IGGY POP

iggy pop après 2

9 mai 2012. 18h30. Hôtel 5 étoiles Le Bristol. 8e arrondissement de Paris. « Blablabla » comme feraient Katerine et Iggy. On (moi et des journalistes) est à la conférence de presse d’Iggy Pop pour la sortie ce jour d’Après, album de reprises de standards anglo-saxons et français. Son 17e album studio, « si on compte Kill City, un album absolument formidable  qui est souvent oublié ». Tout ça en présence d’Iggy et d’un speaker qui le présente comme s’il avait devant lui de sombres ignorants que l’opé de vente-privée.com (le distributeur) aurait pris dans ses filets, avec son cadre splendide, son icône rock et son buffet champ’ d’après alors que « Non, on est là pour Iggy Pop mec et on veut lui parler alors abrège ! »

Mais non, le gars nous raconte qu’il a interviewé Iggy à Miami en 99 pour Rock & Folk, qu’au dernier moment ça avait failli pas se faire mais qu’avant de partir, il les avait vu tout penauds, lui et le photographe, et crac il avait décidé de les prendre en caisse pour faire l’entretien chez lui (à la clé : une visite de la ville). Le gars précise qu’il avait soumis Iggy à un Discorama, concept d’article qu’il avait proposé quelques années plus tôt à R & F (wouah, on a l’inventeur du Discorama !) qui « consiste à laisser les musiciens se raconter eux-mêmes à la simple évocation de leur discographie » et qu’ils avaient beaucoup parlé de Piaf, de Paris. Comme quoi, Iggy a toujours eu un attachement particulier à la France.

D’ailleurs il nous raconte qu’Iggy Pop a dû faire la couv de R & F une bonne dizaine de fois, que depuis qu’il a reformé les Stooges c’est en France qu’ils ont le plus joué et blablabla. Non, mais il va surtout là où il peut encore fourrer, Iggy Pop, et la France lui ouvre grand ses miches donc bon… ! C’est comme ça, on a toujours eu ce complexe d’infériorité face aux américains. Je me rappelle ce que Zemmour avait dit de Manœuvre quand il était venu parler d’un de ses livres chez Ruquier : « vis-à-vis de l’Amérique, l’Angleterre et du rock », il a « une logique de colonisé », parce qu’il dit : « on était très en retard et les grands américains nous ont sauvé. Mais à l’époque en France, il n’y avait pas que l’accordéon… »

Dans le livret de ce nouvel album où il chante « Et si tu n’existais pas », « La Javanaise », « La Vie en rose », « Les Passantes » et « Syracuse », Iggy nuance mais va dans ce sens-là. Il écrit qu’aujourd’hui « Tous les genres de pop musique reposent sur le beat », qui simule les « battements du cœur », l’ « excitation » mais qu’ « avant le blues » – donc le rock – « il y avait une autre forme de pop musique qui reposait plus sur le souffle et l’expression de l’émotion ». Et si dans ces musiques – bel canto, plain-chant, folk – il a naturellement repris beaucoup de chansons françaises c’est « parce que c’est la culture française qui a le plus fait front contre les attaques mortelles de la machine musicale anglo-américaine. »

Iggy and me Capture d’écran

Alors on pourrait se dire que, maintenant qu’on l’a profond, il nous passe de la pommade, le rockeux-queue, qu’après la gifle, la caresse, mais non, enfin pas seulement, au passage il remet aussi de la nuance dans ce monde binaire. Et c’est mieux quand ça vient de lui, l’homme de tes reins. Revenu de tout, il rend à César et montre son cœur : « Je suis aussi cynique que tous lascars de mon âge qui ont survécu, mais il est vrai que tu peux toujours rencontrer des gens spéciaux qui te rendent la vie supportable » (commente-t-il à propos de « Et si tu n’existais pas ») et « c’est vrai que sans amour rien n’a de sens mais à la fois l’amour est comme un mirage et peut-être un problème » (à propos de « La Javanaise »).

Donc si en plus le héros américain loue la chanson française (ce qu’il avait déjà fait dans son précédent disque, Preliminaires, s’inspirant de La Possibilité d’une île de Houellebecq et reprenant « Les Feuilles mortes » de Prévert), s’il siffle « Syracuse » comme un bon vin (« ce que je sens le plus dans cette chanson c’est l’idée de trouver l’amour dans les joies de la terre ») et s’il est la combinaison d’ « une jeune étudiante et d’un vieux mac » (comme il se définit dans le commentaire de sa reprise d’ « Everybody’s Talkin' ») alors là, c’est le pompon. Acculé par tant de grâces en un homme, l’animateur de la conférence de presse bafouille, sa voix tremble, sa gorge est sèche. Il les a petites. J’ai honte pour lui.

Il incarne ce monde d’avant, celui où les rock-critics, comme ils s’appelaient chez R & F, pouvaient passer pour des « rockers de robe », comme les nomme l’ex Rock & Folkeux Laurent Chalumeau dans son premier roman, Fuck, en opposition aux « rockeurs d’épée » (« faute de pouvoir vivre le Rock », les premiers « écrivent leur impossibilité à le faire »). Il incarne cette époque où le rock était un ordre, une cause, une idéologie et où, de fait, être rock-critic (mais pas Rock-critic), écrire « sur » le rock (et « sous » le Rock) c’était comme être rock soi-même parce qu’ils étaient qu’une poignée à le faire, avoir la culture, recevoir les « skeuds » et se faire inviter là-bas pour pouvoir papoter avec leurs zic-dolls.

« Ôtez-lui tout ça, notre homme n’est plus qu’un plouc anonyme. Un rocker sans sa tenue, c’est comme Zorro en civil : Don Diego de la Vega. Une couille molle comme les autres. » (Chalumax, Fuck, again) J’irai plus loin : aujourd’hui, sans tout ça c’est une couille molle plus molle que les autres. En 2012, le rock n’est plus dans le rock, le critique (surtout rock) ne pèse plus, on voit que c’est juste un fan, nu. On n’en a donc rien à faire de son affaire avec Iggy. Les rêves des autres nous sont toujours fades, seuls les nôtres nous importent. Et oui, c’est pathétique de voir un type de plus de 50 ans continuer là-dedans et vénérer tellement un type qu’il se réduit au rôle de bigot, d’agneau. Le gars c’est Jérôme Soligny.

jerome soligny bye bye love

Mais le gars sans qui tout ça ne serait pas et qui se tait jusque-là, c’est Jacques-Antoine Granjon, 50 ans, petit-fils d’entrepreneur spécialisé dans la vente en gros de fins de séries et PDG de Vente Privée. Il a eu l’idée de distribuer de la musique via son site en 2004 quand il a vu le clip des « Beaux yeux de Laure » de Chamfort où il annonce, pompant le clip de « Subterranean Homesick Blues » de Dylan, qu’il est à la rue, sans maison de disques. Fort de ses opé précédentes avec Patricia Kaas et Cerrone, Granjon a appelé Chamfort et en 2010 grâce à son site il vendra 20 000 exemplaires de son disque, Une Vie Saint Laurent (5,50 euros), ce qui lui permettra de resigner avec une vraie maison de disques (Mercury).

« Iggy a vendu 45.000 exemplaires de Préliminaires, on aimerait dépasser ce chiffre », ajoutera-t-il, précisant ne pas faire de marge sur ce projet, dispo en téléchargement grâce à une autre société française, Believe Recordings. Et pour cause, pour lui « la musique est un moyen de créer de l’émotion sur le site » et de distribuer de plus en plus d’artistes pour se lancer dans la production de spectacles, éventuellement « en possédant des salles ». Quand il prendra enfin le micro en toute fin de conférence on aura droit à un exposé précis de ce que j’appelle la « sextoyisation publicitaire de la pop ». Son rôle de cadeau Bonux. C’est un type élu plusieurs fois businessman et homme de marketing de l’année qui parle :

« Nous on fait notre travail de distributeur, qui est d’essayer d’accompagner les artistes et on le fait avec les marques. Ça va en choquer que je dise ça, mais pour moi les artistes sont des marques. Ils attirent une audience, génèrent un désir et Iggy Pop est une marque exceptionnelle puisque c’est le désir absolu. Je crois que toutes les femmes adorent Iggy. Nous, en tant que distributeur, on va donc essayer de mettre son album en scène le plus qualitativement possible. On est allé le voir en Floride, on a fait un film, il est sur la porte de Vente Privée là, et c’est un petit chef d’œuvre. Iggy lit un livre sur la plage à Miami. Voilà, c’est des choses que les maisons de disques ne font plus et que nous on sait faire. »

« Aussi vous le savez, la vie n’est pas facile, les cd coûtent cher, nous on le vend à 7 euros (+ 2,50 euros d’envoi postal), donc on est sur des prix très bas, c’est pour ça qu’on touche un large public. Il y a autre chose, c’est que Carrefour et la Fnac ne peuvent pas vendre d’albums s’ils ne sont pas complètement formatés. Par exemple, Charlélie Couture voulait un boîtier de 50 centimètres sur 40. Ça, aucun distributeur ne l’aurait pris car ils n’ont pas de bacs pour les mettre. Nous, on l’a fait et on en a vendu 25 000 ex. On s’adapte à tous les formats. Là, on va faire Jean-Marie Bigard et s’il veut vendre une série de slips roses avec son album, on le fera. Cette créativité plait bien et c’est la force de Vente Privée. »

Iggy Pop 5

Avec 15-16 millions de membres dans huit pays européens et 2-3 millions de visiteurs/jour, le gars a le pouvoir. « J’ai un média plus fort qu’un média normal, explique-t-il calmement, parce que moi je viens à vous alors que pour les autres c’est vous qui devenez venir à eux » (Lagardère spirit). Et c’est la première fois qu’il associe au site un artiste international et aussi rock alors oui, il est fier. Comme Kronenbourg/Pression Live qui se paiera la star pour un concert privé au Casino de Paris (blablabla notre bière est une « icône » comme Iggy Pop car c’est « la bière du rock », « une marque vraie, authentique depuis 350 ans », blablabla, le sketch), Granjon est fier et s’emporte un peu sur cette histoire de slip. Mais que dire ?

Les temps changent – c’est le côté bizness de la force – mais j’aurai beau dire, que ce soit le concert au Casino de Paris ou la conférence au Bristol, je serai bien content d’en être et musicalement, journalistiquement et personnellement, j’en profiterai (in fine on sait plus qui encule qui, la vie quoi). Par exemple là pendant 33 minutes je vais enfin pouvoir poser 2-3 questions à Iggy Pop. Alors je vais pas me gêner et demander le micro autant de fois que je pourrai. Je suis pas seul. D’autres sont dans les starting block. Soligny vient de finir son speech et on est là comme des nanas devant une boutique avant le début des soldes. Prêts à se battre pour le « mic » et rire à chacun de ses rires. It’s free Igg’ time. FIGHT !

 « Tu veux me punir, c’est ça ? » 

 

iggy pop 5

 

Dans le livret de l’album, expliquant pourquoi vous avez repris « Les Passantes » de Brassens, vous dites que, comme n’importe quel homme, vous êtes sans cesse torturé et ragaillardi par la beauté des femmes et que cela conduit à un cercle de défaites et de résignations. Une femme pourrait-elle vous suffire ?

Oui, une belle femme qui est assise juste en face de vous (rires) ! (A sa compagne, Nina Alu, nigéro-irlandaise et ex hôtesse de l’air qu’il fréquente depuis plus de dix ans et qui se distingue par des yeux bleus qu’on dira azurés, des seins qu’on dirait siliconés et un fuselage de travesti à faire tomber : ) Écoute bébé, je parlais plus de l’idée de la chose. Je suis plus beaucoup plus vieux que ma femme. J’avais déjà eu plein d’histoires alors qu’elle en était encore à pleurer et sucer son pouce (rires) !

« La Javanaise » et « La Vie en rose » sont assez connues à l’international. C’est moins le cas, je crois, de « Et si tu n’existais pas », « Les Passantes » et « Syracuse ». Quand les avez-vous découvertes ?

Je crois que c’est quand j’étais à Paris en 2009 pour la sortie de Preliminaires. J’y ai rencontré deux gars qui ont commencé à m’alimenter avec toutes ces chansons et j’ai décidé de faire ce disque pour avoir quelque chose de marrant à fredonner dans les aéroports (rires) ! Je connaissais déjà quelque chansons françaises, mais par exemple je ne connaissais pas « La Javanaise « . L’autre jour j’ai découvert une autre chanson de Gainsbourg tiens. Un truc reggae qui s’appelle « Relax Baby Be Cool »  (lance-t-il d’une voix couillue). Donc il en a fait une en anglais et c’est assez drôle (rires) ! Je me souviens que la première fois que j’ai entendu du Gainsbourg c’était avec « Moi je t’aime, non plus » (sic). A l’époque j’étais dans les Stooges, on n’avait pas d’argent et on était tous dans une mauvaise situation à Hollywood. Ce jour-là c’était le réveillon de Noël et j’allais au cinéma voir Histoire d’O et Venus in Furs, une double projection (rires) ! En chemin j’ai entendu cette chanson dans la rue et j’ai pensé : « Ah, bon groupe, ça groove, ça va au-delà de la langue. »

Pendant des années, la musique française a eu une très mauvaise réputation à l’étranger. Qu’en pensiez-vous avant qu’on ne vous la fasse découvrir ?

Je dirai qu’elle est très largement sous-estimée. Je ne connais pas les noms des artistes en question mais la première chose que j’ai entendue et que j’ai vraiment aimée en musique française c’était de la musique à base d’accordéon, et dans ce pays il y a des accordéonistes qui jouent de la belle belle belle musique. Air est un très très bon groupe par exemple. Ce sont de très bons artistes, très fins. Je suis un gars rock, tu sais, mais j’ai entendu Émilie Simon reprendre  » I Wanna Be Your Dog » et j’ai trouvé que c’était une très très bonne reprise, très originale. Et elle a tout fait toute seule. Bon, après, si tu veux écouter de la bonne musique liturgique, je ne suis pas ton homme. A chacun son ou ses domaines. Mais à part le silence il n’y a pas un genre de musique qui est moins bon ou moins bien qu’un autre.

Pour vous qu’est-ce qu’une bonne reprise ?

Une bonne reprise ? Si tu es l’artiste – ah, je déteste ce mot d’ « artiste » – mais si tu es artiste et que tu t’apprêtes à reprendre tel morceau, tu dois d’abord le ressentir et ensuite être capable d’en faire quelque chose qui ait assez de feeling et soit assez présentable techniquement pour que quelqu’un le ressente à son tour. Pour que ce soit bon, il faut les deux. Mais c’est surtout une question de feeling… Le jour où j’ai fait enregistré « La Javanaise », j’ai aussi fait « Pushin’ Too Hard » des Seeds, tu vois ? (quelqu’un fait « Wouah ! » dans la salle et lui de répondre  en chantant direct avec la voix vénère de l’Iggy vingtenaire, ce jet d’acide qui saute au visage comme un démenti en soi aux accusations de tout à l’heure et ça étonne les gens, les secoue, les réveille d’un coup : ) « Yeah, you’re pushing too hard, you’re pushing too hard on me !  Better listen girl or fuck off  ! » Je fais ça bien, tu vois !

La chansons française fait primer le texte sur la musique pour qu’on voit bien ce qui se dit. Issu d’une tradition inverse, pensez-vous être un auteur sous-estimé ?

Oui, et dans les chansons d’amour que j’ai choisies de reprendre les paroles sont plus politiques, leurs significations va plus chercher dans la complexité des relations humaines. Ça demande d’être subtil, très fin. Ce n’est jamais aussi basique que, tu vois : « Si jamais tu me quittes, je te tue » (dit-il d’une voix d’Undertaker) ou « Non, ne t’en vas pas  ! » (d’une voix de pleureuse) ou « Wouaw, mate-moi ce cul ! » (voix de pervers extatique). Ça, c’est les trois lieux communs de la chanson d’amour anglo-saxonne. Au-delà de ça, tu deviens bizarre, tu passes à « Summertime ». Dans « Et si tu n’existais pas ? », c’est : « Pourquoi existerais-je ?  Pour quoi existerai-je ?  Pour qui existerai-je ? ». C’est : « Ok, je pourrais toujours être moi mais alors je devrais me créer un sens, une raison de vivre, et même si j’arrivais à faire ça, toi tu resterais toi », tu vois ? Ça va chercher loin. Même dans « La Vie en rose », je n’ai pas de quoi te chanter tout le début de la chanson, là, mais je comprends qu’elle explique pourquoi elle reste avec ce bad guy, ce loser. En gros, elle philosophe là-dessus. J’ai remarqué ça et j’ai entendu beaucoup de bonnes chansons françaises, je m’apprêtais même à en reprendre d’autres, mais certaines je ne pouvais pas. Par exemple, la version originale de « My Way », « L’Ennui », ah non, pardon, « Comme d’habitude », c’est très bon, mais si je chantais ça me déprimerai tellement… (rires) ! C’est comme « La Belle vie » (de Sacha Distel – nda), c’est loin de moi mais wouah, c’est si simple et audacieux… Je suis donc allé vers celles les chansons qui m’attiraient pour leurs mots, leur jeu avec les mots.

Venant du « punk », vous avez peu de standards pop à votre actif, peu de chansons qui passent en radio à destination du grand public. N’en éprouvez-vous pas une certaine frustration, voire un complexe ? Et est-ce un peu pour ça que vous avez voulu reprendre ces classiques (Soligny, avant de traduire la question du journaliste, qui a eu la flemme de s’exprimer en anglais : « Tu veux que je me prenne une baffe ou quoi ? ») ?

Oui, exactement, je voulais faire ça avant de mourir (rires) ! Tu sais, quand j’avais 16-17 ans, j’écoutais Sinatra, Ravel, Debussy, etc., donc pour moi tout ça c’est un peu pareil. J’ai juste voulu chanter ça au moins une fois dans ma vie. Dans les chansons françaises qui figurent sur ce disque, il y a un certain minimalisme en termes de structure musicale qui m’attire vraiment, notamment dans « La Javanaise ». Et il y a certaines phrases, tu ne pourrais pas dire ça en anglais, ça ne marcherait pas. Donc, tu vois, j’étais intéressé. (Il se met à chanter : ) « J’en bavé pas vous, mon amour… » (sic)

iggy pop parle

Après est-il votre album le plus désespéré ?

Oui, parce que « Only the Lonely » qui, je le sais de Sinatra, a été écrite pour lui, est aussi une chanson désespérée, de même que « What Is This Thing Called Love » et « Michelle », parce qu’elle a beau paraître plus légère, dans le fond c’est quand même l’histoire d’un mec qui ne peut pas parler à celle qui l’aime. Ses mots ne sont qu’une phrase répétée tout au long de la chanson (rires) ! Donc oui, il y a cette idée de désespoir. Je veux dire : je ne pense pas que j’aurais fait la musique que j’ai fait entre 20 et 30 ans si je n’avais pas été un peu fou et désespéré. Et j’ai toujours cette prédisposition.

Êtes-vous stressé quand vous chantez en français devant un public français ?

Oui ! Bien sûr. Tu connais déjà la réponse ou tu te poses vraiment la question ?

Je me pose vraiment la question.

Bien sûr que je stresse. C’est comme ce matin quand j’ai essayé de parler français au room service : « Bonjour, je suis monsieur Pop, je voudrais commander le petit déjeuner avec du croissant, du cappuccino, blablabla ». J’ai fait une erreur et ils n’ont pas rigolé. Mais j’ai des couilles, je tente, je m’expose !

Vous êtes une icône punk mondiale et voilà que vous sortez un album avec Vente Privée, ce qui peut surprendre les fans. Comment leur expliqueriez-vous ça ?

Écoute, quand j’ai fait toutes ces choses considérées comme « punk » (là, sa voix est grave, posée, ça rigole pas), ça a encore plus surpris que ce que je fais là. C’était : « Mais c’est quoi ce truc ?! », tu vois ? Des gens aimaient, d’autres avaient peur, d’autres riaient, étaient énervés mais tout le monde y a prêté attention. Donc désolé mais si mes fans sont surpris, ce que je leur dirai c’est que je m’en fous. Je ne rentre pas dans les cases et je n’ai pas envie d’y rentrer. Je le ferai quand je serai mort, tu vois  ? Je veux dire, regarde : après demain je vais chanter « Search and Destroy » à Marseille. Pourquoi ne pourrais-je pas chanter ceci et cela ? Pour moi, c’est la même chose. Voilà. (Silence.) Et puis, je ne suis pas une putain d’icône !

Je comprends que vous ne vouliez pas rentrer dans les cases mais j’aimerais approfondir ma question…

Tu veux me punir, c’est ça ?

Non, je demande : qu’est-ce qui vous fait penser qu’aujourd’hui il est préférable de sortir un disque avec Vente Privée plutôt que sur une maison de disques ?

Ok, je dois vraiment me poser et penser. Ce qui s’est passé c’est qu’avec Preliminaires, mon précédent disque, j’avais enfin fini d’honorer mon long contrat d’artiste solo avec Virgin/EMI. La maison américaine d’EMI aurait aimé que je fasse un album de rock avec un jeune punk en vogue, genre : « Hey, papa  ! » (rires) Un truc comme ça. Je leur ai dit que je ne ferai pas ça, que j’avais envie de faire un disque de reprises. Ils pensaient qu’ils ne feraient pas d’argent avec ça, que mes fans n’aimeraient pas. Des gens très sensibles et attentionnés chez EMI US. Et moi je ne suis pas fait de ce bois-là, je ne suis pas un business man. L’explication va être longue mais tu dois écouter, tiens bon. Après ça, heureusement, j’ai eu le soutien de Virgin France, qui a été assez gentil pour me dire : « Oui, on sortira ton prochain disque ». Et j’ai émis l’idée, s’ils le voulaient, que je céderai alors à Virgin/EMI les droits de distribution de tout ce que je sortirai ensuite. Mais après j’ai choisi de m’auto-produire, j’ai dépensé mon propre argent, je me suis vendu moi-même, je n’ai pas eu à rencontrer tel ou tel gars pour savoir ce qu’il en penserait. Et quelqu’un avec qui je travaille ici en France m’a parlé de vente-privée ! Immédiatement c’était juste « Wouaw, oui, ok ! ». C’était pas le même son de cloche. Et ils croyaient que plus tard la Fnac suivrait, tu vois ? C’était bien de faire ça comme ça. Pour ma carrière solo, pour mes propres disques, je ne pense pas que je retournerai en arrière car j’ai toujours galéré dans le grand business de la musique et j’ai été viré de tous les labels avec qui j’ai bossé jusqu’à ce que Virgin accepte de me suivre. Mais tous ces anciens disques, ils continuent de se vendre et font beaucoup d’argent en licence pour ces labels. La première année, ils ont tous fait un flop, la dixième année aussi, ça m’a pris 30 ans  ! Ce n’est que maintenant que ça commence à aller mieux  (rires) ! Donc, tu vois, c’est un peu ma réponse. Donc c’est juste intéressant, je ne sais pas, c’est comme, wouaw, c’est drôle, tu m’as poussé à penser à ça ! Regarde, retournons au temps de Sun Records et des débuts d’Elvis. Tu as Memphis, une ville précise avec un certain type de blancs et un certain type de noirs, tous vivants d’une certaine façon, formant deux communautés très différentes. Et arrive cette musique très simple, très spontanée, qui jaillit ancrée dans ce terroir, très régionale, donc hop elle se met à former une culture et ce label se met donc à représenter quelque chose, ce label devient donc une connexion pour une certaine communauté, tu vois  ? Si on accélère ce processus jusqu’à aujourd’hui et qu’on regarde la façon dont les labels sortent les disques, ces labels sont si grands avec leurs différents départements et leurs groupes financiers derrière que ce rôle de connexion avec une communauté ne peut plus se faire. Les mecs sont là pour faire de l’argent et celui qui est censé faire le rôle de connexion, c’est cet homme ou cette femme qui s’appelle le directeur artistique, un soi-disant génie du marketing qui dit (voix de commandeur terrifiante genre Big Brother : ) « Je sais ce que les gens veulent et toi tu n’es qu’une merde «  ou (voix de Bisounours faux derche : ) « Justin, on t’aime ! » Mais en fait ils jettent plus ou moins de la merde aux murs pour voir si ça colle. Ils ne savent rien. Donc avec Vente Privée, il y a des abonnés qui ne sont pas nécessairement des fans d’Iggy Pop mais ils vont leur proposer cette musique. Ok, pourquoi pas (rires) ! Je trouve ça bien d’aller vers ces gens. Et pour les autres (grosse voix : ) « Il y aura d’autres points de ventes, bébé ».

Le format album, c’est-à-dire 10-12 chansons, ça vous intéresse encore ?

Oui, vraiment. Et le reste c’est aussi ok. Je fais les deux. J’aime faire juste trois chansons pour un film comme je l’ai fait il y a quelques années pour Bregovic (qui a composé la BO du célèbre Arizona Dream de Kusturica, qui comporte le non moins célèbre « In The Death Car » d’Iggy – nda) ou sur une chanson pour Deah in Vegas  (c’était sur leur hit « Aisha » – nda).

iggy pop attends

Vu le contexte actuel de la musique et des maisons de disques, pensez-vous que vous feriez du rock si vous aviez 20 ans aujourd’hui ?

Oui, oui, je ferai de la musique, absolument. Ça ne me stopperait pas. Quand j’ai démarré les Stooges, j’avais déjà une solide carrière en tant que batteur local et comme j’ai arrêté, que j’ai posé les baguettes, j’ai dû aller gagner ma vie. Et j’ai juste pris beaucoup de LSD, fumé de la marijuana et tourné en rond en me disant : « Qu’est-ce que je peux faire ? Qu’est-ce que je peux faire ? » Et j’ai eu cette idée et une fois qu’on a commencé on n’avait que des difficultés mais ça ne t’arrête pas si tu ressens que c’est quelque chose que tu dois vraiment faire.

Que pensez-vous de la musique pop d’aujourd’hui ?

Il y a toujours des gens qui font des choses vraiment extraordinaires avec feeling, le genre de choses qu’on ne voit pas tous les quatre matins. Le truc c’est que dans les années 60, quand j’ai commencé, et c’est valable jusqu’au début des années 70, même les plus grosses et les meilleures stars, Beatles à part, étaient tout le temps fauchées. Pour cette raison, ils devaient vraiment continuer à progresser. Or, maintenant, c’est parfaitement raisonnable de faire un disque qui marche très bien et de faire un très très bon deal financier et je pense que des gars se sont cramés comme ça. Il y a tant de pression. Regarde  : on vit dans un monde binaire. Tout n’est que 1/0, oui/non. Où est le peut-être  ? Où est le peut-être  ? Ce n’est que mon avis, mais c’est ce que je pense.

Quelles artistes écoutez-vous aujourd’hui  ?

Tout ce que j’ai fait aujourd’hui c’est de m’entrainer à chanter (et il chante : ) « J’aimerais tant voir Syracuse » (rires) ! Chez moi, pour le plaisir, j’écoute de tout, de la musique coréenne au blues, du jazz des années 20 aux jazz des années 70. C’était les 50 meilleures années pour moi. Après, je regarde ce qui est censé être nouveau. Si c’est heavy metal, en général, bof. Mais j’aime cette petite nana-là, Azelia Banks. Sinon, j’ai passé pas mal de temps sur des îles donc j’écoute pas mal de dancehall. J’écoutz Beenie Man, Elephant Man, Macka Diamond, Sean Paul. Je suis assez open.

J’ai une question qui va peut-être vous paraître bizarre mais avez-vous déjà entendu une chanson arabe qui vous plaisait ?

Une chanson arabe  ? J’écoute de la musique arabe depuis que j’ai quoi, 17 ans. A l’époque je travaillais dans un magasin de disques et beaucoup du style des Stooges vient d’une combinaison de la dance de ballet du Lebanon et de la musique d’Afrique du Nord que j’écoutais beaucoup quelques années plus tôt, comme celle de Cheb Kaled, un algérien, et celles des bédouins et des touaregs. J’aimais cette énergie brute. Ce qui est dommage c’est que certains musiciens touaregs très très bons ont commencé à venir en Europe et ils ont dû s’adapter et jouer une autre sorte de musique.  Mais oui, j’aime tout ça. Quand on a vraiment commencé avec les Stooges, Scott Asheton jouait des timbales et avec de grosses frappes tribales on essayait de tendre vers ça. Je me suis toujours senti un peu comme un hooligan, un type en marge, mais tout le croissant qui va de la Turquie au Maroc, je suis très conscient de tout ça. Je suis à fond dedans. Quand j’étais en hôpital psychiatrique (c’était en 1976, avant que Bowie ne vienne à son secours, il y a passé près d’un an pour se libérer de son addiction à l’héroïne car deux ans après ses débuts solo, il était en voie de déchéance : il avait perdu ses dents dans une bagarre avec des surfeurs, vivait même dans la rue, se mutilait sur scène, etc. – nda), j’étais avec une fille de Beyrouth, c’est la première personne de là-bas que j’ai vue et elle se prenait pour Angela Davies (rires) !

Vous avez fait beaucoup de choses, beaucoup voyagé, beaucoup vécu  : quel rapport au temps avez-vous maintenant ? Vous êtes ami ?

Avec le temps  ?

Oui, comment vous gérez ça ?

J’y pense. Je ne sais pas trop comment en faire usage, si je dois le gaspiller ou pas. Tu sais, ça devient vraiment compliqué quand tu arrives à mon âge et que tu as des plein d’associés qui te font :  « Iggy fais ci, fais ça et tu pourras vivre jusqu’à 170 ans. » « Hé, combien dois-je mettre de côté pour vivre jusqu’à 170 ans  et ne plus travailler ? » (voix de stentor Big Brother : ) « Tu dois mettre beaucoup de côté. » (rires) « Et qu’est-ce qui se passe si je dépense tout maintenant et que je meurs dans 4 ans  ? » (rires) Donc oui, je pense au temps qui me reste, à comment je vais gérer mon déclin et ma mort. C’est mieux de gérer ça soi-même tant que tu es là. Oui, je pense à ça et je vais beaucoup à la plage.

Cet été vous serez sur scène avec les Stooges. Va-t-on encore vous voir slammer dans le public ?

Probablement pas sur les scènes que je ferai cet été car elles sont toutes trop grosses, et il y a un moment ou « Wouaw  ! », tu vois  ? Quand la salle est énorme, c’est genre : « Adoptez-moi  ! Ramenez-moi chez vous  ! » (rires) Mais oui, je l’ai fait. Les Stooges ont dû faire quelque chose comme 28 concerts l’année dernière et j’ai dû prendre 20 bains de foule. Aux concerts où j’étais très excité j’en ai même pris 4 ou 5. Et à d’autres, non, c’était plutôt : « Allez, juste un pour toi,  là. » (rires).

Et ça vous intéresserait de porter ce disque de reprises sur scène ?

Oui, j’aimerais. Un jour ça se fera peut-être, mais ça serait dans un ou deux ans parce qu’en ce moment je suis engagé dans les Stooges. Et avant qu’il ne passe l’arme à gauche, Scott Asheton doit faire un autre disque. C’est important pour lui. Et, tu sais, James Williamson est vraiment, vraiment, vraiment, vraiment excité de jouer de sa putain de guitare devant tout le monde et d’être celui qu’il est  ! Tu vois  ? Je veux que ça se fasse donc je dois trouver un contrat pour les Stooges. Ça va prendre un peu de temps, et ce sera une major, et il y aura un gros producteur qui dira genre (retour de la grosse voix : ) « Ce n’est pas assez bon, recommence  ! » Tout ça. Donc oui, peut-être en 2014. Mais bon, ce n’est pas comme si ces reprises allaient s’envoler.

iggy pop smile

Merci à Benoît Rony pour les photos et autres journalistes qui ont participé pour leurs questions.

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