BRMC

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6 février 2013. 12h00. Hôtel Arvor, 9e arrondissement de Paris. « You live by the sword, you die by the sword » (« Qui vit par l’épée périt par l’épée ») conclut Mathieu Pinaud, l’attaché de presse français des BRMC (Black Rebel Motorcycle Club). Venu les interviewer à l’occasion de la sortie de Specter at the Feast, leur septième album, le gars de OUI FM avait apparemment fini par leur parler d’armes à feu. Sur le point de partir, il en discutait encore un peu en off avec leur bassiste-chanteur, Robert Been (ex Robert Turner). Il lui avait demandé s’il connaissait cet ex-soldat américain qui venait de se faire assassiner. « Tu sais, c’est ce mec qui a écrit une biographie où il raconte son expérience en Irak, où il aurait snipé 250 personnes. Il dit que c’était cool, qu’il adore les flingues et l’Amérique. Il vient d’être snipé par un autre traumatisé de guerre… » Je savais pas. Robert non plus.

Comme je l’apprendrai en lisant Paris Match, le gars s’appelait Chris Kyle. « Les insurgés irakiens l’avaient surnommé « le Diable ». Sept fois médaillé, après quatre missions là-bas, ce texan marié et père de deux enfants était considéré comme « l’un des plus redoutables tireurs d’élite de la guerre moderne » (derrière le Finlandais Simo Häyha, à qui on attribue environ 700 victimes lors de la guerre finno-soviétique de 1939 ou le Russe Vassili Zaytsev, près de 500 victimes lors de la bataille de Stalingrad en 42). Né dans une famille chrétienne et conservatrice qui possédait un ranch, Chris Kyle s’était toujours senti « une mentalité de cow-boy ». Son père lui avait offert son premier fusil à 7-8 ans. Il s’était engagé dans les Navy Seals (corps d’armée « air, terre, mer » super sélect) à 24. Y avait appris à tirer. Il est mort le 2 février dernier sous le feu d’un jeune « soldat qu’il voulait « rééduquer ».

Robert acquiesçait et riait vaguement à l’écoute du journaliste et du RP et devant son air stone et ses banalités en-deçà de leurs attentes (« C’est fou tout ce qui se passe aux USA avec les flingues, les gamins qui se tirent dessus à l’école. Il y a une telle fascination pour les armes à feu et la NRA est si puissante… »), le frenchy avait comme l’impression de lui apprendre la vie alors il faisait feu de plus belle (« Aujourd’hui aux USA, on ne peut même plus avoir de air machine gun ou de desert eagle à côté de son assiette, tous ces gros flingues des usines israéliennes. On n’a juste plus le droit de tuer plus de 10 personnes en un coup ! »). Il affichait sa fascination pour tout ça comme si c’était cool parce que c’était ricain et que l’autre, natural born rocker, allait lui servir une bonne tranche de fantasme. N’avait-il pas écrit une chanson (« Rifles ») sur ça (« Fusils ») ? Mais non, c’était bizarre.

J’aime beaucoup les BRMC. Je ne les vois pas comme des dieux tout puissants, des mecs qui jouent avec des flingues, mais ils ont sorti trois premiers albums nickel, qui faisaient mouche à chaque plage (Black Rebel Motorcycle Club, Take Them On On Your Own, Howl). Après je les ai trouvés plus faillibles (Baby 81, The Effect of 333, Beat The Devil Tattoo). Ce n’était plus le carton plein. Mais il y avait toujours de belles choses. Avec Interpol c’est un des rares groupes de rock des années 2000 que j’ai aimé comme j’ai aimé les groupes de mon adolescence (Pulp, Suede, The Verve, Dandy Warhols, Radiohead…). Avec passion. En chevaliers. Alors je les ai toujours suivis, bien que de plus loin. J’ai toujours voulu les interviewer. Les mettre à mon tableau de chasse. Et je suis venu avec mon épée Damoclès. Car quand on aime avec passion, on est sans pitié. En quête d’adoubement et de vérité.

« je ne pense pas que le rock soit un truc de jeunes »

 

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Bonjour Robert.

R (sleepy eyes et cheveux en pét’) : Bonjour, comment vas-tu ?

Bien ! Je t’avouerai que là il est encore un peu tôt pour moi mais ça va !

J’aime bien les journalistes français car ils ont toujours l’air aussi fatigué que moi ! (Oui, j’ai juste envie d’ajouter que : « Toi, t’es pas juste fatigué, t’es aussi stone, non ? » Mais bon, j’ose pas bien sûr. Comme de lui demander : « C’est quoi cette bouteille de style soda liquoreux que tu tiens à bout de bras entre tes jambes ? » – nda)

Ahahah, tu trouves que c’est spécifique aux journalistes français ?

Oui, je ne sais pas, ça doit être lié à leur culture de la nuit. C’est des couche-tard. Je ne suis donc pas le seul à me plaindre de faire des interviews si tôt dans la journée.

Quand êtes-vous arrivés à Paris ?

On est arrivé d’Angleterre la nuit dernière et on repart ce soir pour Berlin (Leah Shapiro, la batteuse, arrive – nda).

Bonjour Leah.

Leah : Bonjour.

Nous voilà au complet, allons-y, honneur aux femmes !

Robert (se marrant) : Hey cool ! Honneur aux femmes, oui, ça me va, ça change et comme ça moi je peux encore dormir un peu !

Leah (timidement, genre : « Why not, mais à quelle sauce je vais être mangée ? ») : Oh yeah…

Leah, tu as rejoint le groupe en 2008. J’avoue que je n’avais pas tilté. Comment s’est faite la rencontre ?

Je les ai rencontrés en tournée. J’étais dans le groupe qui ouvrait pour eux.

Les Raveonettes ?

Non, un groupe qui s’appelait Dead Combo.

Ah ok.

C’était à l’époque de leur tournée pour l’album Baby 81. Après Robert et moi sommes devenus amis, on est resté en contact et j’ai fini par intégrer le groupe à la fin de la tournée de Baby 81. Voilà, c’était juste une histoire de musique.

Ils ne t’ont jamais dit concrètement : « On cherche un nouveau batteur » ?

Non, ils n’ont jamais formulé les choses ainsi (petits rires) !

Robert : Peter et moi, on l’a vu jouer sur cette tournée et elle nous a fait forte impression. Elle était vraiment intense, dans sa présence scénique et sa force de frappe. J’avais rarement vu ça chez un batteur, que ce soit une femme ou un homme. J’ai donc gardé ça en tête et on est resté un peu en contact, enfin pas vraiment et après… Euh, là je sais plus ce que je dois dire ou ne pas dire (rires) ! Hé bref, à ce moment-là on avait atteint un stade critique avec Nick (Jago, l’ancien batteur – nda) et Leah était la seule personne qu’on avait en tête donc voilà. Et elle a direct montré qu’elle était ce qui nous fallait. Notre premier concert ensemble, on avait joué pas mal de vieilles chansons je me rappelle, et c’était très puissant. C’était 6 mois avant qu’on se mette à composer Beat The Devil’s Tattoo.

Il n’y a donc pas eu d’audition pour ce « poste » ?

Robert : Non…

Leah : Je dirai que si. J’ai été auditionnée mais pas au sens traditionnel du terme, parce qu’en général quand une audition implique de tester plus d’une personne. Là c’était donc plutôt une audition privée (petits rires).

Maintenant les BRMC sont devenus ton groupe à temps plein ou tu continues à faire de la batterie ailleurs ?

Non, depuis que j’ai commencé avec eux, je n’ai pas eu… Disons qu’ils travaillent beaucoup donc il n’y a pas vraiment le temps de faire autre chose (petits rires). Ça me prend tout mon temps.

Ce sont de durs patrons (rires) ?

Leah : Oui (petits rires) !

Robert (se réveillant) : Comment ça ?

Leah : Il demande si vous êtes de durs patrons.

Robert (tout coton) : Noooon… (elle se marre)

Qu’est-ce que ça fait de rejoindre un groupe qui a déjà 10 ans de parcours et qui était à la base une histoire de mecs (Robert qui buvait une gorgée de sa mystérieuse bouteille manque de s’étouffer et rigole sous cape – nda) ?

Leah : Au-delà de la question du genre, quand tu rejoins un groupe, quel que soit ce groupe, c’est dur de s’y faire une place parce que tu as affaire à des gens qui ont déjà des habitudes de fonctionnement et ça peut être perturbant quand une nouvelle personne débarque là-dedans.

Ça l’a été pour vous ?

Je ne sais pas, demande-le lui.

Robert (essayant de sortir de sa torpeur) : Hummm… Comparé à Nick Jago c’était… C’était un environnement des plus adorables. On a eu tellement de moments difficiles en interne avec le groupe d’origine (petits rires jaunes)… Que oui, c’était bien d’avoir de nouveau une alchimie musicale et d’être capable de composer sans avoir à se battre pendant 5 heures sur chaque chanson qu’on faisait.

Ces tensions internes ne faisaient pas partie de votre processus de création ? Elles n’étaient pas, en un sens, constitutives de votre rock ?

Non, absolument pas. Je ne vois pas trop en quoi ça aurait pu nous être utile… Hum, la vérité, la triste vérité du rock’n’roll c’est que tu peux être un glandu total et de ce fait faire du rock’n’roll, mais à un moment donné si cette énergie prend le pas sur la musique et ce qu’elle est censée t’apporter, si ce merdier t’empêche de sortir les chansons que tu dois sortir alors il faut trancher. Mais c’est vrai, tous les musiciens sont fous et incroyablement difficiles, moi compris, vraiment. Mais Leah donne tellement plus qu’elle ne prend… J’espère que Peter et moi aussi… Tu peux devenir fou mais tu peux aussi devenir celui que tu veux être, tu dois juste te rappeler ce que tu dois fais pour y arriver. Être là et faire le job, c’est tout.

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La plupart des groupes de rock de votre génération – les années 2000 – ont splitté et/ou décliné après 2-3-4 disques (The Libertines, Editors, The Killers, Kings of Leon, The Subways…) Vous, vous vous êtes encore là à sortir votre septième album. Comment expliques-tu cette longévité ? Est-ce lié à l’amitié entre toi et Peter ? Au fait que, je ne sais pas, vous habitez à San Francisco et pas à New York… ?

Chaque groupe est tellement différent que je ne peux pas parler pour eux… et par respect pour tous ces groupes qui se sont séparés, je ne m’avancerai pas à nous comparer à eux… Je n’ai aucune idée des choses contre lesquelles ils ont dû se battre donc je n’ai aucune idée de quoi il retourne. Mais le gars qui était à ta place il y a quelques minutes a dit qu’on était un des groupes les plus malchanceux qu’il ait jamais vu (rires) ! parce qu’avec toutes les choses qu’on a dû endurer ces 13, 15 voire 20 dernières années… Il y a du vrai là-dedans, c’est peut-être la seule vraie raison qui fait qu’on est toujours là à faire de la musique. On a tellement été poussé à continuer à se battre et à se battre pour continuer qu’on n’a jamais vraiment eu le temps de se demander pourquoi on était encore ensemble à faire ce qu’on faisait. Et quand tu dépasses ça, c’est ce qui tend plus fort et c’est ce qui te fait durer, avancer.

Qu’est-ce que ça vous fait du coup d’en être déjà à sortir votre septième album ? Vous sentez-vous déjà vieux en tant que groupe de rock ?

Je sens qu’on commence tout juste à tenir quelque chose (rires) ! Tu vois ?

Tu veux dire à devenir adulte ?

Non, pas adulte, ça c’est encore un truc loin loin de nous (Leah rigole). La musique prime toujours, tu vois ? C’est un lent processus (rires) !

J’imagine que pour un groupe de rock comme le votre c’est plus facile de trouver des contrats avec des maisons de disques quand on est encore jeune, parce que du coup vous pouvez incarner une relève, mais maintenant que vous allez tout doucement vers la quarantaine, c’est plus difficile, non ?

L : Il n’est pas si vieux (silence – rires)

R : Wouaw ! Non.

Je sais Robert, tu as quoi ? 35 ans. Mais ça n’empêche, ce que je veux dire c’est qu’à cet âge-là, quelque part on n’a plus la même image auprès de l’industrie du disque, parce qu’on n’est ni mystique vieux à la Johnny Cash ni jeune loup aux dents longues, ça doit donc être plus dur de faire saliver les gros labels, non ? Parce que vous vieillissez et que le rock est vu comme un truc de jeunes…

Hum… Je ne sais pas si je suis d’accord… C’est une grosse question… Et je ne sais pas… Prends Leonard Cohen et Nick Cave par exemple, comme eux beaucoup de groupes et d’artistes se sont développés sur la durée et ont crée parmi les plus importantes formes de musique qu’on ait aujourd’hui (Leah acquiesce). On vit peut-être la fin de tout ça d’ailleurs… Hum, il y a un certain état d’esprit dans le rock’n’roll et il est utile, parce qu’il est idéaliste, à contre-courant du cours ordinaire des choses. Et ça, c’est le genre de choses, plus tu vieillis, plus ça devient difficile à défendre. Que tu sois ou non musicien (rires). C’est le truc d’inventer sa vie soi-même et c’est plus facile de se comporter comme un jeune de te comporter comme un jeune, tu vois ? d’être jeune d’esprit, d’avoir toujours le feu, l’excitation en soi et de croire que tu peux améliorer les choses. Plus tu vieillis plus tu as des chances de devenir cynique, de camper sur tes acquis et ça, c’est la mort de la musique, et notamment du rock’n’roll. Donc oui, je ne pense pas que ce soit un truc de jeunes. Mais bon, je ne suis pas si vieux (rire général) ! J’ai 34 ans et j’espère continuer encore longtemps.

Et Leah, commence ça se passe niveau compos ? Tu participes ?

L : Je ne sais pas trop comment ils fonctionnaient avant que j’arrive mais comme pour Beat The Devil’s Tattoo, la plupart de ces chansons sont nées en jouant tous les trois dans une pièce, c’est comme ça que je participe. Au-delà de ça, je ne sais pas quoi dire.

R : Hé bien… Comment je pourrais dire ça ? La plus grande qualité de Nick, qu’il en ait eu ou non conscience (petits rires jaunes), c’était d’être capable d’écouter et de sentir où la chanson qu’on écrivait devait aller. De savoir quand on devait la retenir et quand elle devait rejaillir. Sentir ça sans avoir à passer par les mots et dire : « Ok, essayons ça et ça », c’est un don qui suppose une grande capacité d’écoute. Et Peter et moi sommes sûrement les deux pires personnes au monde pour ce qui est d’expliquer ce qu’on veut qu’une chanson soit, vraiment, là-dessus on est infernaux. On a donc besoin de quelqu’un qui sache écouter ce qu’on ressent. Et Leah a ça. Les chansons du nouvel album comme celles de Beat The Devil’s Tattoo c’était donc juste nous trois dans une pièce, ne communiquant que par le son. Après, quand tu composes comme ça, il y a toujours un moment où tu te heurtes à un mur parce que toute la chanson ne peut pas sortir comme ça, dans l’instant, avec son pont, sa chute, etc. D’ailleurs certaines chansons de Specter at the Feast sont nées de chutes de sessions de l’époque de Beat The Devil Tattoo, de bouts très cools sur lesquels on arrêtait pas de revenir pour voir si on pouvait bâtir des chansons autour. « Funny Games » est venu comme ça.

L : « Lullaby » aussi.

R : Oui, et « Sell It ». A un moment, on doit donc quand même s’arrêter et discuter : « Ok, qu’est-ce qu’on va faire de ça ? » Et c’est là où c’est dur (rires) et c’est là où Leah fait de son mieux pour interpréter ce qu’on dit. C’est comme ça qu’elle participe, par son jeu et ce don instinctif qu’elle a de savoir où la musique doit aller. Ça nous permet de toujours écrire comme on a écrit nos premiers albums.

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Ce nouvel album a-t-il été dur à faire ?

L : On l’a démarré très doucement…

R : Oui, un long labeur (petit smile).

L : C’est ça (Robert se marre) !

Plus qu’avant ?

R : Purée, oui.

L : Oui.

R : C’est le disque le plus dur qu’on ait jamais fait… En fait, la dernière année qu’on a passé sur la route a été la plus dure qu’on ait traversé émotionnellement. Chacun était en train de comprendre et de digérer beaucoup de choses bien plus importantes que la musique et que ce qu’on allait bien pouvoir faire pour cet album. La musique, c’est ce qu’on sait le mieux faire, mais il y a tout le reste (rires), et là tout le reste s’est mis sur notre route. Ça devait passer en premier.

L’album contient des morceaux aux atmosphères très diverses. Au départ on a un peu l’impression d’avoir affaire au monstre de Frankenstein !

L : Au quoi ?!

R : A la créature du docteur Frankenstein… Le journaliste d’avant a exprimé cette idée d’une autre manière…

Ah oui, laquelle (rires) ?

R : Hey, ne vole pas son interview (au mieux le journaliste a dû parler de « best of » ou d’album « de la maturité » – nda), c’était son interview (rires) ! Mais oui, je vois ce que tu veux dire, et je pense qu’il y a quelques éléments qui font que ce disque a quelque chose du monstre de Frankenstein.

Pour moi, c’est un peu comme s’il y avait plusieurs facettes de BRMC cousues ensemble.

L : Oui.

R : Oui, qu’on aime ça ou pas, c’était toutes les choses par lesquelles on est passées à cette époque et c’était un bon challenge de trouver comment lier tout ça pour que ce ne soit qu’une pièce, un mouvement. La plupart des journalistes ont trouvé que ça s’enchainait bien, que lorsqu’on écoutait l’album on ne pouvait que l’écouter en entier, et c’est le plus beau compliment qu’on pouvait nous faire car, que tu ressentes ça comme ça ou pas, pour nous c’était l’objectif. On ne voulait pas que ça sonne comme une collection de chansons disparates. Un truc tout raccommodé.

C’est pas un concept album mais on sent qu’il a un début, un milieu et une fin. Il y a même des morceaux assez planants, progressifs. Vous ne serez pas en train de virer « prog rock » ?

L et R (d’une même voix) : Prog rock ?!

L : Mon Dieu (rires) !

R : Peut-être que ce sera pour le prochain album !

L : Oui, peut-être qu’on se dirige vers ça, je ne sais pas.

Ça va peut-être vous paraître étrange mais quand j’ai écouté cet album, et ça m’est déjà aussi arrivé avec les précédents, j’ai parfois pensé aux Smashing Pumpkins…

L : Ha ! (un petit « ha », étouffé)

R : C’est marrant que tu me parles de ça parce que je pensais à eux l’autre soir. Je ne les ai jamais écoutés et, je ne sais plus pourquoi, mais je me suis dit que je devrais aller m’acheter certains de leurs disques.

Tu n’as jamais écouté les Smashing Pumpkins ?!

R : J’ai entendu leurs singles. Ils font typiquement partie de ces groupes dont je me suis toujours dit : « Je m’y plongerai plus tard ». J’aimais bien leur son au début, mais petit à petit ça m’a moins plu.

Oui, c’est parfois d’aimer un groupe qui dure et qui évolue (rires) !

R : Oui. Et voilà, j’ai eu une pensée subite pour les Smashing Pumpkins, genre : « Je suis peut-être passé à côté de quelque chose. » Tu aimes, toi ?

Leurs deux derniers albums m’ont moins emballés, ils ont progressivement perdu la singulière mixture sonore qui les distinguait, mais oui j’aime ce qu’ils ont fait. Et j’ai l’impression que vous vous rejoignez parfois sur la dimension « heavy » de votre son, ce côté noir, pysché, métal, les frappes de batterie bien « fat » et ce désir de proposer des disques qui pèsent comme une Bible…

L : Oui, je vois.

R : Moi, je sais pas, mais vous avez sans doute raison. Je ferai mieux mes devoirs la prochaine fois. J’aurais écouté leurs disques.

En tous cas, maintenant que vous avez installé votre son, j’imagine qu’on a arrêté de vous comparer The Jesus and Mary Chain, non ?

R : Oui, enfin je pense que le truc avec The Jesus and Mary Chain c’était moins une histoire de son qu’une question d’image. Je pense que c’était plus une question d’image, au fait qu’on avait des cuirs noirs et les cheveux en pétards. Parce que sinon, le son distordu qu’on avait était notre propre son. Donc oui, après on nous a un peu bassiné avec ça et oui, en effet on a un peu écouté ce groupe. Mais je veux dire, on pioche un peu partout. Si t’es un minimum malin, tu voles les meilleurs. Beaucoup ne le font pas et c’est une grave erreur (rires) !

A ce propos, j’ai cru déceler quelques emprunts à U2 sur ce disque. Auriez-vous volé U2 ?

J’aime The Joshua Tree...

Ça s’entend en effet, sur quelques morceaux bel et bien le souffle mélodique et atmosphérique de ce grand classique du rock…

Oui, la nature de ces chansons était très ouverte. On sentait que telles qu’elles nous venaient elles avaient besoin d’un large spectre musical. Pour l’enregistrement, on ne s’est donc pas contenté de placer 2-3 micros dans la pièce en essayant de capter tout l’attitude et l’énergie d’un groupe de garage, on a plutôt mis le paquet pour bien prendre chaque instrument séparément et jouer sur chaque nuance des sons. Par exemple, on a essayé que la prise de son de la batterie remplisse l’atmosphère pour te la faire vraiment ressentir. Les morceaux ont été faits comme ça, à une plus grande échelle, comme, je ne sais pas, une célébration de la vie, comme une invitation, pour accueillir les gens. Parce que, comment dire ? Les albums précédents étaient sans doute plus fermés, égoïstes.

L : Oui, c’est une histoire de jeu. Pour la batterie par exemple, il y avait plein de détails dans la façon de jouer qu’on aurait totalement squizzé avec un enregistrement de type garage. On n’est pas vraiment sûr d’avoir envie de virer prog rock (ils rigolent) mais après coup on se rend compte que là on a bien fait d’opter pour un enregistrement high tech.

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Quand je parlais de prog rock tout à l’heure, c’était bien sûr pour vous charrier, vous provoquer. Vous n’en êtes pas encore là, mais ce que je voulais dire par là c’est que que par moments vous semblez vouloir échapper au rock en partant dans de longs morceaux plus doux, atmosphériques, et c’est bizarre parce qu’en même temps dans le ventre de l’album vous revenez à un rock plus binaire et rageur que jamais. Pourquoi ? Vous avez peur de trop perdre le rock – et donc les fans – de vue ? C’est pour vous rassurer ?

R : Hum, je ne dirai pas ça…

Ne seriez-vous pas un peu prisonniers de ce genre de musique balisée qu’est le rock ?

R : Oh, non, on aime ce genre de musique (ils rigolent) ! Le rock, ça va d’Iggy Pop à – mince, que dire dire ? – je ne sais pas moi, Jimmy Hendrix, par exemple. Et c’est le contraste entre tous ces styles de rock, ce mélange que tu ne peux pas vraiment maîtriser qui fait que… Je veux dire, on ne fait pas dans la reconstitution historique. Comme on produit nos disques nous-mêmes sur notre label, nos disques sont des grandes fêtes où on se fait plaisir, que le résultat final s’avère bon ou pas. On est libre donc on assume (rires). S’il y a aussi des morceaux très rock sur ce disque, c’est donc totalement notre choix. Ces morceaux sont venus naturellement. On était en train de roder « Lullaby » et « Lose Yourself », on était vraiment dans ces morceaux à grande focale, et à un moment on aussi eu juste besoin de ce pur plaisir de cracher le feu, de nous purger de cette colère et de cette frustration, parce qu’on ne l’avait pas fait avec les autres morceaux.

Ok, mais je veux dire, je ne veux pas être blessant…

Non, vas-y, je t’en prie.

Mais quand j’écoute ces trois morceaux très rock binaire que sont « Hate the Taste », « Rival » et « Teenage Disease », j’ai un peu l’impression d’entendre une caricature de vos premiers brûlots rock (Leah laisse échapper un petit gloussement mutin)…

R (lui un petit rire jaune) : Euh wouaw. Ok.

J’ai eu le sentiment, mais peut-être que je me trompe (après quelques réécoutes la sévérité de mon jugement aura tendance à s’estomper), qu’aujourd’hui ce que vous aviez à donner se situait plus dans les autres morceaux, panoramiques. Qu’en penses-tu ?

Hum, j’aime que tu me parles franchement (petits rires nerveux). J’apprécie beaucoup. (Silence, il cogite, accuse le coup.)

L (venant à sa rescousse) : Chacun va forcément avoir sa propre expérience du disque et tout le monde n’aimera peut-être pas tout, je ne m’attends d’ailleurs pas à ce que tout le monde prenne tout en bloc, mais voilà la musique est là, et les gens peuvent s’y frotter.

Je vois, mais ce que je demande, clairement, c’est : « Comment pouvez-vous encore accoucher de chanson rock aussi binaires et bileuses » ? Cela fait-il vraiment partie de vous ?

R : Oui, absolument…

Ce n’est pas un petit réflexe contractuel histoire d’avoir de nouvelles cartouches vénères pour secouer en live ?

L et R (d’une même voix) : Non !

R : Notre question c’était juste : « Pourquoi et surtout comment mêler ces chansons plus dures à un ensemble de chansons plus douces et panoramiques ? » Parce que finalement, il y avait cette nécessité de les mettre. Ces chansons ne viennent pas de la tête…

Mais du ventre…

R : Oui, des entrailles de la bête, et cette facette fait partie du groupe, et elle s’était exprimée d’elle-même. A un moment j’ai pensé l’ignorer, je me suis dit : « Et si on les mettait de côté pour faire un disque qui serait plus doux du début à la fin, un disque qui mette les gens dans une seule humeur, un seul état ? » Mais ça n’aurait pas vraiment reflété tout ce qu’on ressentait à cette époque, et j’ai pensé qu’il était préférable d’être fidèle à nous-même plutôt que de juste montrer notre beau profil.

En premier single, vous avez tout de même opté pour un morceau assez soft…

R : Soft ?

L : « Let The Day Begin » ? Tu trouves ça soft ?

J’imagine que c’était impossible de choisir un titre vraiment représentatif d’un disque aussi varié mais disons que « Let The Day Begin » fait partie de ses morceaux assez « classic rock »…

R : Par soft, tu veux sûrement dire lumineuse ou optimiste…

Voilà.

L : Ah ok.

R : Pour nous soft qualifie plus souvent une balade… C’est une reprise d’une chanson de mon père. Il avait un groupe dans les années 80 qui s’appelait The Call et après sa mort (d’une crise cardiaque dans les coulisses du Pukkelpop festival le 19 août 2010 – nda), on s’est dit qu’on allait lui rendre hommage en reprenant une de ses chansons. On ne savait pas laquelle choisir, on a donc travaillé un petit moment pour trouver la chanson qui exprimerait notre sentiment de deuil mais aussi de gratitude envers la vie. Qu’il y ait à la fois la lumière et les ténèbres. Et « Let The Day Begin » exprime très puissamment ce message de noirceur et d’espoir qu’on voulait transmettre aux gens.

Une dernière question puisqu’on me fait signe de conclure. Quand j’ai interviewé Interpol, Paul Banks m’a dit qu’il considérait son groupe comme une marque. Diriez-vous que vous considérez aussi les BRMC comme une marque ?

J’ai constaté que dans le monde dans lequel on vit, pour exister, un groupe devait être transformé en marque (rires) et il y a plein de choses que je déteste dans cette industrie et je vois aussi le rock’n’roll actuel comme étant à 99 % de la merde, mais dans tout ça il y a toujours 1 ou 2 % de vrais groupes et de belles choses, ça peut être un moment précis dans une chanson, quelques secondes et ça me fait oublier les 99 % de merde habituelles donc voilà, c’est pour ça que j’accepte d’être une marque et de me vendre…

L : Que veux-tu dire par « marque » ?

J’avais bien aimé comment Paul Banks m’avait expliqué sa vision de la chose, il m’avait dit que là-dedans pour lui il y avait l’idée de gang, de force, de machine et que le nom de son groupe véhiculait ça contrairement à Stevie Nicks and the blablabla’s…

R : Stevie Nicks est une marque…

Oui (rires) ! C’est, vrai, mais vous voyez l’idée, non, cette histoire de tout qui dépasse la somme des parties, de quelque chose de grand qui inspire les gens, comme une église…

R : Hum…

L : Comme une église ?!

R : Oui, oui, c’est cool, c’est comme, je ne sais pas, Stevie Nicks si elle cherche une maison de disques, elle n’est plus considérée comme un simple individu, mais comme une marque et elle sera marketée pour être vendue d’une certaine manière. Et Interpol ou n’importe quel autre groupe de gens qui se réunissent pour faire quelque chose qui soit tant que possible plus fort que ce qu’ils feraient tout seuls, ils font juste un travail collectif et c’est un peu cynique d’appeler ça une marque…

Parce qu’on est habitué à voir ce terme d’un point de vue cynique, capitaliste et mal intentionné mais on pourrait aussi imaginer une marque qui serait bienveillante…

L : Bien sûr.

R : Appelons plutôt ça un groupe. Il suffit d’enlever une lettre (brand/band en anglais – nda) et le tour est joué (rires) !

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Photos par Anna Dabrowska : www.annadabrowska.com

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