme le premier à s’être écarté des thèses de Freud en créant une psychanalyse analytique où la libido, désexualisée, est envisagée comme une énergie vitale – nda).

A quoi ressemble le film ? Joues-tu dedans ?

J’en suis l’acteur principal. Il n’y a pas de dialogue. La force du film tient dans ses images, son atmosphère. Comme pour les disques d’Idaho, les réactions sont très variées. La plupart des gens disent qu’ils n’y comprennent rien mais qu’ils aiment bien l’ambiance et d’autres disent qu’ils sont vraiment rentrés dedans ! Il a actuellement été montré dans trois festivals de cinéma. Je veux bientôt faire un long métrage. C’est une sacrée charge de travail, un vrai défi, mais aujourd’hui je ne peux tout simplement plus ignorer mon envie de faire des films. J’espère que je vais trouver le temps de m’y mettre, tout en continuant la musique.

Il paraît qu’en 98 tu avais songé à arrêter Idaho pour te consacrer exclusivement à la composition de la musique de film ou de programmes télévisuels. Est-ce vrai ?

Non, je n’ai jamais été si emballé à l’idée de faire de la musique pour le cinéma ou la télévision. Je n’aime pas travailler sur les projets des autres. Ça me rend très nerveux. J’ai seulement pensé que ce serait un bon moyen pour gagner de l’argent.

Et vis-tu de ta musique ? As-tu la chance (ou la malchance) de pouvoir passer tout ton temps à y penser et à en faire ou as-tu autre chose pour subvenir à tes besoins ?

J’ai gagné pas mal d’argent en faisant de la musique pour des émissions de télé mais j’ai en effet une autre source de revenus, un petit héritage qui me permet de passer le plus clair de mon temps à créer. C’est assurément à la fois une bénédiction et une malédiction mais je ne peux rien faire pour changer ça. J’ai eu besoin de travailler pour gagner ma vie durant une courte période, durant disons dans les premières années de ma vingtaine, et je me suis bien débrouillé à l’époque donc je ne pense pas que ce serait un vrai souci si je devais à nouveau batailler pour gagner ma vie.

Tu es connu des amateurs de rock pour avoir développé un son basé sur des guitares ténors à quatre cordes. Il paraît que tu en possèdes d’ailleurs plusieurs comme ça, spécialement conçues pour toi. Comment en es-tu venu à jouer sur quatre cordes au lieu de six et de quelle manière cela t’a-t-il permis de donner une griffe particulière à la musique d’Idaho ?

En 1992, juste avant que John Berry et moi ne commencions ce qui deviendrait les premières chansons d’Idaho, j’avais commencé à gratouiller sur une acoustique où deux cordes manquaient. Je n’avais jamais aimé les guitares normales. Je n’y trouvais pas mes marques. Mais une fois que l’instrument n’avait plus que quatre cordes, je trouvais ça tout de suite plus facile pour jouer et les accords que je trouvais étaient naturellement « non conventionnels ».

Depuis The Lone Gunman en 2005 tu ne construis plus tes chansons autour des guitares mais autour de claviers. Pourquoi ? Penses-tu un jour revenir aux guitares ?

Je pense qu’il y a ce qu’il faut de guitares sur You Were A Dick mais je vois ce que tu veux dire. Ça ne repose pas vraiment sur les guitares ! Disons que je m’en étais lassé ces dernières années. Surtout que ça demande de sacrés efforts pour enregistrer correctement une guitare. J’explorais donc une nouvelle manière de faire. Mais oui, je suis enfin sorti de ma période « anti-guitare » ! Je veux les remettre au centre de ma musique, ce que je ferai dès le prochain album.


Year After Year, le premier album d’Idaho est sorti en 1993, en pleine période « grunge ». Or votre musique n’a, à juste titre, jamais été considérée comme telle. Les critiques ont d’ailleurs vite trouvé une autre étiquette pour votre style de musique, celle de « slowcore » (également appelé « sadcore », ce pseudo courant musical apparu au début des années 90 qualifie indistinctement des groupes anglais et américains qui pratiquent un rock abattu et neurasthénique censé s’opposer à l’énergie fruste et débraillée de Nirvana et de Pearl Jam). Plein de groupes ont alors été désignés comme « slowcore ». Comment as-tu réagi à cela ?

Je me suis toujours méfié de ces histoires d’étiquettes musicales, qui plus est de celle-ci. Regarde, par exemple, un groupe comme American Music Club a lui aussi été qualifié de « slowcore ». Idaho a-t-il déjà sonné comme American Music Club ? Donc non, je ne pense pas que les mots « cœur » et « lent » conviennent à Idaho, mais je peux comprendre ce besoin de classifier les choses.

Un jour un critique français (Bayon de Libération) a dit qu’il voyait un crâne dans le paysage de la pochette de Year After Year. Y avez-vous glissé cette image ? Sinon arrives-tu tout de même à voir ce mystérieux crâne ?

Non, pas de crâne en vue. Mais je devrais en parler à John Berry. C’est lui qui avait trouvé cette carte postale qu’on a utilisée pour faire la pochette du disque.

Parlons de John Berry. C’est en binôme avec lui qu’Idaho est né en 91. Il y était guitariste. Pourquoi a-t-il fini par quitter le groupe en 94 ? Etait-ce dur de continuer Idaho sans lui ? Pourquoi est-ce néanmoins avec lui que tu as décidé de créer le label Idaho Music en 98 ?

John a toujours eu un problème de drogue et quand on a été signé chez Caroline Records en 1992 il s’est remis à l’héroïne. Dans ces conditions, il m’était devenu impossible de travailler avec lui. Je lui dois beaucoup, musicalement il m’a beaucoup apporté, mais quand il est parti je n’avais plus besoin de lui pour faire de la musique. Vers la fin des années 90 il s’était sevré et il m’a proposé de m’aider à sortir les disques d’Idaho par moi-même. Nos vies semblent destinées à se croiser. On est de nouveau en contact. Là il m’aide un peu sur un documentaire autobiographique que je suis en train de faire sur la place que la musique occupe dans ma vie.

J’ai découvert Idaho en 2008, après que le label Talitres m’ait envoyé Alas, ton album de 97 qui sortait enfin en France, couplé avec The Forbidden EP. J’ai adoré The Forbidden EP – Alas, son atmosphère de mirages sablés, ses morceaux comme « Bass Crawl », « Scrawny ». Peux-tu m’en parler, me dire comment tu les as faits, ce que tu voulais atteindre avec eux ?

J’aime beaucoup ces deux disques. J’aime les spécificités de chacun de mes disques mais Alas est probablement mon préféré. 97 était un nouveau départ pour Idaho. C’était la fin du groupe en tant quatuor (avec Dan Seta, multi-instrumentiste, Terry Border, bassiste, Mark Lewis, batterie – nda), il n’y avait plus que moi et Dan Seta. Ces deux disques présentent donc l’essence d’Idaho. Ils sont très simples dans leurs arrangements, leurs textures et leur production. A l’époque j’avais décidé de mettre fin à mes consommations habituelles de drogues et d’alcool. Je sais que ça n’est pas très « rock and roll » à admettre mais je dois être beaucoup trop sensible pour vivre comme la plupart des gens vivent. C’est peut-être lié à la manière dont ma conscience et mon système nerveux sont connectés, mais tout ça ne m’allait plus. Je découvrais donc une vie plus saine.

J’ai appris que Melissa Auf Der Maur, l’ex-bassiste de Hole et des Smashing Pumpkins, assurait les quelques contrechants d’Alas, rôle confié à Eleni Mandell sur You Were A Dick. Pourquoi aimes-tu t’entourer de voix de femmes ? Et comment as-tu rencontré Melissa ?

Je l’ai rencontré en 96. J’étais allé seul à un restaurant japonais et je me suis retrouvé à côté d’elle au sushi bar. J’ai commandé du foie de lotte (autrement appelé le foie gras de la mer – nda), et d’une certaine façon ça a lancé la discussion. Là-dessus on est vite devenus amis. Et j’ai trouvé qu’elle avait une belle voix, particulière, intéressante. Ce n’est pas mon cas. J’ai un chant fragile. Je me dis souvent que j’aurais tout intérêt à le marier avec un beau contrechant de mon choix. Comme en plus j’avais le sentiment que je me sentirais à l’aise si je travaillais en studio avec elle, voilà, je lui en ai parlé et ça s’est fait comme ça. Pareil avec Eleni Mandell (depuis 1998, cette auteur-compositeur-interprète californienne a sorti plus de 10 albums dont le style folk rock indé, genre Suzanne Vega en moins miellou-miellou, lui a valu d’être décrite en 2001 comme « la meilleure artiste non encore signée par une major » par le journal The New Yorker – nda).

Souvent tu marmonnes tes textes au cœur de la musique et on ne  les comprend donc pas trop. Les paroles de tes chansons n’en sont-elles pas moins importantes ?

En fait pour moi les textes ne sont pas très très importants. Je veux dire, j’ai le sentiment d’avoir le truc pour savoir quand mes textes passent du grand n’importe quoi à quelque chose qui semble avoir une sorte de signification inhérente, mais ce qui compte pour moi c’est surtout que le chant se fonde dans la musique. Si je me mettais à articuler mes textes je pense que ça deviendrait ridicule. Et dans le rock n’est-ce pas normal qu’on ne comprenne pas trop les paroles ? Je peux te citer un nombre incalculable de groupes dont les textes sont encore moins audibles que les miens.


Qu’écoutes-tu ? Suis-tu certains de tes contemporains, comme Eddie Vedder et Thurston Moore, qui viennent de sortir des disques solos acoustiques (Ukulele Songs pour le leader de Pearl Jam et Demolished Thoughts pour celui de Sonic Youth) ?

Non, je ne suis pas ce que font ces deux gentlemen, mais j’aime certaines choses de Sonic Youth. Et j’aime des groupes d’aujourd’hui, comme Hammock, Benoit Pioulard, Antlers, Atlas Sound et pleins de chansons d’autres groupes. Avec iTunes c’est si facile de découvrir tout ça…

Quel est le premier groupe qui t’a rendu fou et donné envie de faire de la musique ?

Ce n’est pas très original mais c’était sans doute les Beatles. Mais même sans cela faire de la musique m’excitait de depuis tout jeune. A 2 ans je jouais déjà des petites choses sur grand piano Steinway de ma grand-mère, que j’utilise toujours aujourd’hui.

En France certains journalistes te décrivent souvent sans plus d’explication comme « le yuppie de Californie », ce qui m’intrigue. Qu’as-tu en commun avec un yuppie ?

Euh, je n’ai rien en commun avec un yuppie, du moins je ne pense pas !

Malgré 20 ans au sein Idaho tu restes assez méconnu. Qu’est-ce qui te pousse à sortir encore des disques sous ce nom et te satisfaits-tu de ton petit noyau de fans ?

Je ne vois aucune raison de changer de nom. Ce n’est pas un nom incontournable par ici et Dieu sait qu’avoir un nom qui claque bien aide à faire parler de vous dans les médias, n’est-ce pas ? Mais j’aime la manière dont Idaho s’inscrit sur mes disques. Parfois je souhaiterais qu’Idaho soit un peu plus populaire mais si c’était le cas je devrais sans doute prendre tout ça plus au sérieux. Or je sais que ma musique ne s’adresse pas à tout le monde. Elle demande beaucoup d’écoutes avant d’être comprise. Et comme il y a une part de moi qui veut qu’on la laisse tranquille…

En 91 le cinéaste américain Gus Van Sant sortait My Own Private Idaho (avec River Phoenix et Keanu Reeves). Est-ce là l’origine du nom d’Idaho, trouvé en 92 ?

Non, même si j’ai vu ce film. Mais ce titre traduit très bien l’humeur de ma musique !

Photo 2 : crédit Lara Porzak

Photo 3 et 6 : crédit Jeff Martin (shooting du film The Serpent And The Shadow)

Photo 4 : crédit Guillaume Sautereau


6 réponses
  1. sylvain
    sylvain dit :

    Salut Véro !
    Oui, as time goes by tout ça ne s’arrange pas héhé.
    C’est vrai que dans Libé Bayon l’a rendu à son image : excès de sérieux et de cafard.
    Or dans les réponses que Jeff m’a faites il y avait plus d’enthousiasme et même des smiley et des points d’exclamations.
    Mais attention, au risque de casser le trip, j’ai pas l’adresse du gars hein, je suis juste passé par son RP.
    Biz

  2. ludo
    ludo dit :

    Merci Sylvain pour cet entretien.
    Je cultive aussi une douce obsession pour Idaho. Ce dernier album m’a demandé plusieurs écoutes avant que je n’en tombe totalement amoureux.
    Quel sens du détail chez Martin, quelle finesse de trait !

    J’ai eu par ailleurs la chance de le voir live, en février 2008, à Lyon sur une péniche (!), le Sirius. Accompagné d’un batteur et d’un bassiste, Jeff le perfectionniste s’est longuement battu avec la technique pour avoir un son correct dans cet espace réduit. Il a finalement interprété/habité/vécu ses morceaux avec une puissance émotionnelle rare.

    Une autre chouette chronique de mon collègue Paul-Ramone sur le site Pinkushion, auquel je collabore :
    http://www.pinkushion.com/Idaho-You-Were-a-Dick

  3. sylvain
    sylvain dit :

    Salut Ludovic,
    Merci pour ton commentaire et ton ressenti de la chose, anecdote comprise !
    Je ne l’ai jamais vu sur scène… je vais aller lire la chronique de ton « collègue ».
    A+
    Sylvain

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  1. […] Ce nouveau disque, le huitième, il l'a composé dans la durée, reclus sur les hauteurs friquées de LA à Laurel Canyon, ex lotissement pour stars du show-business où se sont cotoyés Morrisson, Young, Hendrix, Joni Mitchell, ou encore Janis Joplin. Tel un Howard Hughes de la musique, Martin a pris son temps pour ciseler une musique qui lui est propre, qui tient de la déambulation, de l'ondulation, du frémissement. Inspiré par les paysages californiens et son soleil, les mélodies s'égrènent, lumineuses et mélancoliques, spleen et Idaho. A 47 ans, il n'est plus attiré par la lumière des projecteurs, par la vitesse de notre société hypermondialisée, il fait l'éloge de la lenteur comme perdu dans un songe ouaté et protecteur. "Je vis une vie "solipsiste", mon problème crucial est celui de la relation sociale" avoue-t-il à Bayon dans Libération. "Je sais que ma musique ne s'adresse pas à tout le monde, elle demande beaucoup d'écoutes avant d'être comprise" souffle t-il à Parlhot. […]

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