T.O : SHE DREAMS IN VEDAS (1)

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16 août 2012. Berlin Nord. 23h. « Euh, tu suces ? » « Si je suces ? Ah ouais, t’es plutôt cash quand tu t’y mets ! » « Ahahaha ! Je voulais dire : le thé. Tu sucres ? » L’interview avec Théophile Aries alias Teo Peaks alias T.O. commence comme je les aime : avec une bonne petite blague pseudo candide glissée telle une peau de banane histoire de se mettre en jambe, et de poser le cadre : « Péchons, mon ami, péchons, à la mode lynchienne de chez toi et que nous partageons. »

« Les idées sont comme des poissons. Si tu veux attraper du petit poisson, tu peux rester en surface. Mais si tu veux attraper du gros, tu dois aller plus profond », viens-je de le lire dans Catching the Big Fish – meditation, consciousness and creativity, l’ouvrage que le réalisateur de Twin Peaks a sorti en décembre 2006 et que ce grand « Lynch Maniac » de Teo a bien évidemment acheté et laissé, pour mon plus grand plaisir, comme lecture premium dans ses toilettes berlinoises.

(Je vous épargne ici l’utilité de ma précision quant au caractère germanique de cette cuvette de W.C. et l’éventuel rapport que cela pourrait avoir avec la thématique toute sub aquatique qui nous occupe mais par contre, pour votre gouverne, sachez que par « aller plus profond » David Lynch veut dire expérimenter un état de conscience élargi par la méditation transcendantale qu’il pratique depuis 1973, quand il en chiait à achever son premier film, Eraserhead, et son premier mariage.)

Je suis donc chez Teo à Berlin. C’est ma première fois ici, en Allemagne. Il m’héberge. Holidays. Et je le connais peu voire pas Teo. Je l’ai rencontré il y doit y avoir trois ans via une amie en commun, Johanna. Je sais qu’il a déjà eu un groupe avec son frère jumeau Aurélien, un groupe qui s’appelle Underwires et a sorti quelques albums électro pop, qu’il bosse dans une librairie, qu’il traduit en français des livres, notamment de Burroughs. Qu’il vient de monter un groupe avec Johanna.

Johanna est mélomane mais elle a jamais fait ça, chanter, écrire. Et elle ne joue d’aucun instrument. Alors monter un groupe, d’un coup, comme ça, à plus de 30 piges, ça m’intrigue. Elle a appelé ça She Dreams in Vedas et je me réjouis de cette occasion du « groupe » entre nous, de ce « je » de l’interview pour enfin faire connaissance avec Teo et en savoir plus sur cette aventure pop qui commence juste (sugar à toi !) à prendre vie et leur échapper. « Un petit sucre, merci ! »

« Johanna, c’est Nico avec plus d’émotion »

 

Johanna, Teo et Patrick sous le métro parisien

Johanna, Teo et Patrick sous le métro parisien

 

Alors Téo, dis-moi, de quand date l’aventure She Dreams in Vedas ?

De décembre 2011, je dirai. Johanna et moi, on s’était réuni ici même, chez moi, il y a un an. Elle était venue 10 jours. Elle avait les paroles et on a fait les morceaux quoi.

Ok. Moi ce qui m’a étonné c’est que d’un coup, à près de 30 piges, elle ait envie de devenir pop star. Parce qu’elle formule les choses comme ça Johanna : « J’ai envie de devenir une pop star ! » Elle t’en avait déjà parlé de ça, comme ça ?

Oui, oui, ça faisait déjà un moment qu’elle m’avait dit qu’elle voulait chanter sur scène. Faut savoir que Johanna, quand je l’ai rencontrée…

Ah oui, tiens, c’est ce que j’allais te demander : raconte-moi comment tu l’as rencontrée. C’est important ça, c’est pas anodin la manière dont les gens rencontrent Johanna ou dont Johanna se lance à leur rencontre.

Oui, c’est rarement simple (rires) ! Je l’ai rencontrée parce que c’est une amie d’un pote à moi qui habite en Chine. Elle l’avait rencontré dans un bar. Il était à la table d’à côté et ils ont commencé à discuter. Et ce qui s’est passé c’est qu’un jour, c’était encore en décembre, en décembre 2009, un an avant notre première rencontre de travail si j’ose dire, j’étais à Paris, je devais rentrer à Berlin mais mon vol était annulé parce qu’il y avait trop de neige. Je devais donc retourner loger à Paris chez une amie en attendant, mais finalement cette amie n’a pas pu me recevoir. Fabien, mon ami qui habite en Chine était alors en vacances chez Johanna depuis une semaine. Du coup, avec son accord, il m’a proposé de venir chez elle. C’est comme ça que je l’ai rencontrée.

Ah, ça ne m’étonne pas, je me suis rendu compte qu’elle hébergeait souvent des amis !

Ah oui, chez elle c’est l’auberge espagnole !

Ce soir-là, vous aviez déjà parlé musique  ?

Elle savait que j’avais un groupe  mais on n’en n’a pas beaucoup parlé, non. Par contre, on s’est bien entendu tout de suite. On s’est vraiment bien marré, ouais. On s’est revu à Paris l’été suivant, je l’ai revu avec une amie, elle a obtenu son diplôme (Master d’anthropologie, Master de français langue étrangère – nda), elle s’est mise à enseigner et elle m’a tout de suite dit : « Moi, ce que je voudrais c’est être sur scène, être une rock star ! » Des choses comme ça, ouais.

Et tu lui as dit quoi ?

Bah j’ai dit oui.

Ok (rires) !

Mais à ce moment-là elle ne m’avait pas demandé de faire quelque chose avec elle. Peut-être parce qu’à l’époque j’étais pris par Underwires, le groupe que j’avais avec mon frère. Mais ce projet vivait ces derniers jours.

Quand était-il né ?

En 1999. On a sorti 4 albums.

En autoprod ?

Nan, le troisième a été co-produit (In Your Room, sorti en 2006, et salué à l’époque par Magic! et Les Inrocks – nda). J’ai un exemplaire du quatrième si tu veux (Take It Slow – nda). On l’a enregistré en septembre 2010. Il est sorti en juin 2011.

Et celui est de nouveau sorti en autoproduction ?

Oui, pour le précédent on était sous contrat avec Believe Digital. Ils l’avaient mis sur iTunes. On a juste pressé 500 CD.

Il a eu son petit succès ?

Non, pas vraiment. Je veux dire, on n’a pas fait de promo quoi. Comme à chaque fois quoi, une fois qu’on fini un disque on pense direct au suivant et voilà. Désolé (rires) ! Il ne s’est rien passé et moi c’est justement à cause de ça que je n’ai pas cherché à financer le dernier album, ça sert à rien. Je n’ai pas eu tort : il est tout aussi bien et il n’a pas fait moins de bruit autour de lui ! Quoi qu’il en soit, après ça j’avais envie d’autre chose. Et c’est là, à l’été 2010, que Johanna m’a proposé de monter un groupe.

Comment t’a-t-elle présenté les choses ?

Je me souviens que j’étais chez elle au mois de juillet et elle m’a montré ses textes. Et je lui ai dit que moi je ferais la musique.

Ils étaient prêts à être mis en musique ?

Fallait modifier quelques phrases pour que ça colle mélodiquement mais dans l’ensemble ils étaient bien, ouais. A mon retour d’Inde en décembre 2010, elle était donc là à Berlin et durant ces 10 jours on a fait en gros un ou deux morceaux par jour et je les ai enregistrés.

Comment met-on un texte en musique, un texte qui n’est pas chanté, qui repose juste comme ça sur une feuille ? Comment en fait-on concrètement une chanson ?

Hé bien par exemple sur « Draft Blues » elle voulait quelque chose de doux. J’ai donc cherché une suite d’accord à la guitare et quand j’en ai trouvé une qui me plaisait, je me suis dis que maintenant il fallait trouver la mélodie. Comment tu fais ? Bah là encore t’essayes, tu tâtonnes. Et à un moment je me suis dit que j’avais trouvé une bonne mélodie, que celle-là on allait la garder et comme j’avais une structure mélodique en couplets-refrains je lui ai donc dit demander de récrire un peu son texte, genre rajouter un couplet en plus quand il était trop court, des trucs comme ça, elle le chantait, on a dû le répéter le morceau 10 à 20 fois et après je l’enregistrais, pas forcément le même jour, parfois le lendemain par exemple. Je crois qu’on a fait 8 morceaux comme ça, elle est partie et je lui ai tout mailé pour qu’elle les répète. C’est là qu’elle a cherché un nom de groupe.

Il n’y en avait pas du tout à l’époque ?

Nan.

Pas de nom de groupe. Pas de mélodie, de vraie direction musique. Juste des textes. Ce n’était pas déboussolant comme projet pour toi ? Tu ne devais pas trop savoir où tu mettais les pieds !

En effet, je ne savais pas trop quel genre de musique elle voulait. Je sais qu’elle aimait Underwires, qu’elle n’était pas contre quelque chose d’un peu électro comme ça, mais je lui ai dit que pour commencer on allait composer à la guitare et au piano et que pour les arrangements éventuellement électro ou autres on verra ça plus tard, une fois en studio. Finalement, il y a des trucs qui sonnent un peu électro mais ça pourrait l’être encore plus si un jour on va les enregistrer avec un ingénieur du son qui s’y connait. Mais honnêtement moi j’aime bien qu’il n’y ait presque que de la guitare et du piano…

Johanna chez Teo à Berlin

Johanna chez Teo à Berlin

T’en avais marre de l’électro  ?

Ouais, un peu. Et elle adore les morceaux au piano. C’est ceux qu’elle préfère.

Comme « Love Rises » ?

Ouais, c’est son préféré.

C’est vrai qu’il a un truc tout frêle qui est touchant.

Oui, elle le sent bien. Sa voix va. Au début je devais lui dire : « Chante-le comme ci ou comme ça » mais elle a vite pris le pli. Après, quand elle est rentrée à Paris, on communiquait par mail et je lui parlais pas mal des textes védiques…

C’est quoi ?

C’est une vieille philosophie indienne. Et un jour, ça lui a soufflé le nom du groupe : She Dreams in Vedas.

Ah d’ac. Mais c’est quoi précisément des Vedas  ?

C’est des vers. C’est comme une poésie en fait. Ça parle de la vie, des choses comme ça. Et je crois qu’elle a eu cette idée dans un flash, comme un rêve éveillé : She Dreams in Vedas. Et j’ai trouvé ça bien. J’ai même trouvé ça mieux que bien car on avait commencé à composer à mon retour d’Inde et qu’elle a toujours rêvé d’aller là-bas, et elle veut toujours y aller.

Donc quelque part, tu as mis beaucoup de toi dans ce projet sans t’en rendre compte ?

 

Oui et un truc bizarre, c’est que le morceau « Draft Blues », je l’ai réenregistré au mois de février et j’avais fait des accords à la guitare et je me suis dit :  « Ça serait bien de faire un riff ». Au départ j’ai fait un riff genre « Toum toum toum toum » et après, en cherchant d’autres notes j’ai finalement atterri sur un riff qui ressemble a du cithare. Je me suis dit : « C’est incroyable, on dirait vraiment de la musique indienne ! » Je lui ai envoyé cette version, j’ai rien dit, et elle m’a dit : « T’as joué avec une guitare indienne ? » Du coup c’est mon morceau préféré. Et Arno (Arno Bisselbach alias ArnoBiss – nda) voudrait faire le clip.

A propos de clip et d’Arno, qui est régisseur et réalisateur amateur, j’ai le sentiment que toi et Johanna partagez un vrai amour du cinéma, qui dépasse peut-être même celui que vous avez pour la pop. Je me trompe ?

Non, on aime les deux. Johanna est d’ailleurs plus au courant des groupes du moment que moi. Elle lit plus les magazines que moi. Mais on parle beaucoup de cinéma, oui. Elle m’envoie tous les jours des mails où elle me parle des films qu’elle a vus avec Arno.

Quelle est d’ailleurs la place d’Arno dans le projet ? 

Je dirais qu’il s’occupe surtout de tout ce qui touche aux visuels. Par exemple il est en train de faire un film d’animation pour « Draft Blues ». Il m’a montré où il en est, je sais pas comment il a fait ça, mais c’est déjà vachement bien et colle super bien avec le morceau. Tu vois un p’tit crayon qui commence à se balader sur une feuille et qui se met à dessiner des personnages qui s’animent. Donc voilà, je pense qu’il va faire les clips. Mais il a aussi quelques idées d’arrangements, par exemple dans les basses, des trucs comme ça.

Oui, parce qu’Arno est assez branché musique. Il en écoute beaucoup, il est même très érudit en la matière, avec des avis très tranchés, des goûts très précis. Il va donc sans doute vouloir mettre son grain de sel de-ci de-là.

Ouais, et il a apporté de bonnes parties, je pense qu’on va en garder. Chacun apporte sa touche. Par exemple, Patrick (Patrick Dahn alias Grinning – nda), le guitariste, a crée des ponts sur « Draft Blues » et un autre morceau je crois pour les rallonger et avoir des changements d’accords. Ça c’est quelque chose que je fais jamais parce que j’aime pas les ponts. Enfin c’est pas que j’aime pas les ponts mais j’aime pas les composer.

Tu coupes les ponts !

Voilà (rires) ! C’est déjà assez dur de trouver les accords pour les couplets et le refrain alors si après il faut aussi en trouver pour le pont, en plus un pont qui ne sert pas à grand chose… !

Tu trouves qu’un pont ça ne sert pas à grand chose dans un morceau ?

Bah ouais, je trouve que c’est pas extrêmement utile un pont, c’est juste pour éviter les répétitions…

Tu trouves pas qu’il y a des morceaux avec des supers ponts de oufs ?

Pfff, ouais, si, je trouve que Placebo font des ponts souvent bien péchus et logiques avec le reste. Après y’a des gens qui les merdent complètement. Par exemple, je trouve que Bowie sur certains albums il a fait des ponts totalement nuls, genre qui n’ont rien à voir avec le reste du morceau.

Ah ouais ?

Ouais, c’est pour ça que je trouve pas ça très utile la plupart du temps. Ou alors très branlant. Faut choper la bonne note quoi. Donc ça dépend, mais disons que moi j’aime bien les morceaux courts.

Ça se voit dans ton projet avec Johanna, les morceaux sont de factures très pop.

Très pop, oui. Et puis j’ai pas envie qu’il y ait des longs passages musicaux parce que je pense que le point central c’est Johanna, donc je pense que c’est important de rester dans le couplet et refrain. Je veux pas du Smashing Pumpkins avec 5 minutes de guitare, tu vois ? Avec Underwires, pareil, j’en faisais jamais. Patrick, le guitariste, fait des ponts lui donc voilà, je suis content, ça m’évite encore plus d’avoir en faire !

Ok. Tout à l’heure tu parlais du désir de Johanna d’être une rock star, désir qui est à l’origine du projet She Dreams in Vedas. T’es-tu dit que ce son enthousiasme à monter groupe allait te permettre d’exprimer des choses que, musicalement, tu n’as pas exprimées jusqu’ici ?

Ouais, en faisant des chansons simples. Enfin des choses que je trouve bien mais simples. Pas prise de tête quoi. Parce qu’avec Underwires y’avait un coté plus expérimental. Tout à l’heure toi et moi on parlait de Björk, de ce moment où, après Vespertine, elle a perdu la mélodie en basculant dans l’expérimental. Voilà, j’ai envie de retourner à un truc où on sente vraiment la mélodie, quelque chose de pop.

Johanna et Teo à Berlin

Johanna et Teo à Berlin

Et tu tiens à ce que soit en anglais ou tu te verrais bien composer sur des textes en français ?

Bah moi j’aimerais bien que Johanna chante un peu en français, ouais, mais elle m’a dit qu’elle allait y réfléchir. Mais peu importe à la limite. Moi, j’aime bien écrire des petites chansons pop sympas, je trouve pas ça difficile, ce que je trouve difficile c’est la technique, c’est de rajouter ensuite une batterie avec l’ordinateur. Rajouter la basse, ça va, mais rajouter la rythmique, les arrangements, tout ça, c’est la partie que j’aime le moins. Mais composer un morceau j’aime bien, et je trouve que ça va assez vite, tu vois ? C’est le truc à Lou Reed quoi, c’est-à-dire qu’avec une suite de quatre accords tu peux faire six morceaux. Lou Reed fait ça tellement bien que tu t’en rends pas compte. Tu te rends pas compte que les deux accords de « Walk on the Wild Side », qui sont Do et Sol, il les a repris dans « Sunday Morning » par exemple…

J’ai entendu dire que cette compo serait plutôt de John Cale…

Ah ouais ? Je savais pas. Je suis pas fan du Velvet dissonnant de John Cale, je suis plus sur le Velvet de Lou Reed. Je suis plus Lou Reed. Enfin le Lou Reed de cette période car après en solo il a quand même fait un bon paquet de trucs à jeter ! Et Lou Reed c’est les mêmes accords et il a 30 morceaux avec ces mêmes accords. Il te fera jamais un accord compliqué, il te fera jamais, ou rarement, un Si bémol ou un truc comme ça. C’est toujours Do, Sol, Mi, mais voilà avec il fait des trucs fabuleux. Genre Berlin ! Je pense que c’est son meilleur. Il est impressionnant. Je l’aie vu la tournée Berlin, c’était à Berlin. Superbe. Et voilà, « Caroline Says (II) », c’est pareil : des accords qu’il a déjà utilisés dix fois mais il change tellement la mélodie et tout que tu t’en rends pas compte.

Ça me rappelle ce que me disait récemment mon ami Pierre du groupe Sonic Satellite, comme quoi il adore le deuxième album des Jesus and Mary Chain, Darklands, parce que ça travaille sur les 2-3 mêmes accords tout du long et il aime ce défi de devoir se réinventer à chaque fois avec si peu, ce petit combat teigneux.

Je comprends, moi aussi j’aime bien ça. C’est infini après. Johanna a d’autres textes là, elle m’a dit qu’elle allait venir en décembre. Et je lui ai dit qu’on allait essayer de refaire huit morceaux sur ces mêmes accords là. Et c’est possible parce qu’on peut toujours les jouer différemment, les accélérer ou les ralentir ou les jouer en arpège, etc., etc. Bref on va pas faire « Bohemian Rhapsody » quoi ! On fera peut-être quelque chose de plus pop rock ou électro pop si elle en a envie mais on restera dans une base pop…

Back to basics !

Oui, retour aux fondamentaux. Tu vois, par exemple un ami est passé me voir en janvier, peu après qu’on ait fini de composer ces 8 premiers morceaux. Je lui ai dit que j’allais lui en faire écouter 2-3. Honnêtement, comme en plus il est musicien classique, j’étais pas du tout certain que ça lui plaise. Je me souviens d’ailleurs qu’il avait été parfois vachement dur avec ce que je lui avait fait écouter d’Underwires. Et en fait là, il m’a dit que ça faisait du bien d’entendre des trucs un peu simples et purs comme ça. J’ai d’autres potes qui ont eu ce genre de réactions, qui trouvaient ça super beau. J’étais vachement surpris. Parce que moi je prenais pas totalement ça au sérieux. Et plus on me disait des trucs comme ça, plus j’ai réécouté le Velvet. Et je me suis dit : « Voilà, c’est ça la direction en fait ».

Tu penses que la pop d’aujourd’hui a perdu de vue cette simplicité et cette émotion directe ?

Ouais, un peu. Je trouve qu’on est allé un peu trop loin. Enfin c’est con de dire ça mais je trouve que c’est un peu pareil en cinéma. Par exemple, Kubric utilisait toujours des morceaux de musique déjà existants, de la musique classique, des choses qui avaient fait leurs preuves. Il disait qu’aujourd’hui on est un peu dépassé… Enfin moi j’ai du mal à être hyper intéressé par ce qui se fait actuellement…

T’écoutes quoi en ce moment ?

J’écoute pas de pop en fait. J’écoute beaucoup de Nina Simone, des trucs comme ça. Mais pour moi c’était important de jouer avec des vrais instruments. C’est le plus important. J’ai pas envie de faire un album sur ordinateur. Des groupes comme Plaid, je trouve ça superbe, et je les écoute souvent, mais je pourrais pas faire ça. C’est comme Daft Punk, même si je les écoute déjà moins. Tout ça, c’est pas la musique que j’ai envie de faire. Après je sais pas, je sais pas si c’est correct ce que je dis quand je dis qu’on est allé trop loin…

Trop loin dans les machines ? Trop loin d’un truc lo-fi ?

Un truc Goofy (rires) ?!

Non, « low-fidelity », spontané, tu vois ?

Ah oui, en fait mon problème avec Underwires parce qu’en gros en concert on jouait avec des ordis : mon frère avait un ordi et moi je jouais au clavier et j’en avais marre. J’avais plutôt envie d’avoir un piano ou une guitare et d’être accompagné par une chanteuse ou un chanteur et même une batterie, tu vois, revenir à quelque chose de simple. Quelque chose d’un peu français en un sens, d’un peu Françoise Hardy à une certaine époque, des trucs nus comme dans la vie, un peu naïfs. Mais je voulais pas faire des trucs exprès pour que ça marche. Je voulais pas me mettre à écouter la radio pour voir ce qui passe…

Genre Lady Gaga !

Ouais, surtout que, honnêtement, c’est pas dur de faire des morceaux comme ça. Y’a les arrangements et tout ça, mais à la base c’est pas difficile. T’écoutes la radio et en gros tu refais un peu la même chose avec des voix vocodées. Je voulais pas faire du Lady Gaga quoi ! Je voulais plus faire du Velvet. Simple et émouvant. Et Johanna, je trouve qu’elle a ça dans la voix : l’émotion. C’est Nico avec plus d’émotion. Enfin Nico est émouvante, mais elle a ce côté germanique très dur, distancié, froid. Il y a quand même plus d’humanité chez Johanna ! Et voilà, moi je voulais quand même faire quelque-chose que j’aime jouer et écouter. C’est pour ça que dans les arrangements des morceaux j’ai rajouté des petits sons un peu bizarres. Parce que j’aime aussi ça, le côté un peu Nine Inch Nails. J’adore les B.O qu’il fait. En ce moment je n’arrête pas d’écouter celles de Millenium et de The Social Network. Et puis celles de Lost Highway bien sûr, à laquelle je reviens régulièrement. Parce qu’il a évidemment collaboré avec Lynch… Je trouve que Trent Reznor n’est jamais aussi bon que lorsqu’il ne chante pas. Donc voilà, il y a toujours une espèce de « Brrrr… » dans les morceaux que j’ai faits pour She Dreams, même dans « Draft Blues ». Johanna ne l’avait pas entendu au début et un jour j’ai remonté ce son et elle m’a dit : « Oh, c’est vachement bien ! » Donc c’est pop mais avec un côté grave.

Johanna, Teo et Patrick sous le métro parisien

Johanna, Teo et Patrick sous le métro parisien

(SUITE)

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Toutes les photos sont d’Arno Bisselbach.

Merci à Sabrina Aïssaoui, Anna Dreyfack, Isabelle Erly et Arno Bisselbach pour leur aide dans la transcription de cette longue Berlin Conversation !

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