PHILIPPE GELUCK (2)

chat_bible_geluck_livre_second

11 octobre 2013. 17h45. Paris 16e. 8e étage de la Maison de la Radio. Couloirs de France Info. Ça fait une bonne demie heure que je discute avec Philippe Geluck. De son Chat et de ce qui se cache derrière : son auteur, son histoire, son univers. En cette rentrée il est en effet pleine promo du 18e tome des aventures du Chat, sorti le 5 octobre chez Casterman, son éditeur de toujours. Le terme d’ « aventure » n’est cette fois pas usurpé. Glissant son Chat dans la peau de Dieu, avec La Bible selon le Chat, Geluck livre selon ses propres mots « sa première histoire longue ». On pourrait parler de mille autres choses. De la question de l’humour. De Pierre Desproges par exemple.

Geluck vient aussi de sortir Peut-on rire de tout ?, un livre dont le titre s’inspire de la célèbre phrase de Desproges et où, dixit son éditeur JC Lattés, entre « éclats de rires »« commentaires révoltés », « nuances » et « exemples personnels », le « créateur du Chat » invite le lecteur à rire (« …de Dieu, des riches, des vieux, des cathos, des homos, des Arabes, des Belges, de soi… ») et à se méfier « du politiquement correct. » Le style y est peut-être savoureux mais bof, je préfère le ludisme du Chat. On reste donc là-dessus, continue de prendre nos aises avec l’exercice promotionnel et Geluck ne Desproges pas à la règle : il montre que l’humour est meilleur noir, avec de l’humain derrière.

 

 « SOUS DES AIRS DE BOULEVARD, JE RENOUE MODESTEMENT AVEC BOSCH »

 

la_bible_selon_le_chat_08

 

Philippe, en lisant cette Bible selon le Chat on voit que le succès vous pose question car à un moment Dieu le Chat parle à Geluck son Fils et vous lui faites dire : « Pour propager ma parole, tu publieras des albums de bande dessinée… et si on te propose de faire des posters, des mugs, des chocolats, des peluches, fais-le pour moi, fais-le pour tes frères humains, fais-le pour les protéger du mal » comme si c’était un alibi génial pour légitimer l’argent que vous gagnez avec le Chat et soulager votre conscience.

Non, c’est quelque chose que j’ai tout à fait résolu dans ma tête mais je ne comprends pas pourquoi je me fais allumer là-dessus depuis des années. Depuis le début ! Enfin depuis que y’a des produits dérivés. Mais y’en a pas non plus des tonnes. Y’a eu des cartes d’anniversaire, ça c’était le premier. J’ai permis à un jeune mec de faire 12 cartes, après on en a fait d’autres et là maintenant il a monté une boîte d’édition de bouquins. Mais il a commencé avec ça. Et puis y’a des chocolats, y’a du vin de Bordeaux, avec un mec formidable qui fait un vin délicieux. Donc voilà, à chaque fois c’est des gens qui viennent me voir et qui me demandent une licence mais je n’ai jamais accordé de licence sans m’impliquer totalement dans la création, donner mon avis sur le concept et la qualité du produit.

Vous avez donc refusé plusieurs propositions de produits dérivés ?

Oui, bien sûr, énormément ! Et les personnages populaires de la bande dessinée ou du dessin animé ont des milliers de produits dérivés, or moi j’en ai quelques-uns, quelques dizaines. Mais comme le Chat appartient à tout le monde, qu’il est très visible et que les gens aiment ces trucs… Voilà, je me suis fait allumer. Moi, j’ai pas de problème avec ça. Mais pour me foutre de la gueule de ceux qui m’allument, je me suis dit : « Tiens, si c’était Dieu lui-même qui me confiait cette mission ? » 

Malin…

Tu sais, moi je viens d’une famille très modeste. Très immodeste sur le plan de la culture parce que mon père était un passionné qui distribuait des films des pays de l’Est en Belgique. Il a découvert avant la France Forman, Polanski, Tarkovski, tous ces gens-là…

Du lourd !

Oui, évidemment (rires) ! En plus il était militant communiste donc c’était une enfance très spéciale. Quand on allait voir un spectacle c’était Le Cirque de Moscou, Les Chœurs de l’Armée rouge,les Ballets Moïsseïev et je pouvais pas boire de Coca-Cola, pas voir de westerns ni de Walt Disney… C’était comme ça. Mais c’était des gens formidables, chaleureux, généreux, magnifiques et qui m’ont apporté tellement de choses en terme de curiosité, de découvertes… Je n’aurais jamais développé cet imaginaire si j’avais reçu une culture plus classique comme tous les copains.

C’est quoi la singularité de cet imaginaire ?

C’était l’humour noir, très tôt. Tu as ce réflexe de dire que Forman, Polanski et tout, c’était du lourd, mais dans ces pays-là, pendant les années communistes, y’avait aussi un humour ravageur qui était subversif, un humour de résistant. Je me rappelle d’un film qui s’appelait L’Incinérateur de cadavres (tourné en 1968-1969, Spalovac Mrtvol, son titre original, n’a été diffusé en salle qu’en octobre 2000 – nda) et qui racontait l’histoire d’une famille de croque-morts. On y voyait le gars alterner entre repas de famille et cadavres à embaumer. C’était glauque, Six Feet Under 30 ou 40 ans avant l’heure. Donc voilà, d’un côté il y avait très tôt la conscience des injustices sociales, le discours communiste traditionnel et d’un autre il y avait cette générosité culturelle magnifique. Mon père a simplement été aveuglé, il a pas vu que le projet allait complètement dans le fossé, il a pas vu les monstruosités qui se déroulaient là-bas. Il voyait l’idéal… Bref, du coup moi j’ai eu beaucoup de problèmes avec l’argent. J’ai toujours considéré que c’était quelque chose de mal, sale. Donc quand j’ai commencé à gagner des sous, le premier réflexe que j’ai eu c’est d’aider mes parents qui avaient une petite retraite et puis un jour ma femme et moi on a acheté un bâtiment à Bruxelles. Parce que j’avais eu des gros droits d’auteur. On se disait : « Ce sera un bon placement pour nos vieux jours, etc. » C’était en 2003, j’avais donc 49 ans et j’ai pas osé le dire à mes parents.

Comme un gosse qui fume en cachette !

Exactement. Et j’ai pas osé parce que je me disais : « Ils vont pas comprendre, ça va être compliqué, la propriété c’est le vol… » Ça a duré un moment et à un moment je me suis dit : « Mais c’est trop con, c’est trop con… » J’ai pris ma bagnole, je suis allé les voir et je leur ai fait mon coming-out : « Papa, maman, je dois vous avouer quelque chose : nous avons acheté. » (rires) Et ils ont dit : «Bah formidable, c’est génial ! » Dans ma tête, c’était pas un problème, mais voilà, fallait que j’ose régler ça avec eux. Là-dessus, un jour Olivier de Kersauson (navigateur, chroniqueur et écrivain français – nda) m’a bien aidé. Il m’a dit : « Les droits d’auteurc’est l’argent le plus noble dont tu puisses rêverTu voles personne. » C’est ça : j’ai jamais exploité personne, j’ai jamais volé, jamais rien pris à personne, je suis parti et j’ai fait mon truc, mes dessins et il se trouve que ça a formidablement marché. En plus, maintenant, ce dont je suis assez fier – et mes enfants qui apprécient mon boulot me disent que c’est ce qui les rend peut-être le plus fiers – c’est que j’ai créé des emplois. J’ai monté une structure parce qu’il faut bien gérer le site internet, l’appli, le graphisme, les droits étrangers, des trucs comme ça. Et donc j’ai engagé du monde et où est le problème ?

C’est une façon de partager les richesses.

Oui, et en plus pour un coffret comme celui-là (il désigne le nouvel album du Chat – nda), j’ai insisté auprès de mon éditeur pour qu’on le fasse en France. Eux voulaient le faire en Chine – je les accuse pas hein, ils se sont juste dit qu’ils le feraient là-bas parce que vu l’objet particulier qu’on voulait ce serait trop cher ici – mais on a cherché et on a trouvé. Donc le truc a été fait en France et je suis vachement content parce qu’on manque de boulot ici…

Vous faites donc coïncider votre succès avec les valeurs héritées de votre enfance…

Oui, voilà…

toto par geluck

Mais dites moi, dans tout ça comment le jeune Philippe en est venu au dessin ? Parce que voilà, je prépare cette interview, je me documente sur vous, je vois que vous avez une formation de comédien et paf, le dessin. Vous n’avez pas suivi de formation de dessinateur ?

Non, pas du tout. Mais mon père avait été dessinateur caricaturiste avant d’être distributeur de films. Avant ma naissance, il publiait pour Le Drapeau Rouge, équivalent de L’Humanité, et aussi pour un hebdomadaire qui s’appelait Pourquoi pas ? Et mon frère, qui a 7 ans de plus, est devenu graphiste et je l’ai toujours un petit peu admiré et suivi… Donc voilà, il y avait ce climat. Et donc à la maison moi je faisais des dessins que je découpais et que je reliais pour en faire des petites aventures à la con, comme le font beaucoup de mômes, et un jour j’ai commencé à faire un dessin d’humour et puis un deuxième et ça a fait rire mes parents et mon frère. Ils l’ont montré à d’autres. J’ai vu le pouvoir que ça représentait. Je me suis donc lancé là-dedans, j’avais 12 ans. J’ai publié mes premiers dessins à 16 ans, un peu par hasard, et puis j’ai jamais cessé de dessiner, j’ai commencé à faire des expositions dans des galeries, des trucs assez importants, et c’est en voyant mes dessins là qu’un journaliste du Soir m’a un jour appelé pour me dire qu’ils cherchaient un type pour créer un personnage destiné à illustrer un supplément hebdomadaire. Ils avaient demandé à quatre dessinateurs.

Qui étaient les trois autres ?

Je sais qu’il y avait Jannin, qui fait Germain et nous, un mec qui s’appelle Willy Daems, mais qui est devenu directeur d’une agence de pub et le troisième je ne sais pas. Et c’est une époque où je faisais beaucoup de choses, je jouais au théâtre, je commençais à faire de la télé et j’avais pas le temps de m’atteler à ça. Et le type me rappelle et me dit : « Écoute, faut vraiment le faire, ça peut être bien parce que tes expos c’est bien, elles sont vues par quelques milliers de personnes mais la presse c’est des centaines de mille… » Il me rappelle un autre jour, il me dit : « Écoute, demain y’a la réunion donc soit tu le fais soit tu me dis merde et tu le fais pas. » Je me dis : « Merde… » On venait d’avoir un bébé, on était un peu crevé mais bon allez je commence à dessiner et hop, je fais ce chat que j’avais dessiné sur mon carton de mariage sous une autre forme trois ans plus tôt. C’était pas encore le Chat, c’était un chat. Un couple de chats. Tu ouvrais l’enveloppe et sur la carte y’avait une madame chat avec un grand sourire et quand tu ouvrais la carte tu avais un monsieur chat qui était en train de la sauter avec un grand sourire aussi. C’était un chat dessiné au trait, très fin, pas du tout le Chat. Et là, j’ai fait ce truc : un chat, des lunettes, un manteau et je lui ai fait dire : « Un strip : l’humour en 20 leçons : pif, paf, pouf, c’est un bon début. »

« Pif, paf, pouf, c’est un bon début », c’est la phrase que Dieu le Chat souffle comme premier gag à propager sur Terre à Geluck son Fils à la fin de ce nouveau tome…

Oui, c’est le premier strip publié du Chat (le 23 mars 1983 – nda), parce que quand je me suis pointé à la réunion du journal avec ça, ça les a fait marrer et c’est comme ça que ça a commencé. Et d’ailleurs, quand j’ai quitté la presse en 2013, en mars de cette année après 30 ans de strip, j’ai fait dire au Chat : « Poum, Poum, tagada, tsouin tsouin, c’est une bonne fin, non ? »

C’est une belle façon de boucler la boucle. D’ailleurs à propos de boucle bouclée c’est marrant parce que j’ai toujours trouvé que vous utilisiez votre Chat comme un miroir ou un anneau de Möbius. Il y a souvent un dialogue entre la créature et son créateur. Du coup j’ai l’impression que c’est comme si le Chat devait jouer le rôle de Dieu, que c’était dès le départ inscrit en lui, qu’il avait toujours été ça.

(Air de révélation) Ah, peut-être ! Et je le savais pas et j’en ai eu la révélation.

C’est ça (rires) !

Ouais, c’est l’œuf et la poule, je regarde ce que je dessine et ce que je dessine me regarde, mais je te rassure, y’a pas de schizophrénie là-dedans hein. En fait, on est dans les fondamentaux, c’est plutôt : « C’est celui qui dit qui y est. » ou « Toto mange sa soupe ».

Vous faites d’ailleurs une référence à Toto dans ce nouvel album du Chat : quand Dieu le Chat et le mouton cherchent un nom pour le premier homme, Dieu le Chat propose d’abord Toto…

Oui, c’est vrai… Toto c’est quelque chose… J’avais fait trois pages sur lui dans un précédent tome du Chat (le 13e : Le Chat a encore frappé – nda). Le Chat allait retrouver Toto. Il le retrouve, il est dans une maison de retraite, c’est un vieux monsieur et il lui dit : « C’est fabuleux, il y a plein d’histoires sur vous, vous êtes un mythe et personne vous connaît, on vous a jamais vu. » Alors Toto raconte et le Chat est fasciné. C’est un moment assez émouvant, assez fort et je sais plus précisément comment ça se termine mais à la fin on se rend compte qu’en racontant sa vie Toto a embarqué le Chat dans une blague à Toto.

Toto… Logique !

Oui, c’est un piège diabolique !

A cette occasion en avez-vous personnellement profité pour chercher à savoir comment et d’où était né ce personnage de Toto ?

Non, non, non, ça doit rester de l’ordre du merveilleux ! C’est du merveilleux !

toto par geluck

C’est vrai. Le Chat est donc né en Belgique en 1983. En Belgique, cette année-là naît un autre chat célèbre, avec des airs de marionnettes, un humour froid et un goût pour l’absurde, c’est celui de Téléchat

Oui, ils sont nés en même temps et Téléchat je l’ai vécu en direct parce qu’à ce moment-là, j’animais Lollipop (sur la RTBF – nda), l’émission pour enfants qui a passé Téléchat avant la France. Je connaissais Roland Topor et j’appréciais son travail. Mais Téléchat c’était différent de ce qu’il faisait parce que c’était pas que son travail, c’était aussi celui d’Henri Xhonneux. Mais non, je me suis pas senti vraiment en cousinage avec eux. Comme c’était deux chats et que je faisais aussi de la télé, plein de gens ont fait la connexion et il y a sans doute des préoccupations communes, rentrer dans les objets, des choses comme ça, c’est sûr, mais pour moi rien d’établi, rien de conscient.

Téléchat flirtait avec une ambiance louche, paranormale, inquiétante. Par exemple Léguman m’effrayait. Vous, quel regard portiez-vous sur cette émission ?

J’avoue que j’ai pas trop suivi parce que ça passait pendant qu’on se préparait à l’enregistrement de la connerie suivante pour Lollipop et j’avais pas la télé chez moi à l’époque, mais j’aimais bien et je sais que c’était plutôt de la belle télé.

A l’époque – je le sais d’une amie belge – vous aviez vous aussi un personnage qui faisait peur aux enfants, c’était la sorcière Malvira, marionnette avec qui vous animiez quelques histoires dans Lollipop. C’est étonnant parce que à cette époque les émissions pour enfants n’avaient pas peur – inconsciemment ou pas – de faire peur aux enfants en proposant des choses bizarres, des choses pas forcément naïves, sucrées et rondouillardes.

Absolument, mais à mon avis c’étaient des choses qui fascinaient plus qu’elles n’effrayaient. Mais ça c’était la télévision belge. Parce qu’à la télé française, c’était très rose et très loukoum hein. C’était L’île aux enfants et ces trucs-là, non ?

Non, pas que, car dans les années 80 je me souviens par exemple du dessin animé Clémentine, qui était français et qui était aussi assez dérangeant avec son héroïne en fauteuil roulant, son méchant qui était un nuage cyclope avec une grosse voix et ses petits diables de sbires qu’on aurait cru sortis d’une toile de Jérôme Bosch…

Ah, peut-être, je ne connais pas ce dessin animé là. Mais moi ce que je sais c’est que quand des gens de télé française venaient nous voir – genre Dorothée – ils étaient hallucinés par la liberté de la télé belge. On était parfois à l’antenne sans avoir remis de scénario ni quoi que ce soit, en totale liberté. Les gens qui nous envoyaient des courriers de protestation, on les insultait à l’antenne. Tellement qu’ils osaient plus nous écrire. A un moment l’émission a failli être interdite et il y a eu une manifestation dans Bruxelles pour la maintenir. C’était quelque chose, oui.

A propos d’effroi, je repense à un personnage de ce nouveau tome du Chat, c’est Jacqueline la Mort. Comment est-il né ? Vous n’avez pas l’air d’être quelqu’un d’angoissé et vous me disiez tout à l’heure qu’en effet vous ne l’êtes pas. Pourtant on sent qu’il y a une réelle angoisse à la base de ce personnage.

C’est que j’ai été très angoissé, par la mort. De l’âge où on commence à y réfléchir – je sais pas, vers 8-10 ans – jusqu’à mes 30 ans, j’ai été très angoissé par la mort, des angoisses qui me prenaient là (il montre son ventre – nda), des angoisses liées à l’idée de ma propre disparition qui serait suivie par proufff (il imite le bruit d’une vague – nda) des milliards de milliards d’années, en me disant : « Putain, c’est pas que ça va être long mais c’est fini pour toujours quoi ». D’où un jour ce strip du Chat qui dit : « Plus longtemps tu seras en vie et moins longtemps tu seras mort. » Mais cette angoisse m’a quitté à la naissance de mon premier enfant. Au moment où le bébé est né et a crié, schtouf, c’est parti, et je me suis dit : « Mais oui, évidemment, si y’a un môme qui arrive c’est que y’a un vieux croûton qui doit partir de l’autre côté… La vie n’a de sens que comme ça. »

Oui… Euh rien à voir, quoi que, mais dans La Bible selon le Chat la mort arrive juste après que Dieu le Chat se soit tapé Pascal le mouton !

C’est vrai ! Ah, ça c’est le travail des exégètes… ! Pourquoi j’ai pensé ça ? Encore une fois, c’est pas réfléchi, c’est venu comme ça. Alors là j’ai juste un petit regret, c’est d’avoir donné ce mauvais rôle de la mort à une femme. Et en même temps c’est très ironique car c’est la femme qui donne la vie, dans la vie. Et en même temps qu’elle donne la vie, elle donne la mort. Jacqueline devient donc la compagne de Dieu et dans le couple c’est lui qui donne la vie et c’est elle qui la reprend. Elle fait donc un déni de grossesse et congèle leur enfant, Adam, qui va être ressuscité suite à la suggestion de Pascal le mouton. Parce que Dieu n’y aurait pas pensé, à la résurrection.

La Mort s’aperçoit donc que le gosse qu’elle avait caché dans le congélo a été ramené à la vie et elle le maudit avant qu’il n’arrive sur Terre, elle maudit la naissance du premier Homme.

Oui, et je suis effrayé moi aussi, ce personnage c’est la fée Carabosse, une vraie saloperie. Et là, sous des airs de théâtre de Boulevard, très modestement, je renoue avec la peinture de Jérôme Bosch, la peinture espagnole, les danses macabres… Tu vois qui est Michel de Ghelderode ?

Non.

C’est un auteur de théâtre belge qui a une oeuvre absolument époustouflante, notamment une pièce qui s’appelle La Balade du grand macabre où il traite toute cette thématique à travers le prisme de l’invasion espagnole en Belgique. Elle a eu lieu sous Philippe II mais on en sent encore les traces, c’est resté dans notre folklore, dans notre culture, notre imaginaire et c’est quelque chose qu’il me plaît de manipuler…

Quand on voit votre travail on ne pense pas forcément que vous soyez un amateur de Bosch.

Oui, mais ça, ça fait aussi partie de ce que mon père m’a appris, c’est-à-dire à aimer la peinture, à regarder des tableaux, car lui était fasciné par Brueghel, évidemment, mais surtout par Bosch, Le Greco, Goya, etc.

Et ça vous frustre qu’on ne voit pas ça dans ce que vous faites, qu’on ne vous en parle jamais ?

Non, parce que je suis pas dans l’étalage, là je t’en parle parce qu’on relève une scène bien précise qui peut faire penser à Bosch… En même temps, comment dire, je pense que Bosch est le premier peintre surréaliste. J’en vois pas d’autres. Et c’est pas étonnant qu’il vienne des Pays-Bas, un peu mon pays… D’ailleurs, pour moi, le plus grand surréaliste moderne c’est Magritte : un belge. Magritte qui est aussi un des seuls peintres narratifs qu’on n’ait jamais eu.

Oui, j’ai même lu dans un récent numéro de Télérama que pour vous il racontait des histoires de l’ordre du « cartoon ».

Oui, absolument. Et donc voilà, on est les enfants de ceux qui ont précédé et moi très modestement je sens cette filiation, je sens ces grands ancêtres au-dessus de moi… Honnêtement, jamais j’aurais parlé de Jérôme Bosch si tu ne m’avais pas parlé de Jacqueline (il feuillette la BD – nda). Mais regarde, ici elle est quand même vachement bien dessinée !

« Bosch : du travail de pro ! »

(rires) Euh, tu dis ça parce que tu penses au personnage de Noé dans la BD ?

Oui, c’est aussi un clin d’œil adressée à votre manière de le présenter en applicateur de la première « solution finale » dans cette Bible selon le Chat. Ce qui est, comment dire, pas faux en un sens…

Oui, parce que le déluge – j’allais dire la noyade – c’est quand même le premier grand génocide.

la_bible_selon_le_chat_07

Pour en revenir à vos dessins, n’avez-vous pas l’impression qu’on vous parle plus de vos mots d’esprit que de vos dessins justement ? N’êtes-vous pas plus vu comme une sorte d’aphoriste que comme un dessinateur ?

Sans doute. Mais moi je sais ce que je fais (petit rire).

Ça veut dire quoi : « Je sais ce que je fais » ?

Bah ça veut dire, pour ceux qui aiment mes aphorismes, que je sais que je les tiens par l’importance du dessin. Que je sais qu’un aphorisme ne passerait pas du tout de la même façon s’il n’était pas dit par le Chat. Même si le dessin ressemble à un dessin que j’ai déjà fait, y’a un plus, un supplément d’âme et de personnalité qui vient du dessin. Et puis dans le Chat, y’a pas que le Chat, y’a aussi d’autres personnages comme dans ce dernier tome du Chat où je m’en suis donné à cœur joie, comme dans mes bouquins habituels du Chat où je m’amuse aussi avec mes gravures détournées. Et je dessine pas que le Chat, je fais aussi des dessins pour Siné, je dessine plein d’autres choses, même parfois des personnages politiques. Mais je suis effectivement repéré grâce au Chat. On me le dit dans la rue : « T’as vu le Chat ? Comment va le Chat ? Le Chat, le Chat, le Chat… » Je pourrais en concevoir un certain agacement mais je me dis : « Quelle chance j’ai ! » Parce qu’on fait toujours ça pour pouvoir partager avec un maximum de monde…

Ce Chat c’est un peu votre casque de Daft Punk, il vous autorise une forme d’anonymat, une aura d’homme ordinaire. C’est pas vous qui êtes célèbre, c’est le Chat…

Exactement. Sauf que j’ai différentes casquettes, dont la télé, et ça ça casse l’anonymat.

Le succès via le dessin vous aurait-il suffi ou le succès via la télé et la radio était important ?

Non ! D’ailleurs c’est une des raisons pour lesquelles j’ai quitté la télé si facilement, c’est que je ne fais pas partie de ces gens qui doivent être absolument en représentation. Même si j’ai adoré faire de la télé et de la radio comme j’ai adoré être sur scène.

C’est l’ancien comédien en vous qui a aimé la radio et la télé ?

J’ai revu des choses – j’aime pas me voir – et j’étais pas un bon comédien, mais là en télé j’ai réussi à trouver le ton et le personnage. Et plus encore en radio d’ailleurs. En Belgique, avec Le Docteur G (émission de radio qu’il a tenu initialement à partir de 88 sur les ondes de la RTBF – nda), tout ça, j’ai vraiment pris mon pied mais j’ai aussi arrêté parce que y’a tellement de choses à faire qu’à un moment faut choisir. Mais je quitte facilement. Quand j’ai quitté Drucker tout le monde m’a dit : « Mais tu es fou ! On ne quitte pas Drucker. On se fait virer par Drucker mais on ne quitte pas Drucker. » Je suis parti après 7 ans, en bons termes, mais voilà, j’ai dit : «  Moi j’arrête. »

Et vous avez aussi quitté Ruquier.

Oui, bien sûr.

« Geluck, l’homme qui a quitté Drucker et Ruquier ! »

Et « L’homme qui a fait rire Juppé » comme l’a écrit un jour Le Monde. Ça c’est mon titre de gloire.

Vous en avez des titres de gloires : en Belgique il y a même une école qui porte votre nom !

Oui, et que va-t-on retenir, « L’homme qui a fait rire Juppé » ? Non. Parce que je l’ai pas fait rire à se rouler par terre (il est pas tombé du célèbre canapé rouge de Vivement Dimanche – nda), mais suffisamment pour émouvoir la France.

Et si de vous on retient surtout le Chat, ça vous va ?

Oui. Alors je n’ai pas à m’afficher comme être humain ou comme citoyen, parce que ça c’est ma vie privée, mais j’aimerais aussi qu’on dise que j’ai tenté d’être un honnête homme.

Ça c’est le retour des valeurs communistes de votre enfance !

Peut-être. Peut-être. Mais j’ai trop conscience des autres et je m’aperçois que j’ai résolu mes propres envies artistiques. Mon ego, c’est quelque chose qui passe vraiment après le souci des autres.

A quel moment avez-vous résolu tout ça ?

Très tôt. Très tôt. Je pense que ça s’est résolu quand j’ai eu des enfants. Quand j’ai commencé à avoir des enfants, je me suis dit : « Mais c’est ça ma priorité absolue. » Et ça s’est peut-être même résolu encore avant quand je suis tombé amoureux de ma femme. Je lui ai prouvé plein de fois. A chaque fois qu’elle avait besoin de moi, boum, j’arrêtais le truc et j’arrivais. Parce que moi, c’est le vivant qui me porte.

Donc si le Chat est aussi zen c’est que tout ça finalement, c’est cadeau, bonus ?

Oui, et je me suis toujours dit : « Tout peut s’arrêter, tout est fragile, aussi bien dans la vie que dans la création » donc faut être prêt à ça. Et j’ai plutôt tendance à me dire : « Bon Dieu, tout ce que j’ai déjà eu ! Si tout devait s’arrêter, si je devais mourir maintenant, putain, quelle chouette existence, j’aurais déjà eu ! » C’est déjà tellement formidable d’avoir été amoureux, d’avoir eu des enfants magnifiques, d’avoir pu nourrir sa famille avec son métier…

Et d’avoir pu rencontrer plein de gens intéressants et différents comme Roland Topor, Jean Giraud, Laurent Ruquier, Michel Drucker, Pierre Richard…

Oui, bien sûr.

Et les gens vous aiment. On le voit là : on est posé dans les couloirs de la Maison de la Radio et chaque journaliste qui passe s’arrête pour vous saluer avec une sympathie non feinte…

Oui, voilà ! Tout ça c’est des rencontres enrichissantes mais c’est la fidélité en amitié qui m’apporte. J’ai un très grand ami qui est mort il y a 4 ans et je ne me remets toujours pas de sa perte. J’en reviens toujours à l’humain parce que c’est mes fondations et je suis super heureux de les aimer et d’être aimé par eux… Après, y’a tout le reste, mais s’il ne fallait garder qu’une chose, voilà, c’est la bande, le noyau, la famille, les êtres chers. Je pense depuis longtemps à cette faculté qu’on a à se faire du bien à soi. En tous cas, c’est comme ça que j’ai essayé de fonctionner, en me faisant du bien à moi  parce que voilà, on est seul dans sa tête  puis de faire du bien à l’autre et aux autres et de rayonner comme ça, d’apporter de la lumière, de la chaleur. Et rayonner tant que le cœur reste chaud – car il faut pas non plus se perdre en donnant. Voilà, on est capable de se soucier des autres et moi à travers les médias et le dessin, j’ai eu la chance de pouvoir m’étendre et de prospérer en donnant le pouvoir que j’ai découvert avec mon premier dessin d’humour quand j’étais môme. Donc je me dis toujours : « Si j’ai ce pouvoir auprès de millions de lecteurs, c’est trop bien, ça va leur apporter du bonheur » – car le rire c’est du vrai bonheur. Et si j’ai cette faculté d’être une fabrique de ça c’est vraiment bien, ça me rend heureux.

On retombe sur nos pattes : vous touchez au divin !

Oui ! D’ailleurs l’Abbé de La Morandais il est pas là pour rien (il a rendez-vous pour une interview avec lui dans les locaux de France Info – nda) ! On s’est déjà rencontré à d’autres occasions et je sais que c’est un lecteur très ouvert donc ça va être drôle. 

geluck son fils 

0 réponses

Répondre

Se joindre à la discussion ?
Vous êtes libre de contribuer !

Laisser un commentaire